Le
monde de l'édition, voire celui de la culture, s'est trouvé
engagé cette semaine dans un conflit d'idées autant que dans
un différend sur la question des droits d'auteur. L'affaire
est d'autant plus importante qu'elle a pour enjeu une œuvre
du prix Nobel égyptien de littérature, Naguib Mahfouz, Awlad
Haretna (Les Fils de la Médina). Ce roman, qui aborde d'une
manière originale la vie des prophètes et l'exégèse des religions,
avait été interdit de publication en Egypte pour ne pas choquer
Al-Azhar et autres institutions religieuses. Il avait été
publié cependant en feuilleton par le quotidien Al-Ahram dans
les années 1950 et par la suite édité, au Liban, sous le manteau.
D'ailleurs, des exemplaires de ce livre se trouvent parfois
chez les marchands de journaux.
Par son contenu
jugé sacrilège et aussi parce que ce livre aurait été à l'origine
de la tentative d'assassinat de Mahfouz par un extrémiste
religieux en 1994, il a toujours fait l'objet d'une problématique
: ne pas le publier ne serait-il pas une soumission au terrorisme
? Mahfouz, lui, a donné autorité à Al-Azhar de permettre ou
non la publication du livre.
La nouvelle affaire
Awlad Haretna serait plutôt une querelle politique entre le
gouvernement d'une part et d'éventuels censeurs islamistes,
d'autre part. C'est Magdi Al-Daqqaq, rédacteur en chef de
la collection Romans Al-Hilal, qui a jeté le pavé dans la
mare. Il érige l'ouvrage de Mahfouz au rang de bien culturel
appartenant au peuple égyptien et à son patrimoine, et décide
de le publier. Son intention semble avoir été arrêtée depuis
longtemps. Il y a quelque temps, Al-Daqqaq a annoncé, à l'issue
des élections législatives, qu'il réservait une surprise aux
lecteurs et au monde politique. Celle-ci n'était autre que
la publication de ce roman. Or selon des analystes, il voulait
profiter du climat tendu entre le gouvernement et la confrérie
interdite mais tolérée des Frères musulmans, qui a gagné des
sièges au Parlement, pour s'attirer les faveurs du pouvoir
et mettre à l'épreuve la volonté d'ouverture des Frères. Il
a donc procédé au rassemblement des parties de l'œuvre Les
Fils de la Médina pour la faire paraître intégralement dans
sa collection. Mais ce faisant, il a empiété sur un domaine
réservé, celui du droit d'auteur appartenant à Mahfouz et
qu'il n'a guère consulté. Par la suite, Adel Hammouda, rédacteur
en chef du journal Al-Fagr, a publié trois chapitres du roman,
la semaine dernière, pour augmenter son chiffre de distribution.
Cela a suscité la grogne des écrivains. « Une telle pratique
consiste à ignorer le droit d'auteur de Naguib Mahfouz de
toucher les bénéfices de l'exploitation de son œuvre et d'autoriser
ou interdire sa publication », conteste l'écrivain Gamal Al-Ghitani.
Et de poursuivre : « Cela constitue un outrage au statut privilégié
et respecté de Mahfouz au sein du monde littéraire et créatif
». De son côté, l'écrivain Youssef Abou-Raya déplore l'attitude
d'Al-Daqqaq : « Que Magdi Al-Daqqaq ait pris conscience de
l'importance du roman de Mahfouz, en lui faisant une place
notoire parmi les grands ouvrages contemporains, soit. Mais
il est inadmissible qu'il s'en serve pour prendre le parti
du gouvernement et défier les bastions islamistes ».
Pour se démarquer
de la querelle politique qui prend pour toile de fond la publication
de son roman, Mahfouz a adopté, selon ses proches amis, une
position éclairée. Il a déclaré qu'il a cédé les droits de
publication à la maison d'édition Al-Chourouq et qu'il n'acceptera
la publication de Les Fils de la Médina qu'à la condition
qu'il soit préfacé par le Dr Kamal Aboul-Magd, un islamiste
modéré. Mahfouz a laissé à celui-ci le soin d'élaborer, en
préface, un concept neuf d'interprétation et d'analyse.
Un livre au contenu
jugé brûlant a servi souvent d'alibi aux uns et aux autres.
En 1994, lorsque Mahfouz fut poignardé par des terroristes,
l'hebdomadaire Al-Ahali du parti Al-Tagammoe a publié en entier
le roman pour défier les islamistes fanatiques, sans consultation
préalable de Mahfouz, qui n'a tiré aucun bénéfice de son exploitation
sur le marché.
Aujourd'hui,
pour défendre ses droits d'auteur, Al-Moallem a saisi rapidement
l'avocat de Mahfouz, Hossam Loutfi, pour intenter un procès
contre Adel Hammouda, afin de mettre fin à toute transgression
des règles de cet ordre. Loutfi a averti Hammouda du résultat
de son acte considéré comme un crime qui lui attire des sanctions
juridiques, selon la loi 82 de 2002 sur la propriété intellectuelle.
Dès lors, Hammouda a présenté officiellement ses excuses à
Al-Moallem, ces derniers jours, et a suspendu la publication
de la suite du roman dans son journal. « Les éditeurs, soucieux
d'accroître leur chiffre d'affaires aux dépens des droits
d'auteur, ne sont pas conscients du préjudice qu'ils portent
à l'œuvre. Les parties de celle-ci étaient en voie de rassemblement
selon des soins qualifiés d'Al-Moallem, pour sortir sous forme
de livre le 1er février, mais sa publication fragmentée dans
le journal Al-Fagr a retardé son lancement sur le marché »,
souligne Hossam Loutfi.
Une polémique
qui a pour fond un livre problématique, la question des droits
d'auteur et la notion de propriété intellectuelle mais où
l'opportunisme politique est évident .