| Al-Ahram
Hebdo : Vous avez créé la surprise en match d'ouverture. La
RD Congo a en effet battu le Togo 2-0. Etait-ce prévu ?
Claude Leroy
: Il est difficile de
dire que cela était prévu. Je pense qu'on les a beaucoup surpris.
Ils ne s'attendaient pas à nous voir à ce niveau-là et je pense
qu'ils nous ont un petit peu méprisés. Le Togo venait de battre
le Ghana et il pensait que ça allait être facile. De plus, Adebayor
n'avait pas joué en début du match. Or dans le football, il
ne faut jamais manquer de respect envers l'adversaire.
— Mais votre
équipe ne s'est pas très bien exprimée contre l'Angola lors
de la 2e journée. Le match s'est terminé par un 0-0 ...
— C'est vrai, mais
nous avons disputé cette rencontre dans des circonstances assez
difficiles. Après l'exclusion de notre attaquant Muputu à la
15e minute de la rencontre, on a dû compléter le match avec
10 joueurs seulement. Alors il a été logique que l'Angola domine
la rencontre. Mais il faut préciser que malgré toutes ces difficultés,
nous avons eu plusieurs occasions de marquer. Il faut tirer
un grand coup de chapeau à cette équipe, une nouvelle fois.
Parce que tenir comme elle l'a fait pendant 75 minutes face
à l'Angola, c'est une énorme performance.
— Peut-on dire
que vous avez déjà pris une option en vue de la qualification
pour les quarts de finale ?
— Il est trop tôt
pour le dire. Mon équipe est jeune et il ne faut pas que les
joueurs pensent ainsi. Je leur ai beaucoup parlé et dit que
nous avions remporté quatre points, que personne ne pourrait
nous les retirer, et qu'il faut nous concentrer sur notre prochain
match contre le Cameroun. Si on fait un bon match contre lui,
là on pourra parler de qualification. Pour l'instant, le plus
important pour moi, est de montrer la qualité du football congolais.
— Que pensez-vous
de votre groupe, qui comprend le Cameroun, une grande puissance
du continent, et les deux nouveaux mondialistes, à savoir le
Togo et l'Angola ?
— C'est un groupe
très difficile. A priori, nous sommes classés quatrièmes du
groupe. Mais j'ai beaucoup travaillé avec mes jeunes joueurs
talentueux et leur ai beaucoup parlé. Sur 80 joueurs professionnels
qui évoluent en Europe, je n'en ai choisi que 4 ou 5. J'ai préféré
donner la chance à de jeunes joueurs locaux mais qui possèdent
le talent et le potentiel à d'autres pros de niveau moyen.
— Est-il vrai
que vos joueurs ont failli boycotter ce match contre le Togo
en raison des arriérés de paiement de leurs primes ?
— Oui, tout à fait.
Jusqu'à 5h du matin (le jour du match), ils étaient toujours
là me disant qu'ils ne voulaient pas jouer car ils n'avaient
pas touché leurs salaires et primes depuis mai dernier. Je les
ai écoutés et calmés, leur ai promis de trouver une solution.
Je leur ai dit que s'il fallait prendre une décision, cela serait
pour le deuxième match et pas pour celui qui allait se jouer
dans quelques heures. J'ai appelé le président de la République
et les responsables qui m'ont tous promis de résoudre la crise.
Nous avons joué dans des circonstances très compliquées car
les joueurs n'avaient pas bien dormi et j'ai même annulé toutes
les sessions et réunions avant le match. Je me suis contenté
de leur donner des consignes techniques et tactiques aux vestiaires.
— Estimez-vous
que ces problèmes financiers ont nui au football de la RD Congo
ces dernières années ?
— Evidemment. La
RD Congo est un pays qui devrait être riche, mais il a été ravagé
par 10 ans de guerre civile et 4 millions de morts. Paradoxalement,
quand je suis arrivé, il n'y avait pas de problème d'argent
car j'avais tout en main. Le président me donnait le budget
et c'était à moi de le gérer. Les joueurs recevaient 150 dollars
pour un match de qualification pour le Mondial. Avec moi, la
somme est passée à 9 000 dollars. Mai cela a gêné beaucoup de
monde. Du coup, cela a été retiré. Depuis, il y a des irrégularités
de paiement.
— Comment jugez-vous
les équipes du groupe A, vos probables adversaires des quarts
de finale ?
— L'Egypte a gagné.
Normal, c'est une équipe solide, pas brillante, mais solide,
intelligente, bien organisée. Elle sera très difficile à battre,
surtout à domicile. Quant au match Maroc-Côte-d'Ivoire, c'est
un peu plus délicat. En effet, le Maroc a très bien joué et
dominé, notamment sur le plan collectif. Pourtant, il n'a pas
pris les trois points. Or s'il perd contre l'Egypte, il sera
éliminé. C'est pourquoi le premier match est très important.
— Quelle est
votre évaluation du niveau de la compétition jusqu'à présent
?
— Il y a une confirmation
des talents individuels dans cette compétition tels que Mido,
Drogba, Eto'o et Lualua. C'est très important, car il faut inscrire
ses marques dès le début. Au niveau technique des équipes, je
pense qu'on n'est pas encore arrivé à un haut niveau. Mais on
n'en est qu'au début. D'après ce qu'on a vu, l'équipe qui a
le mieux joué, c'est la nôtre.
— Pourquoi,
à votre avis, la RD Congo n'a-t-elle pas regagné son éclat des
années 1970 ?
— C'est surtout
à cause de la guerre. Cette génération n'a mangé qu'un repas
par jour pendant de longues années. C'est la situation géopolitique
en Afrique qui en est la cause. Après, il y a la volonté politique.
Parce que la FIFA peu raconter tout ce qu'elle veut mais ce
ne sont pas les fédérations nationales qui ont le pouvoir économique.
Si les gouvernements n'aident pas le football en Afrique, il
n'y aura pas de football. Il faut faire en sorte que les gouvernements
puissent aider les équipes sans interférence. Là en ce moment,
il y a un jeune président qui veut construire des terrains,
des stades et des facilités. Mais ce n'est pas facile dans ces
circonstances. Des pays comme le RD Congo et le Nigeria, qui
possèdent de très larges populations, doivent constituer des
puissances pour le football du continent.
— Vous détenez
une expérience africaine de plus de 20 ans. Que pensez-vous
de la progression et l'évolution du football sur le continent
?
— Je suis arrivé
au Cameroun fin 1984, et j'ai disputé la finale de la CAN 1986
contre l'Egypte. Entre-temps, je suis passé par des hauts et
des bas. Les pays du Nord n'arrêtent pas de parler de la relation
Nord-Sud, des dettes, et de dire que le football en Afrique
ne se développera pas. Ma colère ne cesse de s'accroître à ce
sujet-là. Il faut que les Européens cessent d'envoyer leurs
marchands pour acquérir de jeunes talents et les ramener avec
eux. Ils doivent chercher plutôt à construire, équiper en infrastructures.
Ainsi, il y aura de grands championnats passionnants en Afrique
et beaucoup plus de talents émergeront. Et c'est là seulement
que le football africain se développera vraiment. |