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La vie mondaine

Cinéma . Le film Malek wa ketaba (Pile ou face) de Kamela Abou-Zikri s'accomplit dans un élan qui arrache un enseignant à une rude discipline, pour lui faire savourer les plaisirs de la liberté.

L'appel du large

Le film commence par la voix off d'un enseignant à l'Institut supérieur des arts théâtraux, Mahmoud (Mahmoud Hémeida), qui commente sa vie quotidienne en classe et en ménage avec Soad (Aïda Riyad), sa femme. La vie du couple est régie par l'ordre et la répétition monotone des mêmes gestes. En classe, l'enseignant adopte un respect scrupuleux de la discipline et de la droiture dans sa relation avec les étudiants. Etrange sensation, on trouve que quelque chose qui relève du désordre guette en creux cette vie guindée. Le film s'élance, prenant appui sur cet état de choses. Mahmoud relate dans un récit sec et précis tout ce qui lui revient à l'esprit en ce qui concerne ses rapports avec sa femme, qui enseigne le violon, et ses étudiants. Il met immédiatement en examen tout ce qui les sépare. Sa sécheresse et sa rigidité. Pour lui, le fond et la forme sont les deux faces d'une même monnaie. Donc, se fiant à l'apparence des comportements en harmonie, il ne s'aperçoit pas de l'ennui qui en émane. Sa femme rêve d'un ailleurs, même dans les moments d'intimité. Ses élèves veulent prendre leur envol, las des cours où il leur enseigne l'interprétation des actions dans une théâtralité qui frise le burlesque.

Ainsi, dès les premiers plans, le film procède d'une chronique d'un mal annoncé et non d'une méditation. Il devient une interrogation. Où va cette vie-là, un peu perdue, partagée entre devoir, incompréhension de l'entourage et dégoût, qui fait tant de part au silence, à l'attente ? On ne sait pas. Dans ce grand vide où baigne Mahmoud, tout peut arriver. Sans doute, la vérité factuelle des gestes, des vocables, des postures de son entourage ne tarde pas à lui éclater en plein visage. Un jour, rentré du travail plus tôt que d'habitude, il découvre que sa femme le trompe avec un jeune inconnu. Il sombre dès lors dans une profonde douleur, se replie sur lui-même et commence à analyser son passé, son engagement vis-à-vis de ses étudiants, sa loyauté vis-à-vis de sa femme, et finalement sa position, sa personne. Le film pose cette analyse de manière concrète, cinématographique : en termes de place dans l'espace, de lumière et d'ombre, de stabilité, de mobilité, d'effacement. Un beau labeur d'assemblage soustractif. Mahmoud rompt avec sa femme, loge chez un ami, Abdou (Loutfi Labib), qui essaye d'atténuer sa souffrance. Il parcourt les rues, les coins et les recoins à la recherche d'une explication à la trahison de sa femme. Comment n'a-t-il pas vu le mal arriver ?

Il se résout à suspendre provisoirement les cours à l'Institut. Fréquente des cafés, où, mis en confiance par leur clientèle qui agit à sa guise, il livre ses réflexions sur ce qui l'entoure sans peur ni retenue. Sa force est due surtout à ce qu'il porte en creux, elle se nourrit de tout ce qui bouge autour de lui. C'est Hind (Hind Sabri), une jeune actrice qui joue des petits rôles, qui l'initie à ce qui bouge dans les replis des consciences instables de ses jeunes étudiants, confrontés à la nécessité de jouer çà et là des petits rôles pour assumer des choix qui forgent leurs caractères, trop sûrs de leur vision des choses. En lui attribuant aussi un rôle dans un film tourné par Khaïri Bichara, Hind le confronte à ce qui bouge dans sa mémoire perturbée par le souvenir douloureux de la trahison de sa femme, qui l'a trompé à cause de la sécheresse où il végète.

Comme dans les crises identitaires, il se défait du cercle figé auquel il est soumis, se construit une nouvelle appartenance, à vif au réel, à chacun de ceux qui l'entourent. Il respire le vent du large, à Alexandrie, se livre à la joyeuse lueur d'amour naissant pour Hind. Ce n'est pas un film minimaliste, ni ascétique, il est plein de sentiments, de corps, d'images. Mais Mahmoud ne se détache pas d'une certaine idée de la beauté : le sacrifice pour l'autre. Dans l'agencement d'une puissance calme, évidente et d'une majesté sans arrogance, Mahmoud rapproche Hind de son ancien amoureux, Tareq (Khaled Aboul-Naga), qu'elle a abandonné parce qu'il ne se décide pas à l'épouser. Les deux amants réconciliés, Mahmoud apporte ainsi la marque du goût exquis et de la grande élégance de quelqu'un qui se détache de tout ce qui est poignant, cassé dans son passé, pour avoir une prise sur le présent, sans rester figé. C'est précis, c'est comme un ballet parfait. Le film est une aventure proposée à chacun, à vivre pour soi-même, en prise avec son temps et son voisinage. Cela porte loin.

Amina Hassan

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