Vie et mort. Deux réalités qu’elle a connues.
Son expérience est unique et sanglante car May Chidiac est de
ces femmes qui dérangent. Le 25 septembre 2005, sa vie a basculé.
En représailles à son audace : la présentatrice libanaise a osé
exprimer son opinion, une fois de trop, sur la chaîne satellite
libanaise LBC au sujet de la présence syrienne au Liban. Une
tentative d’assassinat qui a révélé aux Libanais une réalité
surprenante : une longue liste de personnalités est à supprimer.
Et May Chidiac en faisait partie. « Moi ? Est-ce que je menace
autant leurs intérêts ?! », encore ébranlée, elle continue à
s’interroger.
Cette femme à poigne, élégante, intelligente,
polyglotte, a le regard plein d’amertume. Elle se souvient du
jour de l’attentat, et en raconte les détails, pleine d’émotion
: « Je venais de mettre les pieds dans la voiture. Je me suis
retournée pour regarder en arrière ... à ce moment, c’était
l’explosion. J’ai été consciente de tout ce qui se passait
autour de moi. La fumée qui a envahi les lieux, le feu dévorant
la voiture, les cris des gens ... Mais aussi j’ai remercié Dieu
et j’ai été sûre que saint Charbel était là pour me sauver ...
Si je n’avais pas tourné la tête, je serais morte aujourd’hui ».
L’attentat n’a rien changé à ses convictions
ni à sa manière de voir. Au contraire, il l’a rendue plus ferme
et déterminée. « C’est une cause juste que je défends et que je
défendrai pour toujours. Je me considère comme une porte-parole
du peuple ainsi que des martyrs libanais. Je transmets leurs
opinions et traduis leurs pensées. Je l’ai payé cher. Mais,
comme c’était pour mon pays, je suis satisfaite ». Un acte si
odieux et violent contre sa personne a fait taire d’autres voix
récalcitrantes. Mais nul ne veut donner justification au bain de
sang, à un moment où le pays risque de voir éclater une deuxième
guerre civile.
« Ils ont pu toucher ma main et ma jambe
gauches. Mais ma tête est toujours là, sur mes épaules. Toutes
mes convictions y sont. J’aimerais dire aux auteurs du crime que
Dieu est toujours présent », dit-elle avec un petit sourire
narquois au coin des lèvres. Pas la moindre hésitation. Quand on
vit au pays du Cèdre, on a un peu l’habitude de se retrouver
tous les jours face à l’imprévu, au mystérieux.
La maronite est convaincue qu’elle ressemble
plus à une combattante qu’à une présentatrice. A peine deux mois
après l’attentat, elle était déjà de retour sur les plateaux de
LBC, adressant un mot à son public assombri. Elle a tenu à avoir
une allure rayonnante, celle d’une victorieuse. « Un homme sans
volonté est un être faible. Je suis croyante et je surmonte
toutes les difficultés, me défends afin de redevenir ce que je
voulais être », déclare Chidiac en dépit des épreuves. En effet,
elle a dû subir quelque 27 opérations chirurgicales, et il lui
en reste d’autres.
« Il semble que le bonheur n’a jamais voulu
habiter chez nous », dit-elle se rappelant le jour de la mort de
son père. A 47 ans, il est décédé d’une hémorragie cérébrale.
Quelques années plus tard, ce fut le tour de son jeune frère,
âgé de 11 ans. « Il avait de la fièvre et c’est ma tante, qui
était venue lui rendre visite, qui nous a annoncé sa mort. J’ai
crié et refusé d’accepter ... Mais, j’ai su après qu’il était
leucémique ». Ses yeux sont luisants de larmes, comme une enfant
qui se retient, s’abstenant de pleurer.
Dès son enfance, May a eu à affronter le
malheur. Elle a appris à ne compter que sur son intelligence et
à devenir réaliste. « J’ai décidé d’être une personne distinguée,
à même de soutenir le pays. J’ai hésité alors entre deux
domaines : l’architecture et le journalisme. Car les deux
exigent un esprit créatif. J’ai fini par choisir le journalisme
parce qu’il ne demande pas beaucoup d’années d’études ».
Licence en poche, la jeune May Chidiac s’est
tournée vers la LBC, à l’époque tout juste lancée. « C’était en
août 1985, j’étais un peu inquiète. Mais ce qui m’a apaisée,
c’était que la chaîne venait de commencer. Tous ceux qui y
travaillaient étaient relativement jeunes, sans expérience ».
Très vite, elle présente le bulletin
d’information et les programmes politiques où elle excelle. De
quoi lui avoir permis de traiter des sujets les plus épineux,
sans tenir compte des lignes rouges. « Je peux dire qu’au Liban,
on a une certaine marge de liberté. Or, le grand problème que
les médias arabes doivent affronter est surtout les tentatives
de certains régimes à s’imposer et à nous dicter leurs règles.
Les médias arabes devraient trouver une issue afin de se forger
un caractère propre ».
May Chidiac se présente comme une grande
amoureuse du Liban. Son statut de martyre vivante peut exaspérer
comme susciter l’admiration. Elle a aussi sa version quant à la
dernière guerre libanaise : « On attendait l’été pour rencontrer
les amis qui ont l’habitude de visiter Beyrouth pendant les
vacances. Tout le monde était enthousiaste et espérait un essor
économique, et tout d’un coup, nous accueillons plus de 1 200
martyrs, 8 000 blessés, 50 000 maisons détruites, sans compter
encore l’infrastructure gravement atteinte ». Emue, elle se
livre à ses analyses quant à la situation politique : « Les pays
arabes étaient ravis de la réaction de Hassan Nasrallah et du
Hezbollah. Car ils voyaient les événements de l’extérieur. C’est
indéniable que le Hezbollah constitue une superpuissance, mais
il constitue également un Etat dans l’Etat. C’est au
gouvernement libanais de prendre la relève et d’instaurer un
dialogue menant à la stabilité et à la paix ».
La paix n’est pas gratuite. Et le pays est en
train de la payer cher. D’abord, il y a eu l’assassinat de l’ex-premier
ministre Rafiq Hariri, où 11 personnes ont été tuées, ensuite 15
attentats environ ont eu lieu raflant entre autres Pierre
Gemayel, ministre de l’Industrie, Georges Hawi, ex-chef du Parti
communiste libanais, et les journalistes Samir Qassir et Gibran
Tuéni. May Chidiac, elle, a eu la main et la jambe gauches
amputées. L’enquête menée par une commission internationale tend
à établir un lien entre ces attentats.
Pour elle, les détails de sa vie quotidienne
sont devenus, après l’attentat, un sujet de contemplation. «
Autrefois, j’avais la journée comblée de travail. Je me
réveillais à 6 heures du matin pour lire les journaux et suivre
les nouvelles du monde à la télévision avant de rejoindre les
locaux de la LBC pour présenter les informations. Ensuite, je
préparais normalement mon émission, j’effectuais quelques
recherches pour ma thèse, j’avais des invitations, des amis ...
». Bref, le cours de vie normal d’une présentatrice vedette. «
Aujourd’hui, je ne peux pas m’habiller seule. C’est un calvaire,
mais je serai capable de le surmonter, j’en suis sûre »,
signale-t-elle, avec un sourire qui ne la quitte pas. Et
d’ajouter : « Je conseille mes sœurs de profiter de chaque
instant de la vie et je me retrouve envahie d’un fort sentiment
lorsque l’une d’elles fait quelque chose dont je ne suis plus
capable, comme l’équitation ».
L’emploi du temps de Chidiac reste surchargé.
Elle a été lauréate du prix Courage in Journalism 2006, décerné
par la Fondation internationale des femmes des médias. Entre ses
études et son travail adoré, elle se retrouve. Elle a repris
d’ailleurs son émission Bi kol joraa (en toute audace). « Je ne
peux pas me lamenter sur mon sort, je dois commencer un nouveau
chapitre, tourner la page. J’aime la vie. C’est une grâce »;
Lamiaa Al-Sadaty