Dans
une université prestigieuse du Caire, les étudiants ont suspendu
un panneau sur lequel est dessiné une fille non voilée avec une
étiquette qui la prévient de s’éloigner de Satan. Une petite
exposition a eu lieu par la suite pour vendre des cassettes et
des livres religieux qui insistent sur l’importance du port du
voile. Un professeur à l’université a même pris l’initiative
d’ignorer les filles non voilées. « Lorsque je pose une question
à mon professeur, connu par ses tendances islamiques, il ne me
répond pas. C’est comme si je n’existais pas pour lui. Pourtant,
je ne suis pas de l’avis du ministre de la Culture, mais je ne
tiens pas aussi à porter le higab sous cette pression que je
trouve inadmissible dans une institution éducative », explique
Hanaa, étudiante en quatrième année, tout en nous confiant que
même certains chauffeurs de taxi refusent parfois de la prendre,
car elle n’est pas voilée.
En effet, pour les oulémas d’Al-Azhar, le
port du voile est clairement mentionné dans le Coran. Le verset
31 de la sourate la lumière le précise : « Dis aux croyantes de
baisser leurs regards, d’être chastes, de ne montrer que
l’extérieur de leurs atouts, de rabattre leurs voiles sur leurs
poitrines, de ne montrer leurs atouts qu’à leur époux ». Un
hadith du prophète précise que dès que la fille a atteint l’âge
de la puberté, aucun n’a le droit de voir son visage et ses
mains. Un deuxième hadith du prophète décrit la tenue
vestimentaire d’une bonne musulmane : pas moulant, ni
transparent, encore moins aguichant. Et bien que la grande
majorité des oulémas considèrent le port du voile comme un
devoir religieux, les avis divergent en ce qui concerne la femme
non voilée. Alors que les plus fanatiques considèrent la non
voilée comme une athée, d’autres oulémas plus ouverts, comme le
cheikh Mohamad Al-Ghazali, la voient comme un être insubordonné
et non pas renégat.
L’histoire
égyptienne a témoigné de luttes acharnées entre ceux qui
soutiennent le port du voile et ceux qui s’y opposent. En 1915,
un groupe d’intellectuels égyptiens a publié un magazine sous le
titre Al-Sofour pour lutter contre le port du voile. En 1920,
une des leaders du mouvement féministe égyptien, Hoda Charawi, a
retiré son niqab pour le jeter dans la mer en signe de
protestation contre le voile. « A la lecture des textes et des
interprétations qui y ont été apportées, je suis convaincue que
le port du voile n’est pas une obligation religieuse ni un
commandement divin. Quoi qu’en en dise. Comme il y a toute une
littérature pour, il y a aussi toute une littérature contre,
également basée sur les textes sacrés et engendrée par un
mouvement de réforme au début du XXe siècle. Et c’est elle qui
me convainc même si l’air du temps est au rigorisme. Et que
souvent je passe une demi-heure à jongler devant ma garde-robe
pour ne pas choquer et éviter les problèmes dans la rue tout en
restant non voilée. C’est une question de liberté de penser pour
laquelle toute société saine doit se battre. Personne n’est
habilité à réfléchir à la place de l’autre et encore moins à
décider à sa place au nom de Dieu. D’autant plus qu’en islam, il
n’y pas d’intermédiaire entre Dieu et l’homme », lance Nagat,
journaliste.
Aujourd’hui, le pouvoir de l’institution
religieuse ne cesse de s’imposer. Les fatwas (avis religieux)
pleuvent et gagnent du terrain dans le quotidien des Egyptiens.
« Pourquoi tient-on à politiser l’affaire et
la considérer comme une cause publique ? C’est la polémique
entre idées progressistes et rétrogrades. Alors que porter le
voile n’est pas un signe de recul et ne pas le porter n’est pas
un signe de modernisme. C’est une question de liberté
individuelle et Dieu merci, nous ne sommes pas comme d’autres
pays arabes ou étrangers où la loi intervient à ce sujet en
imposant ce que doivent mettre les gens, car ce serait porter
atteinte à la liberté des gens », explique Aliya, 45 ans,
propriétaire d’une maison d’édition. Elle ne porte pas le voile
pour la simple raison qu’elle ne se voit pas bien jolie avec une
écharpe sur la tête. « Bien que je sois convaincue de
l’obligation de le porter, je ne pense pas que c’est ce foulard
qui va m’ouvrir les portes du paradis, car la morale est bien
plus importante que les apparences », ajoute-t-elle.
Abir, journaliste de 34 ans, partage cet
avis. Elle estime que la société est devenue hypocrite et
attache beaucoup d’importance aux apparences. Une femme voilée
signifie femme respectable, alors que l’autre paraît comme une
proie facile. Elle dérange dans le métro, particulièrement dans
le wagons réservés aux femmes. « Je me trouve isolée de la foule
et je me sens comme une créature de science-fiction, car tous
les regards sont braqués sur moi. Certaines femmes osent même me
faire la morale. Et malgré moi, je me suis trouvée embourbée
dans cette hypocrisie. Car lorsque je dois prendre un moyen de
transport public, je dois faire attention à ma tenue. Et en
passant devant le portier, je passe un châle sur mes épaules
pour dissimuler mon décolleté et éviter les médisances »,
explique-t-elle.
Selon la sociologue Nadiya Radwan, avec la
hausse du taux de pauvreté et d’analphabétisme, c’est un islam
d’apparence qui prend le dessus sur l’essence de la religion.
C’est ce qui s’observe aujourd’hui dans la rue égyptienne où
presque 20 % de la population (selon les chiffres officielles)
souffrent de la pauvreté et 36 % sont analphabètes. Une
recherche sociale effectuée par le chercheur américain Oscar
Louis sur la culture des pauvres dans le monde et effectuée sur
un nombre de familles mexicaines a prouvé que cette couche de la
société se caractérise par un manque de sensibilisation, de
culture de base. Elles croient aux sciences occultes. Elles
attachent moins d’importance à l’éducation, aux soins de santé
et à l’hygiène, mais se soucient plus des apparences.
Le voile pour se marier
Mais, la question ne se limite pas à la rue.
Héba, enseignante, la trentaine, confie que son mari n’est pas
trop pieux, mais il insiste pour qu’elle porte le voile car il
est jaloux. « Mon fils de 12 ans me recommande aussi de le
porter pour ressembler aux mamans de ses amis. Je ne veux pas
suivre le troupeau et faire comme les autres. Ma relation avec
Dieu est très personnelle et je ne supporte pas que les gens
s’immiscent », commente Héba. Elle dit être embarrassée
lorsqu’elle doit rendre visite à ses beaux-parents où presque
toute la famille porte le voile. « Je me sens mal à l’aise,
surtout lorsque je fume une cigarette. Les regards fusent et les
médisances aussi. Un état de fait qui risque de secouer mon
ménage. Très souvent, je me sens tellement mal que je cours vite
rejoindre mon mari auprès des hommes ».
Et si la polémique sur le voile risque de
briser un ménage, aujourd’hui, la carte du voile est utilisée
pour se trouver un mari. « Porte le voile et cela te garantira
un bon prétendant », conseille un proche de Abir, comme si le
voile était devenu un critère pour fonder un foyer. « La femme
voilée trouve plus facilement des prétendants, car elle est
jugée aux yeux des gens comme étant une fille sérieuse et pieuse
», explique Soha, 34 ans, secrétaire. D’autres estiment au
contraire que le port du voile peut empêcher de décrocher un
poste-clé. Mahassen, 50 ans, directrice de relations publiques,
affirme que l’allure a son importance dans le travail, car elle
donne une bonne image de son institution. « J’appartiens à une
génération qui a vécu les années 1960 en minijupe. Il n’y avait
presque pas de femmes voilées et pourtant les gens étaient très
pieux. Je ne me vois pas porter le voile, car à mon époque,
c’était la tenue des servantes et non pas des femmes coquettes
», poursuit-elle.
Pourtant, une question s’impose : s’agit-il
d’une division au sein de la société ? Ou bien est-ce tout
simplement un moyen pour occuper les gens, détourner leurs
esprits des problèmes essentiels de la vie quotidienne ?
« La société s’est trouvée divisée entre
femmes voilées et non voilées, entre higab et niqab. Une
scissbien ressentie. Et chaque fraction critique l’autre »,
explique Hanaa, journaliste de 36 ans, tout en ajoutant
qu’aujourd’hui, des manifestations ont lieu à cause des propos
d’un ministre qui n’engagent que lui-même alors que personne
n’est sorti pour manifester en faveur des victimes du ferry Al-Salam
ni contre des pesticides cancérigènes ou des accidents de trains
devenus bien fréquents ces derniers temps.
Chahinaz Gheith
Dina Darwich