La tenue pour la première fois depuis 30 ans
de la conférence de l’Union des écrivains arabes au Caire,
l’élection de l’Egypte pour le poste de secrétaire général et le
choix du Caire comme siège de l’Union viennent confirmer que les
événements ont repris leur cours normal. C’est une confirmation
que l’arabité de l’Egypte n’est pas à suspecter et que les
Arabes continuent à la considérer comme leur grande sœur. En
fait, ceci était une sorte de rectification de situations
anormales qui ont perduré plus qu’il ne le fallait. Les
relations diplomatiques qui avaient été rompues ont été
rétablies et la Ligue arabe est revenue à son siège naturel.
L’Egypte avait récupéré son membership dans l’Union générale des
écrivains arabes depuis plus de 10 ans sans que le siège ne
revienne au Caire. L’Iraq, la Tunisie, la Jordanie et la Syrie
l’ont présidé à tour de rôle.
Le
fait que l’Egypte retrouve le poste de secrétaire général de
l’Union était un point sensible qu’il fallait traiter d’une
manière qui prendrait en considération l’ampleur du sujet et sa
nature. Surtout que les membres de l’Union ont été surpris de la
décision de l’instance administrative de la Ligue des écrivains
jordaniens de proposer la candidature de son président au poste
du secrétaire général. Le même désir caressait l’esprit du
président de l’Union des écrivains syriens bien que la Syrie ait
occupé ce poste pendant trois mandats consécutifs, malgré un
règlement interne interdisant à tout pays membre d’occuper plus
de deux mandats successifs.
Au moment où la partie syrienne a tenu à
observer la réaction des autres membres pour savoir s’il y avait
une unanimité sur l’idée d’une candidature syrienne, la partie
jordanienne a mis en œuvre un plan soigneusement préparé. Fort
du soutien officiel du royaume, le président de la Ligue a
annoncé que le gouvernement jordanien a promis une aide
financière à l’Union au cas où le siège serait transféré à
Amman. Le ministre jordanien de la Culture a ouvertement soutenu
le candidat jordanien et son ministère a financé des voyages de
délégations de la Ligue aux pays membres afin de plaider la
cause de leur candidat au poste de secrétaire général. Ceci
s’est accompagné d’une large campagne, à tel point que des
journaux arabes ont publié des déclarations d’un porte-parole
jordanien qui s’est présenté comme directeur de la campagne
électorale du candidat jordanien. Cette personne s’est mise à
expliquer le programme électoral jordanien, incluant de nouveaux
amendements au règlement interne de l’Union.
C’était la première fois que l’Union des
écrivains arabes témoigne d’une campagne électorale pareille.
Surtout que les responsables de cette campagne ont tenu à lui
assurer tous les éléments de réussite depuis le financement, en
passant par le programme électoral et jusqu’aux contacts
personnels. Et tout ceci au sein d’une circonscription
électorale où les électeurs ne dépassent pas le nombre de 15.
Quant au candidat syrien, il a pris son temps
pour avoir une lecture attentive de la situation. Il semblait
prêt à retirer sa candidature si l’Egypte maintenait la sienne.
Sinon, il se serait présenté devant le candidat jordanien,
estimant pouvoir gagner.
Face à cette situation, l’Egypte se trouvait
devant deux choix : s’engager dans la bataille contre celui qui
serait son éventuel concurrent ou se retirer totalement de la
course, surtout que les Arabes, ou quelques-uns d’entre eux,
sont revenus sur leur accord implicite selon lequel il était
temps que l’Egypte reprenne sa place au secrétariat général.
L’Assemblée de l’Union des écrivains d’Egypte
a tenu plusieurs réunions au cours desquelles elle a discuté de
la situation et j’ai tenu à exposer mes conceptions sur la
manière de la traiter. Après de longues conversations, nous nous
sommes mis d’accord qu’il n’était pas convenable que l’Egypte,
grande sœur des pays arabes, entre en compétition avec d’autres
candidats. La candidature de l’Egypte était toujours en vigueur
conformément à un ancien accord conclu lors de la précédente
conférence tenue trois ans plus tôt en Algérie. Mais nous nous
sommes mis d’accord pour parvenir à un accord avec les frères
arabes à ce sujet par l’entente et non pas la concurrence. La
compétition électorale, avec son cortège de tentatives effrénées
d’obtenir le soutien du maximum de voix et de priver son rival
de celles des électeurs, laisse en général des séquelles
négatives dans les esprits qui entraveraient plus tard l’action
commune des membres. Si cette compétition est concevable pour
les élections politiques, elle ne peut s’appliquer aux élections
de l’Union, car nous sommes tous partenaires dans l’action et le
vainqueur et le vaincu se retrouvent finalement autour d’une
même table au siège de l’Union. Raison pour laquelle le candidat
qui se présente à ces élections doit prendre en considération
les sentiments de fraternité sans lesquels l’action arabe
commune n’aura pas lieu.
Nous avons vécu l’expérience de 1979 lorsque
le membership de l’Egypte à l’Union fut suspendu et il ne lui
était pas convenable, après ce précédent, de rentrer dans la
compétition par une campagne électorale traditionnelle. Il lui
était plus honorable après 30 ans de boycott qu’on lui demande
de revenir à la tête du secrétariat général, dont elle fut l’un
des membres fondateurs en 1954.
Nous avons jugé, à l’Union des écrivains
d’Egypte, que le meilleur slogan pour la candidature de l’Egypte
serait « L’indépendance de l’écrivain ». Les différents
organismes officiels égyptiens ont apporté leur soutien en
offrant de grandes facilités pour la tenue de la conférence,
mais sans faire de la propagande pour nous.
Telle était la stratégie adoptée par l’Union
des écrivains d’Egypte qui a tenu à s’éloigner de la turbulence
des politiques électorales. Mener une campagne électorale aurait
été plus attirant pour les médias qui en auraient profité pour
faire des manchettes chaudes qui auraient opposé les divers
concurrents. Cependant, les répercussions de cette stratégie
seraient dévastatrices pour l’Union et pour l’esprit de
coopération entre ses membres ainsi que sur l’image de marque de
l’Egypte qu’il faut à tout prix préserver.
Nous remercions Dieu parce que notre
stratégie a abouti. C’était le Soudan qui avait proposé la
candidature de l’Egypte et la Palestine l’a soutenue et ensuite
c’était au tour des autres pays membres de se rallier à eux, y
compris la Jordanie qui a retiré sa candidature et la Syrie qui
ne l’a pas présentée. Tout ceci pour dire que le choix de
l’Egypte s’est fait par consensus et non à travers la
concurrence.
Ainsi, l’Union des écrivains arabes a réussi
ce que les hommes politiques ne sont jamais parvenu à faire. Le
sommet littéraire réuni au Caire la semaine dernière a donné
l’exemple aux sommets politiques pour ce qui est de l’action
arabe commune. Rien d’étrange à cela parce que les écrivains et
les intellectuels sont censés être la conscience de la nation et
le symbole de la pensée civilisée et créative.
Je ne veux pas que l’on comprenne que ce
résultat dont nous sommes tous fiers est l’œuvre de l’unique
partie égyptienne. Si cela était vrai, cette réussite serait
modeste. Mais la véritable valeur c’est que cette réalisation a
été l’œuvre de toutes les délégations qui se sont mises d’accord
pour parvenir à ce résultat. Avec à leur tête ceux qui ont
renoncé à proposer leur candidature et se sont ralliés à
l’unanimité de leurs frères arabes. Sans cet esprit de
coopération et de fraternité, les réunions des écrivains arabes
tenues au Caire auraient ressemblé aux sommets de leurs
dirigeants politiques qui finissent souvent par des
altercations. Prennent-ils l’exemple des écrivains ?