Une
agitation inhabituelle règne dans le modeste palais de culture
d’Abou-Qorqas (une municipalité dont plusieurs villages
dépendent), dans le gouvernorat de Minya, en Haute-Egypte. Un
groupe de jeunes âgés entre 18 et 25 ans affluent portant des
pancartes où est écrit « La chasteté ne résulte pas de
l’excision, la chasteté est une éducation et un mode de pensée
», « L’excision n’est pas une justification pour blesser la
femme ».
Mission importante et pas facile pour ces
jeunes venus du Caire avec pour but de sensibiliser les gens à
travers une pièce de théâtre, facile à comprendre, écrite et
interprétée par eux. Ce sont des bénévoles qui militent dans le
cadre d’une ONG, le Centre des causes de la femme.
« Comment les villageois vont-ils accueillir
notre pièce ? Réagiront-ils à notre message ou feront-ils la
sourde oreille ? Aurons-nous de la crédibilité dans une région
où l’excision est encore courante ? ». Autant de questions qui
trottent dans la tête de ces jeunes, venus sensibiliser les
spectateurs et lutter contre cette pratique horrible (ablation
du clitoris et parfois d’une partie des petites lèvres qui
forment le capuchon clitoridien). C’est à travers les campagnes
d’information au Centre des causes de la femme qu’ils ont appris
les conséquences graves de l’excision pouvant même entraîner la
mort et c’est ce qui a déclenché leur combat.
La troupe fait irruption dans la salle. La
réalisatrice Hanaa Zaki, directrice du bureau Roaya et
spécialiste qui a supervisé le projet, et son assistant Hani
Khaïri sont à la recherche du personnage principal : « Où est
Dounia ? Que tout le monde se prépare à la répétition, et vous
les garçons commencez à monter le décor, dépêchez- vous, le
spectacle doit commencer dans quelques minutes ».
Très
vite, les affiches de la pièce sont placardées sur les murs.
Dounia, même titre que le film, réalisé par Jocelyne Saab et
interprété par Hanane Tork et qui traite de l’excision aussi.
Juste une coïncidence comme l’expliquent ce groupe de jeunes
amateurs, qui confient n’avoir pas entendu parler de ce film.
Pour eux, il s’agit là d’une représentation d’un genre nouveau.
« La pièce a été jouée à deux reprises cette année dans des
quartiers populaires du Caire tels que Boulaq Al-Dakrour et Ard
Al-Liwa, à Guiza, et nous avons décidé de répéter l’expérience
dans le gouvernorat de Minya », explique Khadiga Al-Taher,
coordinatrice au centre. Et cette fois, ce sont de modestes
villageois qui vont assister à la représentation.
Femmes et hommes, vêtus de djellabas et
coiffés de turbans, attendent qu’on les autorise à entrer dans
la salle de spectacle.
Peu avant que le spectacle ne commence et au
sein d’un modeste décor d’école de filles, Hani ne cesse de
donner les mêmes conseils durant la répétition : « Je veux de la
concentration, rien ne doit vous troubler même si une dispute se
déclenche dans la salle. Le trac ne doit pas vous effrayer car
une fois sur scène, il passera. Parler à voix haute comme si
parmi le public se trouvait une femme sourde d’oreille, assise
au fond de la salle ».
Et les jeunes comédiens, convaincus par la
cause, déploient des efforts extraordinaires pour mener à bien
leur mission. A savoir faire comprendre les effets néfastes de
l’excision et à travers leur ligne dramatique en cassant tous
les arguments qui poussent les gens à exciser leurs filles. Et
ce, à travers l’histoire d’une élève, Dounia, dont la mère,
enseignante, veut à tout prix l’exciser. La pièce traite la
question de cette pratique qui ne se justifie pas du point de
vue religieux ni même scientifique. Et ce en citant des exemples
d’expériences traumatisantes des filles excisées qui en ont
gardé de graves séquelles.
Et
même si les jeunes commettent quelques bévues par manque de
professionnalisme, Hani, assistant du réalisateur, ne se montre
pas trop rigoureux. Le spectacle est sur le point de commencer
et les villageoises semblent être impatientes car elles ne sont
pas autorisées à rester longtemps absentes de chez elles, comme
l’explique Harbi Farhane, responsable de l’ONG de développement
de la femme à Abou-Qorqas, Ressalet nour et qui, avec l’accord
des autres membres d’ONG féminines, ont invité la troupe Hamsa à
venir présenter sa pièce à Minya.
En connaissance de cause
Le rideau se lève pour donner l’opportunité à
ces jeunes, et particulièrement aux filles qui, pour la plupart,
sont passées par cette expérience traumatisante, de transmettre
leur message en 25 minutes. S’appuyant sur de nouveaux
arguments, elles se révoltent contre ce geste de rasoir
intolérable et sanctionné par la loi. Et une vive émotion se lit
sur le visage de Dounia, dont la mère enseignante veut à tout
prix l’exciser, reflétant ainsi l’expérience réelle et pénible
de l’actrice Chaïmaa qui ne veut plus que d’autres filles en
soient les victimes. Quant à Nadia, qui joue le rôle d’une autre
enseignante, elle rejette cette pratique et ne cesse de répéter
: « Je n’arrive pas à croire qu’une mère puisse couper une
partie du corps de sa fille, de briser son âme et ses sensations
à vie ».
Une vérité partagée par les filles qui jouent
dans la pièce et qui sont passées par cette expérience horrible,
sous prétexte que leurs parents craignent qu’elles ne dévient «
du droit chemin ». Traumatisées, elles veulent éviter à leurs
filles de passer par là. Dalia, mariée et mère d’une fille de 6
ans, confie avoir des problèmes conjugaux à cause de l’excision
que sa mère lui a fait subir à l’âge de 13 ans, alors qu’un
médecin le lui avait formellement déconseillé. « Aujourd’hui,
j’essaye de sensibiliser mon entourage et mon voisinage pour
lutter contre cette pratique qui n’est pas imposée par la
religion et porte atteinte à l’intégrité physique et morale des
femmes », explique Dalia, diplômée d’un institut technique et
qui a insisté à poursuivre ses études universitaires après le
mariage. Les garçons aussi qui étaient pour l’excision, un geste
lié à l’hygiène et la chasteté comme on leur a appris, ont
changé d’avis après l’expérience du bénévolat au Centre de la
femme. Ahmad Abdel-Salam, habitant du quartier de Boulaq Al-Dakrour,
explique que ses idées ont complètement changé même s’il a
adhéré au centre par coïncidence. « J’ai appris que la chasteté
de la fille n’est ni sensuelle ni physique mais commence plutôt
par la façon de penser et la manière dont elle a été éduquée »,
explique Ahmad, qui a décidé de ne jamais se marier avec une
fille excisée. Très convaincu, il s’est emporté contre son père
qui veut exciser sa petite sœur. Il a même poussé plus loin
allant jusqu’à le menacer. « S’il insiste à l’exciser, je
préviendrai la police. J’ai appris que cette pratique est
sanctionnée par la loi ».
La coterie des grands-mères
Une prise de conscience que ces jeunes
essayent de transmettre à travers leur pièce aux villageois
d’Abou-Qorqas. Et le drame semble avoir remué le couteau dans la
plaie chez les filles excisées à Ezbet Abou-Azzouz et Al-Fawariga,
qui ont gardé de mauvais souvenirs de cette expérience sanglante
de la lame de rasoir de la sage-femme.
Des hémorragies, des douleurs indescriptibles
et des effets secondaires qui restent à jamais gravés dans la
mémoire. Mahassen, 20 ans, confie, les larmes aux yeux, que si
elle avait été au courant que l’excision n’était pas une
obligation religieuse et qu’elle n’avait aucun lien avec la
chasteté de la fille, elle se serait révoltée. « Je n’aurai
jamais accepté de subir cette pratique », réagit avec une vive
émotion, celle qui a été excisée à l’âge de 13 ans.
Fatma et Amal, deux autres villageoises émues,
assurent que ce n’est pas facile de rayer du jour au lendemain
cette tradition, surtout que les femmes âgées, autrement dit les
grands-mères, sont restées fermes en ce qui concerne l’excision,
c’est une honte pour elles de ne pas exciser une fille, et ce
sont elles les plus influentes dans les familles. « Il faudra du
temps pour que cela change », explique Fatmen citant l’exemple
d’Amal, grand-mère qui rejette l’idée d’exciser sa petite-fille
mais qui craint la réaction de sa grand-mère paternelle. Une
fermeté qui a poussé une des villageoises, âgée et au visage
grave, de dissimuler son jeu en réclamant quelques sous pour
convaincre ses enfants de ne plus exciser leurs filles !
Pauvreté, ignorance et tradition contre
lesquelles il faut lutter pour enrayer cette tradition, comme
l’assure Harbi Farhane, tout en ajoutant qu’il y a un taux
important d’analphabétisme et d’élèves qui font l’école
buissonnière dans les villages d’Abou-Qorqas parmi les filles.
Cependant, il semble que les choses ont commencé à bouger. Et la
question n’est plus un tabou.
Des jeunes ont commencé à prendre conscience.
Abdel-Qader, 32 ans et qui a une fille de 6 mois, dit qu’il
réfléchira avant de l’exciser tandis que Salah avance l’argument
que cette pratique est parfois faite à l’insu de l’homme, absent
de la maison, il peut se trouver devant le fait accompli. Il
n’ose pas avouer s’il est pour ou contre l’excision. Tradition
oblige.
Carrément la pièce tire à sa fin, où les
élèves de l’école manifestent leur refus de l’excision de Dounia.
Et l’assistance est émue par les slogans lancés pour soutenir
Dounia et la sauver de cette mutilation. Le rideau se baisse
annonçant la fin de la pièce, mais pas la fin d’une tradition de
se refiler le couteau de mère en fille. Cependant, il y a eu une
prise de conscience comme l’affirme Nora, membre d’ONG, qui
lutte contre la violence de la femme à Minya. Et les jeunes
comédiens, pris par la cause, ont tenu à tâter le pouls des
spectateurs. Ils n’ont pas oublié avant de prendre le départ
pour Le Caire de demander l’avis des villageoises et même des
activistes des ONG féminines sur la pièce et même sur l’excision.
Harbi et Nora, couple qui s’intéresse à la cause, assurent que
dans un gouvernorat où le taux d’excision dépasse les 90 %, déjà
c’est un pas en avant que femmes et hommes ont commencé à
débattre du sujet, à se poser des questions et à réfléchir. Et
d’ajouter : « Les villageoises d’Abou-Azzouz nous ont demandé
d’organiser un colloque avec l’intervention d’un homme de
religion et d’un médecin, de confiance, pour discuter de cette
pratique ancestrale », ajoute Harbi, qui essaye avec son équipe
d’exploiter l’occasion en citant les cas de femmes qui ont perdu
la vie ou n’ont pu se marier à cause de l’excision. Et Chaïmaa
qui a joué le rôle de Dounia, rendue confiante par cette
expérience, assure que sans doute, les choses vont changer. «
Nous avons changé d’avis, c’est à notre tour de sensibiliser et
lutter contre cette pratique abominable pour que la dounia
(monde) de la fille soit plus belle », conclut Dounia, ou
Chaïmaa, qui espère, comme les autres membres de la troupe,
faire une tournée dans différents gouvernorats avec la pièce.
Doaa Khalifa