Difficile
de prévoir aujourd’hui quel sera le résultat du bras de fer
entre l’opposition et le gouvernement au Liban. Seule certitude,
la situation est dangereuse et tous les scénarios restent
probables. Démission du gouvernement ? Entente entre les deux
camps pour la formation d’un gouvernement d’union nationale ? Ou
poursuite d’un statu quo dangereux ? Pour l’instant, chacun des
deux bords campe sur ses positions alors que l’opposition tient,
depuis vendredi, un sit-in illimité devant le siège du
gouvernement, en crise depuis la démission, à la mi-novembre,
des six ministres pro-syriens, dont les cinq chiites appartenant
au Hezbollah et à Amal.
Tout en constituant le fer de lance de ces
manifestations, le Hezbollah n’est pas la seule formation qui
participe à ce sit-in. Y prennent part également le mouvement
Amal, le Courant Patriotique Libre (CPL, du général chrétien
Michel Aoun), ainsi que des partis libanais pro-syriens. Ceux-ci
contestent, notamment, la création d’un tribunal sous l’égide de
l’Onu sur l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais
Rafiq Hariri. Ils entendent tirer les bénéfices politiques de la
« victoire » proclamée par le Hezbollah après la guerre de l’été
contre Israël et imposer des législatives anticipées. D’autant
plus que la légitimité du gouvernement n’est plus reconnue, ni
par le chef de l’Etat Emile Lahoud, ni par le président du
Parlement Nabih Berri, tous deux proches de Damas étant donné
que la communauté chiite, un tiers des habitants du Liban, n’est
plus représentée depuis la démission de ses ministres.
Le Hezbollah a prévenu qu’il poursuivrait sa
campagne de mobilisation tant qu’un gouvernement d’union
nationale ne verrait pas le jour dans le pays. Bénéficiant d’un
soutien accru parmi la population chiite, le Hezbollah affirme
aussi que le vrai combat se joue contre l’influence américaine.
Pour lui, les Etats-Unis dominent désormais le pays du Cèdre au
profit des intérêts d’Israël. « Nous voulons un gouvernement qui
ne puisse pas être vendu », scandaient samedi les manifestants.
« Ce gouvernement est une marionnette ».
Selon le Dr Ibrahim Al-Anani, professeur de
droit international à l’Université de Aïn-Chams, « la raison
principale dans la volonté de l’opposition de se débarrasser du
cabinet Siniora est, non pas l’affaire du tribunal, mais son
incapacité à remplir certaines fonctions gouvernementales en
plus de sa soumission à certaines parties étrangères ».
Néanmoins, le cabinet n’a aucune intention de
fléchir. « Seul le dialogue peut apporter une solution politique
», a déclaré M. Siniora, réaffirmant sa volonté de rester à la
tête du gouvernement. Il a appelé le Hezbollah à revenir à la
table des négociations sans toutefois émettre de suggestions sur
les moyens d’atteindre cet objectif. Fouad Siniora a rétorqué
que son gouvernement « ne cédera pas » aux tentatives de
rétablir la « tutelle » étrangère sur le Liban.
Il faisait allusion aux 29 années de présence
syrienne au Liban (1976-2005), qui ont pris fin sous la pression
de la communauté internationale et de la rue. Le cabinet
ministériel aussi bien que le camp anti-syrien, au pouvoir
depuis les élections de mai-juin 2005, soupçonnent Damas de
vouloir rétablir sa tutelle sur le Liban et en particulier de
vouloir torpiller le projet de tribunal international pour juger
les assassins de Rafiq Hariri. Ce faisant, la majorité anti-syrienne
a souligné sa détermination à faire face « à ce coup d’Etat et à
protéger le Liban ».
« Le gouvernement ne tombera pas sous la
pression de la rue, aussi longtemps que durera la manifestation
», a assuré vendredi Saad Hariri, le chef de la majorité
parlementaire anti-syrienne.
Soutien arabe et européen
Sur le plan politique, toutes les tentatives
de rapprocher les points de vue ont jusqu’à présent échoué alors
que des pays occidentaux et arabes, notamment le roi Abdallah
d’Arabie saoudite et le président égyptien Hosni Moubarak, qui
ont exprimé leur soutien au gouvernement de M. Siniora, ne
cachent pas leur inquiétude. M. Moubarak a mis en garde samedi
contre des ingérences étrangères qui risquent de « détruire » le
Liban. En visite au Liban pour une mission de bons offices, le
secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, a souligné la
« gravité de la situation ». Il a indiqué qu’il allait «
travailler avec toutes les parties pour aboutir à une union
nationale », après un entretien avec Fouad Siniora.
De leur côté, les chefs de la diplomatie
allemande Frank-Walter Steinmeier, et britannique Margaret
Beckett, ont exprimé samedi à Beyrouth leur soutien au
gouvernement « démocratiquement élu » de M. Siniora. Steinmeier
a surtout insisté sur le fait que l’Union européenne et
l’Allemagne font de leur mieux pour préserver, non seulement le
cessez-le-feu, mais aussi l’indépendance du Liban.
Le premier ministre français, Dominique de
Villepin, a de même confirmé à son homologue libanais « le plein
soutien de la France à l’action de son gouvernement en faveur
d’un Liban souverain et démocratique » après la manifestation
pro-syrienne à Beyrouth.
Cependant, malgré ce soutien, le gouvernement
de Siniora est dans une situation bien délicate. Tout le monde
s’accorde, en effet, à dire que la solution doit émaner des
Libanais eux-mêmes et ne doit pas être dictée de l’extérieur.
Toute ingérence étrangère ne fera qu’enflammer la situation. «
Toute solution à la crise libanaise doit être constitutionnelle.
C’est une affaire interne qui doit être réglée entre Libanais.
Ce n’est pas la première fois que les Libanais organisent des
manifestations pour afficher leurs opinions. Après l’assassinat
de Hariri, les Libanais sont parvenus à faire tomber le
gouvernement de l’époque, c’était celui de Omar Karamé »,
conclut le Dr Anani. Il n’est donc pas exclu d’assister dans les
jours à venir à la démission du gouvernement Siniora.
Rania Adel