120 morts en moyenne par jour. Tel est le
triste record atteint aujourd’hui en Iraq, selon un rapport des
Nations-Unies publié en octobre dernier. Depuis le déclenchement
de la guerre contre l’Iraq en mars 2003, jamais la violence n’a
pris de telles proportions, d’autant plus que la majorité des
morts sont victimes d’affrontements opposant les différentes
communautés du pays, alors qu’au lendemain de la guerre, la
violence visait largement les soldats américains et les forces
de sécurité iraqiennes. 2006 aura donc été l’année où
l’insurrection s’est muée en une guerre meurtrière entre
confessions et communautés. Et aux Etats-Unis, pays qui a
déclenché la guerre il y a trois ans pour se débarrasser du
régime de Saddam Hussein, jugé alors « dangereux », on se
demande toujours s’il faut aujourd’hui oser parler de « guerre
civile » ou se contenter de termes moins forts, ou plutôt de
termes plus évasifs qui ne confirment pas l’échec de la
politique américaine en Iraq.
Mais au-delà de la polémique autour de
l’appellation exacte qu’il faut donner, l’Administration
américaine, devant le manque de perspectives, a été forcée de
reconnaître qu’il faut formuler une nouvelle stratégie,
notamment après la victoire électorale des Démocrates, le 7
novembre dernier, victoire due en premier lieu au mécontentement
et au désarroi de la population américaine face à la mauvaise
gestion de la guerre en Iraq.
Le président George Bush a ainsi multiplié
les rencontres ces derniers jours avec des parties concernées
par le conflit. Après sa visite la semaine dernière en Jordanie,
où il a rencontré le premier ministre iraqien Nouri Al-Maliki,
M. Bush a reçu lundi à Washington le chef du principal parti
chiite d’Iraq, Abdel-Aziz Hakim.
En recevant cette personnalité hautement
influente dans les milieux chiites et dits proches de Téhéran,
le président américain reconnaît en quelque sorte qu’il est
impossible de parvenir à une solution sans l’implication des «
alliés » de Téhéran, étant donné que l’Administration américaine
refuse une implication directe de l’Iran dans tout règlement de
la question sécuritaire en Iraq. Hakim dirige le Conseil suprême
de la révolution islamique (CSRII), réfugié en Iran sous le
régime de Saddam Hussein, et accusé par ses détracteurs d’être
resté très lié à ce pays, qui fournirait armes et subsides à sa
branche militaire, l’organisation Badr.
Mais les déclarations des uns et des autres à
la suite de la visite de Hakim à Washington restent très floues.
Au sujet du rôle présumé des voisins de l’Iraq dans la situation
intérieure du pays, Abdel-Aziz Hakim a lancé lundi un appel pour
que Bagdad conclue avec ses voisins des accords destinés à «
lutter contre le terrorisme » dans la région, accords qu’il
considère comme nécessaires pour « surmonter les obstacles qui
entravent le progrès et la stabilité de l’Iraq ». Mais en même
temps, Hakim a déclaré que l’Iraq ne serait pas un pays « où les
autres pourraient avoir de l’influence, régionalement ou
internationalement ». Le responsable chiite a aussi refusé
toutes les tentatives pour que les problèmes iraqiens soient
résolus au « niveau régional ou international », rejetant ainsi
la proposition du secrétaire général des Nations-Unies, Kofi
Annan, de tenir une conférence internationale sur l’Iraq. Une
approche rejetée également par le premier ministre iraqien.
Abdel-Aziz Hakim a, en outre, créé la
surprise en se déclarant opposé à un retrait immédiat des
troupes américaines à l’issue d’un premier entretien avec la
secrétaire d’Etat Condoleezza Rice, expliquant que le
gouvernement iraqien « a demandé aux troupes américaines de
rester en Iraq, tout en donnant davantage de responsabilité aux
responsables et aux forces iraqiennes, afin qu’elles puissent
résoudre les problèmes de terrorisme ».
Côté américain, les déclarations de George
Bush étaient dénuées de tout contenu significatif. « Je lui ai
dit que nous n’étions pas satisfaits de la vitesse à laquelle
les progrès sont accomplis en Iraq et que nous voulions
continuer à travailler avec le gouvernement souverain iraqien
pour accomplir nos objectifs mutuels », s’est contenté de
déclarer le président américain.
Rien donc n’a filtré de l’essentiel, à savoir
le rôle de l’Iran, ou plutôt des alliés de l’Iran en Iraq. L’on
s’attendait, avant la visite de Hakim, que les autorités
américaines demandent au responsable iraqien de lutter contre
l’influence de l’Iran sur les milices chiites iraqiennes, en
échange de l’assurance que les Etats-Unis mettront en garde les
pays arabes de la région contre tout soutien militaire à la
communauté sunnite. « Chacun devra être prêt à des compromis
pour satisfaire les demandes de son interlocuteur. Et le rôle de
l’Iran ne peut qu’être évoqué, compte tenu des liens entre Hakim
et Téhéran », avait estimé, il y a quelques jours, le député
kurde iraqien Mahmoud Othman.
Mais il est encore tôt pour savoir de quels
compromis il s’agit et si ces éventuels compromis pourront aider
à améliorer la situation désastreuse que vit l’Iraq. D’autant
plus que le CSRII n’est pas la seule mouvance à rassembler les
chiites du pays. Et sa branche armée n’est pas la seule à être
soupçonnée de recevoir subsides et armes de Téhéran et d’être
impliquée dans l’assassinat de nombreux sunnites. Existe aussi
sa rivale, l’armée du Mahdi du chef radical chiite Moqtada Sadr,
incontournable dans tout règlement en Iraq. Les proches de ce
dernier, de plus en plus populaire et farouchement anti-américain,
ont cessé de soutenir le gouvernement. A cela s’ajoutent les
sunnites. Autant de parties qu’il faut impliquer pour éviter une
véritable guerre civile dans le pays.
Les recommandations de la commission Baker
Poursuivant ses entretiens au sujet de l’Iraq,
le président américain doit aussi recevoir, ce mercredi à
Washington, son allié, le premier ministre britannique Tony
Blair. George Bush se retrouve ainsi dans une situation bien
délicate, obligé de prendre des décisions sur le dossier iraqien.
Décisions qui dépendent aussi de la donne américaine intérieure.
C’est ce mercredi que le Groupe d’études sur l’Iraq, présidé par
l’ancien secrétaire d’Etat James Baker, dévoilera ses
recommandations, déjà considérées comme la meilleure chance de
pousser le président américain George W. Bush à réorienter sa
politique. La commission Baker devrait appeler l’Administration
Bush à surmonter sa réticence à dialoguer avec la Syrie et
l’Iran, pour les inviter à une conférence régionale sur l’Iraq,
et préconiser un retrait progressif de l’essentiel des troupes
de combat d’ici à début 2008. Mais nul ne sait dans quelle
mesure les recommandations de la commission Baker pourraient
réellement se traduire sur le terrain.
En outre, le Pentagone a confirmé, dimanche,
l’authenticité d’une note de service rédigée par le secrétaire à
la Défense Donald Rumsfeld, deux jours avant sa démission,
survenue après la défaite électorale du Parti républicain qui a
perdu le contrôle du Congrès. Cette note, obtenue par le
quotidien New York Times, recommande un « ajustement majeur » en
Iraq, évoquant notamment la possibilité d’une accélération du
retrait des troupes. « Ce que font actuellement les forces
américaines en Iraq ne fonctionne pas assez bien ou assez
rapidement », écrit Donald Rumsfeld. Il recommande un
redéploiement massif des unités américaines, une accélération de
l’entraînement des forces de sécurité iraqiennes et le soutien
des chefs de guerre iraqiens par le versement d’argent américain.
En attendant de voir le contenu exact des
recommandations de la commission Baker, le conseiller à la
sécurité nationale du président Bush, Stephen Hadley, a souligné,
dimanche, d’une part que le président Bush réclamait lui aussi
des changements depuis plusieurs mois, et, d’autre part, qu’il
ne s’agissait que d’une proposition parmi d’autres. M. Hadley a
souligné que l’Administration Bush ne se sentirait pas liéepar
les conclusions du Groupe d’études. Le Pentagone et le Conseil
de sécurité nationale de la Maison Blanche planchent également
sur les options stratégiques en Iraq, ce qui, selon des experts,
permettra à M. Bush de choisir les recommandations qu’il voudra.
Pour M. Bush mais surtout pour les Iraqiens, la période à venir
est donc décisive.
Abir Taleb