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Louqsor.
Le gouvernement a donné le coup d’envoi des travaux d’évacuation
des 20 000 habitants du village d’Al-Gourna, afin d’effectuer
des fouilles archéologiques. Il s’agit du deuxième plus grand
déplacement de population de l’histoire de l’Egypte moderne.
Vent d’amertume à Gourna
Samedi
2 décembre. Il est 9h du matin, à 745 km au sud du Caire, sur la
rive ouest de Louqsor. Le village d’Al-Gourna est en
effervescence. On voit des touristes partout. Des agents de
police assurant la sécurité des lieux. Des journalistes et des
cameramen de la presse locale et étrangère sillonnent le
village. Des hauts responsables de la ville et des dirigeants
populaires sont présents. Les ministres de l’Habitat, Ahmad Al-Maghrabi,
et de la Coopération internationale, Fayza Aboul-Naga, ainsi que
le secrétaire général du Conseil Suprême des Antiquités (CSA),
Zahi Hawas, sont présents. Il ne s’agit pas d’un festival ni de
l’inauguration d’un musée. Cette foule de journalistes et de
responsables est venue assister au deuxième plus grand
déplacement de population de l’histoire de l’Egypte moderne
après celui des habitants de l’ancienne Nubie évacués de leurs
terres pour permettre la construction du Haut-Barrage, en 1963.
Environ 20 000 personnes doivent quitter leurs maisons
construites autour et au-dessus d’un millier de tombes
pharaoniques pour laisser les archéologues entamer leurs
fouilles et transformer cette région en site touristique.
Al-Gourna est la plus grande agglomération de
la Rive ouest de Louqsor, construite il y a un peu moins de deux
siècles. Dressée sur une colline, elle abrite 3 200 familles qui
vivent dans 800 maisons en terre crue. L’architecture des
maisons est unique. Les façades sont ornées de motifs à
caractère pharaonique et peintes en jaune et bleu. Les maisons
sont vastes et très espacées. Chacune se compose d’un seul étage
et est entourée d’une vaste cour pour l’élevage des volailles et
du bétail. Les 20 000 habitants vivent ici depuis des décennies
sans eau ni électricité. « Nous sommes privés des services les
plus élémentaires. La municipalité a toujours refusé de munir
notre village d’infrastructures pour nous obliger à quitter la
région. Elle nous a dit que notre présence au milieu des tombes
pharaoniques provoque la colère des autorités », lance Soad,
habitante d’Al-Gourna, âgée de 50 ans. Face à cette situation,
les habitants du village volaient l’électricité à travers les
fils de haute tension installés à proximité de leurs habitations
pour éclairer la Vallée des rois et la Vallée des reines, qui se
trouvent dans la même zone. Le spectacle quotidien dans le
village est de voir les femmes aller acheter des jerricans d’eau
à 5 L.E. l’unité. En l’absence d’un réseau de drainage sanitaire,
les habitants ont recours à des méthodes primitives pour évacuer
les excréments, provoquant des dégâts terribles dans les tombes,
selon les archéologues. La plupart des habitants d’Al-Gourna
sont des paysans ou des artisans. Ils travaillent dans la
fabrication de l’albâtre. Bon nombre d’entre eux travaillent
comme guides, gardiens de tombes ou vendeurs d’objets divers et
de souvenirs.
Il
est 10h du matin. Quatre bulldozers, deux ambulances, un camion
de pompiers et des camionnettes appartenant à la police arrivent
à Al-Gourna. Une vingtaine d’enfants en costume pharaonique se
mettent à chanter en louant le déplacement annoncé de la
population. Une conférence de presse se tient ensuite. Le chef
du Haut Conseil de la ville de Louqsor, Samir Farag, prononce un
discours où il annonce la fin « des différends » entre les
autorités et les habitants. « Après 88 ans de tentatives
continuelles pour évacuer Al-Gourna, les habitants sont enfin
convaincus qu’ils doivent quitter ces anciennes maisons et aller
vivre dans un nouveau village, Al-Gourna Al-Gadida (la nouvelle
Gourna), muni de tous les services », déclare Farag.
Après avoir terminé son discours, Farag donne
le feu vert aux bulldozers de démolir les maisons d’Al-Gourna,
sous le regard amer des habitants. Les femmes suivent le
spectacle à travers les fenêtres de leurs maisons, le regard
triste. Les enfants, inquiets, demandent pourquoi on détruit
leurs maisons. Quant aux hommes, ils se rassemblent devant les
portes des maisons et dans les ruelles. Les bulldozers
détruiront une seule maison, située à l’entrée du village. Selon
les habitants, c’est une maison vide dont les propriétaires sont
partis s’installer au Caire depuis longtemps. On dit que les
autorités les ont payés pour qu’ils acceptent que leur maison
soit démolie devant les caméras des télévisions.
« C’est injuste ! »
En
effet, et contrairement à ce qui a été annoncé, les habitants ne
seront pas évacués immédiatement. Et il faudra au moins trois ou
quatre mois pour accomplir cette tâche. L’amertume apparaît sur
les visages des habitants. La tâche ne semble pas aussi facile
que ne le laisse prétendre la scène rediffusée par les médias. «
Je ne veux pas quitter ma terre. C’est injuste ! », s’écrie
Ahmad Hassan, agriculteur. Et il se met à crier. « Je possède un
feddan situé près de ma maison. Je m’y rends chaque jour à pied
avec mes bêtes. C’est mon seul gagne-pain. La maison qu’on me
propose se trouve à 20 km plus loin. Je n’accepte pas d’y vivre,
sauf si le gouvernement m’accorde un nouveau terrain pour
pouvoir survivre ma famille et moi ». Certains habitants se sont
dotés de battes et de matraques. Ils menacent de tuer quiconque
s’approchera de leur maison. « Jamais je ne quitterai ma maison,
je ne sortirai d’ici qu’à ma mort », s’écrie Mahmoud Ahmad, qui
travaille dans le tourisme. Il vit avec sa femme, sa sœur et ses
six enfants dans une maison de 700 m2. Il a refusé de signer le
document qui lui a été soumis par les autorités pour avoir son
approbation de quitter sa maison en échange d’une nouvelle
maison à Al-Gourna Al-Gadida. « On nous avait promis des maisons
aussi grandes que celles que nous possédions. Mais, ils m’ont
dit que la nouvelle maison serait de 80 m2. Comment ma famille
et moi pourrons-nous y vivre ? Si le gouvernement veut que je
cède ma maison, il doit m’indemniser par une autre de la même
superficie. S’ils veulent détruire ma maison par la force, ils
ne le feront qu’après ma mort et celle de ma famille », menace
Mahmoud. De leur côté, les responsables affirment que les
familles nombreuses obtiendront deux ou trois maisons. Et les
habitants de rétorquer que cette proposition n’est appliquée
qu’à ceux qui ont des pistons. « Nous sommes seize personnes. Il
nous faut trois maisons, mais les responsables refusent et nous
proposent un terrain de 200 m2 pour y bâtir une maison en béton
et d’une architecture identique à celle des autres maisons du
nouveau village. Pour le faire, il me faut au moins 20 000 L.E.
Je n’ai pas cet argent », s’indigne Ramadan Boghdadi, conducteur
de calèche.
L’histoire d’une éviction
Le nom Gourna signifie le sommet de la
montagne. C’est à la fin du XVIIIe siècle que le village de
Gourna commence à attirer des habitants à la suite de la
première découverte de momies pharaoniques en 1887, située entre
la Vallée des rois et la Vallée des reines, sur la même rive de
Louqsor, à quelque 700 km au sud du Caire. Au début du XXe
siècle, les Egyptiens ont fait des collines de Gourna un abri
pour fuir l’Expédition française. Ils ont résidé dans les tombes
creusées dans la montagne. Au fil des ans, ils ont commencé à
construire des maisons pour assimiler leur nombre croissant.
En 1922, avec la découverte monumentale de la
tombe de Toutankhamon dans la Vallée des rois, la région a
attiré les habitants de Louqsor, qui sont venus travailler dans
le domaine du tourisme. En 1948, le gouvernement a voulu démolir
leurs habitations pour retirer les trésors enterrés sous leurs
maisons et éviter les pillages. De nouvelles habitations ont été
construites à l’époque, à 500 m, par Hassan Fathi, un architecte
connu pour ses travaux sur l’habitat traditionnel, en respectant
l’architecture traditionnelle et l’utilisation des matériaux
locaux.
Mais les habitants ont refusé de se déplacer
car les maisons ne disposaient pas d’endroit pour leur bétail.
En 1992, les archéologues réclament le
déplacement de 1 385 familpour faire des fouilles. Mais le
manque de financement a entravé le projet. C’est en 1994 que le
dossier de l’immigration est ouvert avec les inondations. Mais
seules 1 000 familles dont les maisons ont été détruites se sont
dirigées vers deux villages : Al-Séoul et Montesmer. En 2004, le
président Hosni Moubarak décide de réaménager la ville de
Louqsor. Des instructions sont données à Samir Farag, chef du
Haut Conseil de la ville, d’évacuer la région de la Rive ouest
de ses habitants.
Alors que plus personne ne s’attendait à la
découverte de nouvelles tombes dans ces célèbres nécropoles de
l’ancienne Thèbes, les archéologues pensent désormais que de
nouvelles surprises de taille nous attendent dans les années à
venir.
Des rumeurs circulent parmi les habitants
selon lesquelles toute personne qui refuserait de quitter sa
maison sera passible d’une peine de prison. Cependant, les
habitants d’Al-Gourna semblent décidés à rester, à moins qu’on
leur fournisse des maisons similaires à celles qu’ils quitteront.
« Sinon, nous allons organiser une grève », déclare Hag Sayed,
qui vit avec sa famille dans une tombe de l’Ancienne Egypte. «
Je suis né dans cette tombe creusée dans la montagne. La plupart
des maisons renferment des tombes qui sont habitées ou
transformées en dépotoirs. Ces tombes sont vides. Elles ne
renferment ni momies, ni trésors. Mais la police nous accuse de
les avoir volées. Si c’était vrai, pourquoi continuerions-nous à
vivre sur la colline sans eau ni électricité ? », lâche Ahmad
Hassanein, âgé de 45 ans.
Un autre problème se pose. Le village
renferme une centaine d’ateliers de fabrication d’albâtre dans
lesquels travaillent des milliers d’habitants d’Al-Gourna. « Le
jour où ces ateliers seront démolis, ces ouvriers dont la
plupart sont pères de famille, seront sans travail », lance
Mohamad Motawie, propriétaire d’un atelier d’albâtre situé à
l’entrée du village. Elinna Pauline, archéologue finlandaise qui
vit à Louqsor depuis 17 ans, exprime sa tristesse de voir les
villageois déracinés de leur région natale. « Je ne suis pas
pour l’idée de détruire tout le village et son histoire pour
faire des fouilles. Quelle sera la situation si l’on ne trouve
pas ces milliers de tombes dont on assure la présence ? A mon
avis, les archéologues pouvaient entamer leurs travaux en
présence des habitants. On détruit seulement les maisons où il y
a des tombes. Laissez les habitants vivre en paix. Ce sont eux,
leur travail et leur mode de vie qui attirent les touristes dans
cette région ». Elle pense que l’immigration va pousser les
habitants d’Al-Gourna à quitter Louqsor et aller vivre et
installer leur commerce ailleurs.
Quant aux habitants qui accueillent
favorablement le départ et attendent impatiemment le jour où ils
quitteront leurs maisons, ils sont une minorité. « Ce n’est pas
du tout logique d’être au XXIe siècle et de continuer à vivre
sans service », affirme Aziza, veuve et mère de 5 enfants.
Cependant, elle s’inquiète que personne ne soit venu lui
proposer une maison dans Al-Gourna Al-Gadida. Mais sa crainte
sera atténuée lorsque les bulldozers cesseront les travaux de
démolition et quitteront les lieux, tandis que seule la façade
de la maison est détruite ... Craignant des altercations avec
les habitants, les autorités auront préféré démolir une seule
maison, vide de ses habitants. « Les travaux de destruction
d’une seule maison exigent des heures et parfois une journée.
Ces travaux doivent être exécutés en présence des responsables
de la ville de Louqsor. Or, nous n’avons pas le temps
aujourd’hui. Car tous les responsables sont occupés et doivent
accompagner les ministres lors de leur visite », se défend un
responsable du Haut Conseil de la ville de Louqsor, tout en
invitant les ministres et les journalistes à aller visiter Al-Gourna
Al-Gadida.
C’est au nord de Louqsor, dans le désert,
qu’Al-Gourna Al-Gadida a été bâtie. Elle est dotée de tous les
services et infrastructures. Elle comprend 800 maisons en béton.
Mais elles n’ont rien à voir avec l’habitat traditionnel
d’Al-Gourna l’ancienne. Elles sont serrées les unes à côté des
autres et très étroites. Seules quatre familles y résident déjà.
Bien que les maisons soient remises vides, sans aucun mobilier,
ces quatre maisons sont bien équipées, avec des meubles et des
tapis. « Nous sommes très heureux. Enfin, nous allons jouir
d’une vie meilleure et paisible. On a de l’eau, de l’électricité
et une salle de bain. C’est vrai que la surface est moindre,
mais c’est beaucoup mieux que la vie précaire que nous menions
», assure Dawlat Abdallah, mère de 5 enfants et épouse d’un
fonctionnaire à la municipalité. Plus loin, on remarque la
présence de deux camions de l’usine Saqr de mobilier. « Nous
attendons que la cérémonie soit terminée pour ramener les
meubles à la boutique. Nous les avons apportés pour que les
maisons ne soient pas photographiées vides », nous avoue un
ouvrier. Certains villageois d’Al-Gourna, qui n’ont pas été
convoqués, tiennent à être présents pour voir ce qui se passe.
Une seule conclusion se fait entendre : « La pièce a bien été
jouée. Les choses sérieuses commenceront quand les journalistes
rentreront chez eux, et que les responsables s’assureront que
tout va bien ».
Héba Nasreddine
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