L’Organisme
de la culture populaire suit le même modèle structurel de
décentralisation qu’avait créé Malraux en France au moment de la
fondation des maisons de la culture, dans les années soixante.
Les palais en Egypte regroupent diverses activités : danse
folklorique, chorale, arts plastiques, musique, etc. Les troupes
de théâtre régionales, affiliées aux différents palais de
province, sont formées de comédiens amateurs (c’est-à-dire qui
n’ont pas suivi de cursus académique) et de metteurs en scène,
eux aussi, tout autant amateurs (c’est-à-dire qui n’ont pas été
formés d’une manière ou d’une autre). A raison d’un spectacle
par an, ces troupes ont, au niveau financier, un statut semi-professionnel
: tous les comédiens touchent une rémunération de sept L.E. par
répétition et pour chaque représentation, une somme qui
correspond aux frais de transport et à un verre de thé. Le
metteur en scène, quant à lui, touche entre 2 500 et 7 000 L.E.,
tandis que les actrices venues du Caire pour sauver la situation
(manque d’éléments féminins) gagnent en moyenne 2 000 L.E. Seule
la troupe centrale, résidant dans la capitale, a sur le plan
financier, un statut professionnel, ses membres sont des
fonctionnaires salariés. De plus, ils reçoivent une prime pour
chaque spectacle auquel ils participent. Sur le plan artistique,
cela avance depuis les années soixante en suivant le même schéma
: pièce didactique et moralisatrice — « le message » étant le
souci fondamental des artistes — à résonance socio-politique ;
interprétation épique pour conserver la distance obligatoire au
phénomène de compréhension ; décor symbolique (plutôt explicatif)
pour que rien n’échappe à l’audience et pour s’assurer de la
clarté de l’intention si le texte demeure aux yeux de ses
créateurs quelque peu incohérent ; chansons et danses viendront
« adoucir » les dialogues ; parfois, des scènes jouées dans la
salle pour plus d’interactivité. En définitive, un excès de zèle
permanent et une énergie débridée dont le résultat n’est jamais
en faveur du spectacle.
En 1990, Adel Al-Oleimi présente un projet
qu’il croit moins formaté : la création de clubs-théâtre, à
petit budget pour la production (aujourd’hui il s’élève à 1 000
L.E., prix fixe), avec un nombre restreint de participants. Très
vite, ce sont les jeunes qui accaparent le domaine et déclarent
souvent qu’ils vont faire un théâtre « autre » ou « différent ».
A commencer par la rédaction du texte de leur propre œuvre,
rares sont ceux qui mettent en scène des pièces du répertoire
(d’un acte pour la plupart). Cette année, à Alexandrie, nous
avons pu constater que les créations de la 16e édition du
festival ressemblent étrangement à celles des années précédentes,
c’est-à-dire qu’aucune nouvelle proposition n’a été présentée et
que les clubs-théâtre donc ne font que répéter (en plus petit)
les « classiques » des seniors. Il faudrait entendre par
classiques « les désastres » de leurs aînés.
La lecture au premier degré de textes publiés
nous donnera à voir par exemple de vraies créatures monstrueuses
dans Messe noire de Leroy Jones, alors que l’idée porte sur la
métamorphose métaphorique d’hommes en fauves tout en gardant une
allure humaine ; car c’est de la brutalité et de la sauvagerie
des hommes qu’il s’agit. Avec de vrais monstres sur la scène, on
a plutôt l’impression d’assister à un conte de fées ou de voir
les dragons de Grimm. Ainsi est annulée l’image, notre image,
détestable, à laquelle on devrait s’identifier. Pour la détester.
Il en va de même pour Masques angéliques. De
masques supposés virtuels — ceux que l’on porte en société et
que personne ne soupçonne —, des masques blancs pour les
comédiens et d’autres en couleur accrochés sur le rideau du fond
de la scène ont annulé l’image fictive qui assurait un effet
beaucoup plus profond. Car il ne faut pas rappeler qu’ « ôter »
son masque c’est tout simplement (ou difficilement) changer de
peau, de l’intérieur, sans artifice. Le reste des pièces ont
présenté des idées sans aucune situation dramatique. On a dû
alors assister au débit de longs récits cérébraux, sous forme
d’interminables monologues. Comme dans Chambre sans fenêtre ou
Corps vides à vendre.
Une belle surprise nous attendait cependant :
L’homme et le rectangle. Texte et mise en scène de Mohamad Al-Sayed,
interprété par deux merveilleux comédiens, Salah Al-Sayed et
Omar Al-Mahammadi. Deux hommes se rencontrent et décident de
jouer ensemble. L’un (sans nom) propose les règles du jeu. Il
impose au second (K) de rentrer dans un rectangle. Une fois
dedans, le premier le menace de le tuer s’il en sort. K,
astucieux, se convainc du bonheur de se trouver dans un
rectangle ! Cela n’empêchera pas le premier de le tuer à coups
de revolver. Simple mais lourde de significations, à plusieurs
facettes, cette pièce donne libre cours à l’imagination du
spectateur. Libre d’interpréter à sa manière l’espace/rectangle,
de comprendre le sens du pouvoir que matérialise l’homme au
pistolet, d’envisager une autre fin …
Il nous reste à tirer une conclusion : les
amateurs qui créent leurs spectacles au sein des clubs-théâtre,
en cherchant la mort des écrivains et des metteurs en scène, ne
savent pas que pour le faire, ils devraient s’armer de beaucoup
d’outils et de technique pour pouvoir chasser ces démons gênants
et stigmatiser leurs lois.
Menha el Batraoui