Nostalgie.
Boire et manger à Alexandrie entre 1930 et 1960 est le thème
d’un texte publié par l’Amicale alexandrine hier et
aujourd’hui. L’occasion de se replonger dans les souvenirs de
la cité méditerranéenne au temps du cosmopolitisme.
Un monde de saveurs
On
sait que AAHA (Amicale Alexandrine Hier et Aujourd’hui) est
une association créée par Sandro Manzoni dont le but est de
réunir les Alexandrins de divers pays et d’évoquer Alexandrie,
d’une manière ou d’une autre, à raconter leurs souvenirs, et
remuer cette nostalgie douce-amère de leur pays d’origine.
AAHA fut créée en janvier 1993. Depuis lors, cette association
poursuit allègrement son chemin, dans la joie de se retrouver,
de développer et à partager les trésors de leurs souvenirs,
comprenant parfaitement déplacements, voyages et rencontres.
Dans un des bulletins de l’association, l’on tombe sur un
article au titre aguichant, amusant et au texte bien enlevé.
Partageons ensemble, si vous voulez bien, ces souvenirs de
notre très chère ville.
Tout d’abord, l’auteur, M. Maurice Benssoussan, est né en
Egypte. Il vit actuellement en France. Il met l’accent sur le
goût de l’eau fraîche du Nil, que l’on buvait à cette époque à
tous les repas, au goûter, à la table familiale dans une
carafe où l’eau limpide était déjà un appel.
Il évoque la gargoulette, où elle demeurait plus fraîche. Dans
les familles aisées, on trouvait la glacière, qui obligeait à
une livraison quotidienne de glace que l’on apportait à
domicile. On plaçait le bloc de glace enveloppé dans des
journaux ou une toile de jute sur le serpentin où passait
l’eau à rafraîchir ... Quel délice, que de se désaltérer alors
! Mais il y avait d’autres boissons délivrées par les
marchands ambulants.
On y goûtait au kharroub, le ark issous, qui est un extrait de
racines de la réglisse. Le marchand de ces boissons avait un
aspect très typique. Pour attirer le client, il entrechoquait
les gobelets de cuivre attachés à sa ceinture, versant le
nectar d’une sorte d’alambic, qu’il versait d’un long jet
(impeccable) dans un verre, qu’après usage, il rinçait
sommairement, mais en faisant attention aux multiples
microbes. Qu’importe, on n’y pensait pas du tout. C’était
tellement exquis, que l’on n’y voyait pas plus loin.
Et le karkadé alors ? Ce sirop fait à partir des calices de
fleurs d’hibiscus séchées au soleil, désaltérait avec délice.
Mais des personnes chagrines se méfiaient de la propreté du
verre. Elles optaient pour le jus de fruits, dont la
préférence allait au citron vert, benzaheir. Ces boissons
étaient consommées dans un cadre clément, comme chez Baudrot
(fréquenté par les gens « chios »). N’oublions pas la gazouza,
(sorte de limonade gazeuse). Elle était ennoblie par le nom de
Spathis. Car celle de Nicolas Spathis était la meilleure. Mais
c’est avec la guerre que le Coca-Cola fit son apparition, avec
la venue des Américains. En effet, elle suivait partout les
troupes de soldats et sur tous les fronts. Une fois les
militaires partis, les usines de Coca-Cola se convertiraient
pour servir les civils. Arrive le Pepsi Cola. Il débarque en
Egypte, avec une bouteille plus grande et un contenu plus
riche en sucre. Pour les clients qui désiraient un verre d’eau
gazeuse, on sert une Soda Fountain. On eut l’idée alors d’y
mettre une boule de crème glacée ... L’Ice cream soda venait
de naître. Citons encore le bigaradier, en arabe laring,
appelé « Orange amère ». Il était utilisé, particulièrement
pour faire des confitures. Une autre variété de citron,
produite en Egypte, appelée « Citron doux », avait la faveur
de beaucoup de personnes.
Les
oranges étaient de deux sortes : les oranges à jus (blanches
ou sanguines) et les oranges de table, les aboussorras, plus
faciles à déguster, car les côtés se détachaient plus
facilement. Les baladis étaient pressées. Citons les
mandarines. La mandarine égyptienne a la peau épaisse et de
nombreux pépins. Mais le goût, doux et acidulé, compensait
bien cela. Arrivons au fruit le plus extraordinaire : la
mangue égyptienne, qualifiée de « roi des fruits ».
Ceux qui ont dégusté une alfonse savent que la saveur de ce
fruit est unique. Venons maintenant à l’amareddine. Il jouait
un rôle majeur dans la panoplie des moyens d’étancher la soif.
Cette pâte d’abricot donnait un jus au goût frais et agréable.
En été, avec la chaleur étouffante, parfois, on avait recours,
aussi, aux sirops : le khochaf était ici pour nous satisfaire.
C’est une sorte de soupe glacée, parfumée à l’eau de rose,
agrémentée de raisins et d’abricots secs, et d’amandes. Sa
couleur rose foncée était une invite de plus. Le khochaf est
l’ascendance turque du grec péan in vins, il fut bien intégré
dans l’atmosphère de notre ville.
Le rite du café turc
L’Egypte a hérité du café des Ottomans. Son cérémonial ne
perdait pas ses droits. Chaque tasse de café était accompagnée
d’un verre d’eau glacée. On doit aux Arabes les techniques de
torréfaction et de broyage des grains qui vont donner goût et
arôme à l’infusion de l’arabica.
C’est encore en Egypte que le professeur italien Propero
Albini découvre le café, en 1590. Notons que le café met un
diesel pour passer de l’Egypte à Marseille et un peu plus pour
arriver à Paris. Un fait vrai et drôle est à rapporter à
propos de l’enseigne du Brazilian Coffee Store, fondé à
Alexandrie, en 1929, par un Grec du nom de Galloglo Poilos. Il
l’utilisait pour réclamer une citation en français dans un
pays de langue arabe. Ceci est typique de la culture
cosmopolite de l’Egypte de l’époque. Derrière le comptoir, une
figuration de lettres majuscules, ce mot attribué à Voltaire «
Le café est un poison bien lent, puisque voilà plus de
quarante ans que j’en bois dix tasses par jour ».
Comme le café, le thé avait son rituel. L’Egypte en buvait
après le repas : il avait, alors, une fonction digestive. Les
milieux huppés à Alexandrie se faisaient servir le thé
l’après-midi au Petit ou au Grand Trianon (Five o’clock Tea,
imitation des Anglais). Les grands hôtels avaient leur Five
o’clock Tea. Nommons le sahlab (une bulbe extraite de
l’orchidée) qui épaissit lorsqu’elle est délayée dans du lait
chaud. La tasse était parfumée à la cannelle, on y ajoutait
des pistaches pilées. Les adolescents prenaient le matin du
cacao. N’oublions pas la bière Stella. La bière existait déjà
depuis l’époque pharaonique, le vin y venait également. Les
bas-reliefs sont une preuve à l’appui. Le Bourbon, le whisky
écossais paraît et disparaît ... Mais dans la recherche
nostalgique de notre enfance, conclut Maurice Benssoussan, des
goûts de notre enfance, c’est sans doute l’eau du Nil qui nous
manque le plus.
La nourriture à Alexandrie 1930-1960
Pour décrire ce qu’était le modèle alimentaire des Alexandrins
des années 30 à 60 du siècle dernier, il ne faudrait pas
choisir, comme seul exemple, la table d’une famille vivant
dans les beaux quartiers de Ramleh ou de la ville.
Il faudrait, au contraire, se promener parmi le brouhaha des
quartiers populaires d’Alexandrie, là où l’on peut trouver le
modèle du genre.
Des marchands ambulants s’égosillaient en répétant : kochari,
kochari makhsous ou spécial. C’est le plat typique du peuple.
Ou bien ils vantaient la bélila (grains de blé cuits dans le
lait sucré). Il est à noter un fait bien amusant : le fief
italien jouxtait le quartier arabe. Ce petit monde, par un
effet de mimétisme lançait les cris, les gestes, de ces
derniers. En effet, les garnements italiens lançaient leurs
jurons en arabe, alors que les marchands des primeurs,
alexandrins, employaient la langue italienne pour vanter leurs
marchandises « Fucchinis » (courgettes), « Fraulas »
(fraises), « Fassolias » (haricots verts).
Ah ! Citons le foul médammès, dont l’échoppe était tenue par
un Serbe, qui avait la faveur de plusieurs, alors que les
falafels faisaient la joie de tout un chacun. Des boutiques
faisaient office de pâtisseries : on y trouvait de la fétira
(galette) et la joie de vivre y régnait, tout le monde vivait
en voisinage.
Mais les plats locaux, pénétrant les couches sociales
supérieures : ce fameux kochari rencontre un succès bien
mérité. Mais que devait-on de l’engouement pour notre
moloukhiya ? (soupe de cornette). Même le fameux écrivain
français Jean de La Couture l’appréciait au point d’en parler
dans un de ses livres. Néanmoins, c’est le foul médammès, plat
national de la cuisine égyptienne, qui remporte la palme.
Cette appellation vient d’un vieux mot copte et l’on dit que
le foul satisfait même les pharaons. Les koftas et les kababs,
brochettes de viande grillée, plaisent à tous, jusqu’à
aujourd’hui. Entre autres plats égyptiens, il faut ajouter les
cornes grecques ou bamias roumis (gambos) sont appréciées.
Les Grecs ont introduit les « mezzés », qui ont séduit les
plus fins gastronomes. Pour les servir, il fallait les
déguster avec la bonne bière Stella ou l’Ouzo, eau-de-vie au
goût anisé !
Il y eut aussi les dolmas, d’origine ottomane. Ce sont des
farcis avec viande, riz, persil, feuilles de menthe tels les
courgettes, poivrons, tomates et aubergines. Mais la palme
revient aux feuilles de vigne exquises, excellentes,
savoureuses. N’oublions pas le ragoût fort recherché des
Alexandrins.
Mais rien de comparable aux poissons frais sortis de notre
mer, la Méditerranée. Le poisson d’Alexandrie n’a nulle place
sur le globe, il est unique. Il est accommodé de diverses
façons. Le fromage blanc, ou bien le fromage grec, que l’on
savourait au petit-déjeuner. Mais rien n’était meilleur que le
fromage blanc, fabriqué à partir du lait de la gamoussa,
bufflesse égyptienne, riche en matières grasses, qui lui
donnaient un goût exquis et original. Ce lait servait à
fabriquer la echta, qui tenait bien de garniture, aux qatayefs,
au eich al-saraya (pain enrobé de sirop) à la harissa, gâteau
de semoule.
Rappelons que les pâtisseries orientales ont toujours séduit
les Occidentaux telles que, également, la konafa (cheveu
d’ange) et le loukoum. Ajoutons que parmi ces douceurs, ces
plats, certains étaient d’origine étrangère. Mais peu importe,
ils avaient acquis la nationalité égyptienne.
Gisèle Boulad