Campagnes. En
dépit des efforts déployés, un certain nombre de problèmes endémiques ne
semblent pas trouver de solution. L’Hebdo a choisi de se pencher sur trois
dossiers : l’explosion démographique, l’excision
des filles et l’analphabétisme. Retour sur les raisons de décennies
d’échecs.
Chronique des plaies d’Egypte
L’explosion démographique. Cela
remonte aux années 1940 lorsque l’Etat a pris conscience du danger qui menace
tout développement et cause des problèmes dans les domaines de l’éducation, de
la santé et de l’habitat. Ainsi, les programmes de planning familial se
sont-ils enchaînés, mais sont devenus avec le temps insuffisants. L’année 1985
a vu ainsi la création du Conseil national de la population. En 2006, le
problème est toujours là, on prévoit pour l’année prochaine un plan d’action
qui s’étendra jusqu’en 2017 pour fixer la moyenne des naissances dans chaque
famille à 2,1.
Depuis les années 1940 et
jusqu’en 2006, les mêmes manchettes de journaux font part du danger de cette
démographie galopante tout en précisant que l’Etat voudrait bien le maîtriser. Des
conférences ont été organisées en Egypte et ailleurs mais sans résultat. A
l’aube de 2007, on parle encore de ce problème démographique comme on en a
parlé la première fois. « En vérité, on a réalisé un petit progrès en arrivant
à une moyenne de 3,1 d’enfants par famille en 2005, un exploit par rapport à
1980 où la moyenne était de 5,3. Cependant on ne peut pas dire qu’on a résolu
le problème », dit Safaa Al-Baz, responsable du comité de la santé au ministère
de la Population. Les chiffres officiels montrent qu’il y a une légère baisse
de la croissance démographique. Mais on ne parvient pas à l’arrêter.
L’évaluation faite par la FAO avance qu’en 1961, le nombre d’habitants était de
28 millions et en 2005 il a atteint les 75 millions.
Al-Baz explique qu’avec la
nouvelle année, l’espoir d’obtenir un meilleur résultat est grand, surtout
qu’il est prévu d’appliquer un nouveau plan basé sur la relation entre la
population et le développement et la sensibilisation des gens par de nouveaux procédés.
Hicham Makhlouf, responsable au centre démographique, confie que le progrès
réalisé est loin des objectifs fixés. Selon lui, 40 % de la population a moins
de 16 ans et c’est bien la cause principale de l’échec. Cette couche va bientôt
atteindre l’âge de la fertilité qui va de 19 à 49 ans. Donc le problème ne se
résoudra pas tant que cette couche reste élevée, et il faut la réduire avant
d’établir de nouveaux plans. Makhlouf ajoute qu’il ne faut pas nier d’autres
critères qui empêchent l’aboutissement des campagnes de planning familial comme
les traditions, les coutumes et le manque de conscience chez les gens. « Pour
résoudre ce problème, il ne faut pas seulement lancer des plans d’action, mais
aussi promulguer des lois imposant à chaque ministre d’achever sa mission dans
le cadre de son mandat », dit Makhlouf. Les experts du centre démographique
affirment que cette lacune est due à l’absence de stratégies claires et
précises en ce qui concerne le concept de la famille composée de deux enfants,
sans préciser le sexe ni la nécessité de la participation populaire pour
résoudre le problème.
Les experts qui ont participé à
la Conférence internationale de la population et du développement, organisée au
Caire en 2004, ont déclaré que l’explosion démographique en Egypte est un
problème social, culturel et économique et est la cause de beaucoup de crises. Alors,
il faut modifier le message envoyé par les médias et le diriger vers la couche
concernée par le planning familial, d’autant plus que d’après le directeur de
l’Organisme national des statistiques, on enregistre chaque année environ un
1,3 million de naissances. Lors de ces campagnes, des centres de planning
familial ont ouvert leurs portes partout en Egypte, des pionnières se sont
dirigées dans les maisons, de nouveaux moyens de contraception ont été
distribués, mais toujours sans aucun progrès. D’autre part, les pays donateurs
ont cessé d’offrir à l’Egypte des produits contraceptifs après avoir constaté
l’échec, et une vraie crise s’est installée en 2003 à cause du manque de ces
produits qui se distribuaient gratuitement ou étaient vendus à des prix
dérisoires.
L’excision. Cela remonte à une dizaine d’années seulement,
mais elle suit le même itinéraire. Des manchettes terrifiantes, des
déclarations fermes, des clips et des chansons, des conférences et des
colloques. Mais c’est encore un échec ou un progrès très limité qui ne
satisfait pas. De plus, avec l’excision, c’est encore plus difficile de
convaincre les gens de bannir une tradition très ancienne apparentée à la
religion, surtout qu’elle ne présente pas, pour eux, un danger commun comme
celui de la croissance démographique. Alors, c’est le même scénario qui se
répète après plus de 12 ans, lors du premier lancement de la campagne contre
l’excision en 1994. Des débats entre hommes de religion, médecins et
psychiatres, alors que les gens concernés continuent de faire ce qu’ils
veulent. 90 % des femmes égyptiennes seraient excisées. Aucun chiffre n’est
réellement fiable, puisque le sujet demeure tabou et que les femmes n’osent pas
en parler. Et si l’une des raisons qui a fait que les campagnes de planning
familial et d’excision n’ont pas atteint le but fixé, c’est bien la relation de
ces deux sujets d’un côté ou d’autre avec les coutumes. Khadiga Al-Taher,
responsable au bureau des plaintes du Conseil national de la femme, voit que
c’est encore tôt pour juger si la campagne contre l’excision a porté ses
fruits. Celle-ci est encore très récente et combat des coutumes et traditions
bien ancrées et très difficiles à enrayer. « Le fait d’avoir une petite
localité à Minya, en Haute-Egypte, où on a réussi a éliminer complètement cette
pratique ancestrale est un indice qui prouve que l’on peut venir un jour à bout
de l’excision », dit-elle.
L’analphabétisme. Cela remonte à 1944, lorsqu’une une loi
a été promulguée obligeant les analphabètes et ceux qui ne les aident pas à
payer une amende. La Révolution aussi avait commencé par un projet national
visant à lutter contre l’analphabétisme. Ces initiatives ne se sont pas
arrêtées, puisqu’en 2003 où il y a eu un autre projet national pour lutter
contre l’analphabétisme, et dernièrement on a fondé l’Organisme de
l’analphabétisme. En 2007, l’analphabétisme sévit toujours en dépit des
programmes et stratégies de l’Etat. Le dernier rapport des Nations-Unies
spécifie que l’Egypte est encore classée parmi les neuf pays dans le monde qui
n’ont pas réussi à enrayer l’analphabétisme. Raafat Radwane, directeur de
l’Organisme de l’analphabétisme, affirme que même si les résultats ne sont pas
satisfaisants, il ne faut pas nier qu’un certain progrès a été réalisé dans ce
domaine. En 1976, on comptait 56 % d’analphabètes, tandis qu’en 2006, ce taux
est de 40 %, comme le remarque Ibrahim Mohamad, chef du secteur pédagogique et
directeur du centre d’apprentissage pour adultes à l’Université de Aïn-Chams. «
Durant toutes ces années, il y a eu des périodes pendant lesquelles les
stratégies de lutte contre l’analphabétisme n’étaient pas claires. A mon avis
ce problème ne peut pas être séparé des autres problèmes de la société. Comment
oser demander à un citoyen privé de ses droits les plus élémentaires
d’apprendre à lire et à écrire ? Pourquoi devrait-il accepter ? », dit Radwane.
Le problème, d’après ce dernier, est que les gens ont d’autres priorités que de
penser à s’instruire. Il faut alors établir de nouvelles stratégies et prendre
en considération les personnes et leurs besoins. Sinon, on ne réussira jamais.
Radwane affirme qu’au cours des dernières années, les solutions ont été
proposées par des responsables qui réfléchissent et exécutent sans consulter
les concernés. Alors les gens n’ont jamais été stimulés pour changer leur
situation, et s’ils en sentent le besoin pour travailler ou voyager, ils
falsifient leurs papiers. « Actuellement, pour mettre en application nos
nouveaux programmes à l’organisme, j’essaye de m’approcher des gens et leur
demander s’ils veulent s’instruire et de quelle manière. Je tiens compte aussi
des différences de culture dans les diverses régions de l’Egypte et je dresse
un programme qui convient à chacun et je ne généralise pas l’expérience à tout
le monde car ce n’est pas efficace », dit Radwane, en exposant son point de vue
pour régler le problème de manière efficace. En effet, il semble que le fait de
travailler loin des gens concernés est la raison principale de l’échec de ces
vastes campagnes. En ce qui concerne l’analphabétisme, Ibrahim Mohamad pense
qu’il s’agit là d’une affaire sociale, et que malheureusement l’Etat néglige le
rôle des ONG et de la société civile. « Malgré toutes les déclarations, nous ne
savons pas combien il y a d’analphabètes, encore moins les régions où il en
existe le plus. Un autre problème concerne les gens qui commencent les cours
d’alphabétisation et oublient tout car ils n’ont pas l’occasion de mettre en
pratique ce qu’ils ont appris. C’est comme si on écrivait sur du sable », dit
Mohamad. En effet, les gens sont obsédés par l’idée que tous ces projets ont
des objectifs qui n’intéressent que le gouvernement, et donc ils ne font pas
d’efforts pour les faire réussir. D’après le sociologue Ahmad Al-Magdoub, les
gens ne se soucient guère de toutes ces campagnes, car personne ne leur demande
leur avis ni même de participer. Idem pour les personnes qui travaillent pour
ces campagnes. Ce sont, en général, des fonctionnaires recrutés et qui vont
toucher leurs salaires à la fin du mois quel que soit le résultat. De plus, il
faut noter l’absence de contrôle par le Parlement. Il n’y a pas de progrès et
on commet toujours les mêmes erreurs. « L’affaire s’est transformée en devoir
routinier, sans âme ni enthousiasme », dit Al-Magdoub. C’est toujours le
citoyen qui doit sentir le problème et participer en proposant les solutions. Mais
la réalité est que c’est toujours l’Etat qui détermine les problèmes, les
solutions et aussi les moyens de les appliquer, et il semble que ce n’est pas
efficace du tout. De plus, les gens font tout pour faire échouer ces campagnes
comme moyen de protester contre le gouvernement qui ne s’occupe, d’après eux,
que des problèmes qui l’intéressent. La féministe Fardos Bahnassi explique que
les gens ont d’autres priorités comme la nourriture, l’éducation, la santé et
les revenus faibles qui influent vraiment sur leur vie quotidienne. Cependant,
le gouvernement ne trouve pas de solutions pour améliorer leurs conditions. La
croissance démographique ne dérange pas ces gens qui considèrent les enfants
comme une richesse. L’excision non plus ne semble pas être un problème, et
personne ne s’est jamais plaint avant les campagnes concernant cette pratique
ancestrale. Quant à l’analphabétisme, rien n’oblige les gens à apprendre,
puisque l’Etat ne va pas leur offrir des chances pour mettre en pratique ce
qu’ils ont appris et les aider à améliorer leur condition. « On va se trouver
dans la même situation dans les années qui viennent, et il n’y aura aucun
progrès que si l’Etat collabore avec les gens, gagne leur confiance et essaye
de les convaincre que ces campagnes sont pour le bien de tout le monde et n’ont
pas été imposées par l’agenda occidental et le gouvernement pour gagner des
points politiques », conclut Fardos Bahnassi.
Hanaa El-Mekkawi