Al-Ahram Hebdo,Société | Chronique des plaies d’Egypte
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 27 décembre 2006 au 2 janvier 2007, numéro 642

 

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Société

Campagnes. En dépit des efforts déployés, un certain nombre de problèmes endémiques ne semblent pas trouver de solution. L’Hebdo a choisi de se pencher sur trois dossiers : l’explosion démographique, l’excision des filles et l’analphabétisme. Retour sur les raisons de décennies d’échecs.

Chronique des plaies d’Egypte 

L’explosion démographique. Cela remonte aux années 1940 lorsque l’Etat a pris conscience du danger qui menace tout développement et cause des problèmes dans les domaines de l’éducation, de la santé et de l’habitat. Ainsi, les programmes de planning familial se sont-ils enchaînés, mais sont devenus avec le temps insuffisants. L’année 1985 a vu ainsi la création du Conseil national de la population. En 2006, le problème est toujours là, on prévoit pour l’année prochaine un plan d’action qui s’étendra jusqu’en 2017 pour fixer la moyenne des naissances dans chaque famille à 2,1.

Depuis les années 1940 et jusqu’en 2006, les mêmes manchettes de journaux font part du danger de cette démographie galopante tout en précisant que l’Etat voudrait bien le maîtriser. Des conférences ont été organisées en Egypte et ailleurs mais sans résultat. A l’aube de 2007, on parle encore de ce problème démographique comme on en a parlé la première fois. « En vérité, on a réalisé un petit progrès en arrivant à une moyenne de 3,1 d’enfants par famille en 2005, un exploit par rapport à 1980 où la moyenne était de 5,3. Cependant on ne peut pas dire qu’on a résolu le problème », dit Safaa Al-Baz, responsable du comité de la santé au ministère de la Population. Les chiffres officiels montrent qu’il y a une légère baisse de la croissance démographique. Mais on ne parvient pas à l’arrêter. L’évaluation faite par la FAO avance qu’en 1961, le nombre d’habitants était de 28 millions et en 2005 il a atteint les 75 millions.

Al-Baz explique qu’avec la nouvelle année, l’espoir d’obtenir un meilleur résultat est grand, surtout qu’il est prévu d’appliquer un nouveau plan basé sur la relation entre la population et le développement et la sensibilisation des gens par de nouveaux procédés. Hicham Makhlouf, responsable au centre démographique, confie que le progrès réalisé est loin des objectifs fixés. Selon lui, 40 % de la population a moins de 16 ans et c’est bien la cause principale de l’échec. Cette couche va bientôt atteindre l’âge de la fertilité qui va de 19 à 49 ans. Donc le problème ne se résoudra pas tant que cette couche reste élevée, et il faut la réduire avant d’établir de nouveaux plans. Makhlouf ajoute qu’il ne faut pas nier d’autres critères qui empêchent l’aboutissement des campagnes de planning familial comme les traditions, les coutumes et le manque de conscience chez les gens. « Pour résoudre ce problème, il ne faut pas seulement lancer des plans d’action, mais aussi promulguer des lois imposant à chaque ministre d’achever sa mission dans le cadre de son mandat », dit Makhlouf. Les experts du centre démographique affirment que cette lacune est due à l’absence de stratégies claires et précises en ce qui concerne le concept de la famille composée de deux enfants, sans préciser le sexe ni la nécessité de la participation populaire pour résoudre le problème.

Les experts qui ont participé à la Conférence internationale de la population et du développement, organisée au Caire en 2004, ont déclaré que l’explosion démographique en Egypte est un problème social, culturel et économique et est la cause de beaucoup de crises. Alors, il faut modifier le message envoyé par les médias et le diriger vers la couche concernée par le planning familial, d’autant plus que d’après le directeur de l’Organisme national des statistiques, on enregistre chaque année environ un 1,3 million de naissances. Lors de ces campagnes, des centres de planning familial ont ouvert leurs portes partout en Egypte, des pionnières se sont dirigées dans les maisons, de nouveaux moyens de contraception ont été distribués, mais toujours sans aucun progrès. D’autre part, les pays donateurs ont cessé d’offrir à l’Egypte des produits contraceptifs après avoir constaté l’échec, et une vraie crise s’est installée en 2003 à cause du manque de ces produits qui se distribuaient gratuitement ou étaient vendus à des prix dérisoires. 

L’excision. Cela remonte à une dizaine d’années seulement, mais elle suit le même itinéraire. Des manchettes terrifiantes, des déclarations fermes, des clips et des chansons, des conférences et des colloques. Mais c’est encore un échec ou un progrès très limité qui ne satisfait pas. De plus, avec l’excision, c’est encore plus difficile de convaincre les gens de bannir une tradition très ancienne apparentée à la religion, surtout qu’elle ne présente pas, pour eux, un danger commun comme celui de la croissance démographique. Alors, c’est le même scénario qui se répète après plus de 12 ans, lors du premier lancement de la campagne contre l’excision en 1994. Des débats entre hommes de religion, médecins et psychiatres, alors que les gens concernés continuent de faire ce qu’ils veulent. 90 % des femmes égyptiennes seraient excisées. Aucun chiffre n’est réellement fiable, puisque le sujet demeure tabou et que les femmes n’osent pas en parler. Et si l’une des raisons qui a fait que les campagnes de planning familial et d’excision n’ont pas atteint le but fixé, c’est bien la relation de ces deux sujets d’un côté ou d’autre avec les coutumes. Khadiga Al-Taher, responsable au bureau des plaintes du Conseil national de la femme, voit que c’est encore tôt pour juger si la campagne contre l’excision a porté ses fruits. Celle-ci est encore très récente et combat des coutumes et traditions bien ancrées et très difficiles à enrayer. « Le fait d’avoir une petite localité à Minya, en Haute-Egypte, où on a réussi a éliminer complètement cette pratique ancestrale est un indice qui prouve que l’on peut venir un jour à bout de l’excision », dit-elle.  

L’analphabétisme. Cela remonte à 1944, lorsqu’une une loi a été promulguée obligeant les analphabètes et ceux qui ne les aident pas à payer une amende. La Révolution aussi avait commencé par un projet national visant à lutter contre l’analphabétisme. Ces initiatives ne se sont pas arrêtées, puisqu’en 2003 où il y a eu un autre projet national pour lutter contre l’analphabétisme, et dernièrement on a fondé l’Organisme de l’analphabétisme. En 2007, l’analphabétisme sévit toujours en dépit des programmes et stratégies de l’Etat. Le dernier rapport des Nations-Unies spécifie que l’Egypte est encore classée parmi les neuf pays dans le monde qui n’ont pas réussi à enrayer l’analphabétisme. Raafat Radwane, directeur de l’Organisme de l’analphabétisme, affirme que même si les résultats ne sont pas satisfaisants, il ne faut pas nier qu’un certain progrès a été réalisé dans ce domaine. En 1976, on comptait 56 % d’analphabètes, tandis qu’en 2006, ce taux est de 40 %, comme le remarque Ibrahim Mohamad, chef du secteur pédagogique et directeur du centre d’apprentissage pour adultes à l’Université de Aïn-Chams. « Durant toutes ces années, il y a eu des périodes pendant lesquelles les stratégies de lutte contre l’analphabétisme n’étaient pas claires. A mon avis ce problème ne peut pas être séparé des autres problèmes de la société. Comment oser demander à un citoyen privé de ses droits les plus élémentaires d’apprendre à lire et à écrire ? Pourquoi devrait-il accepter ? », dit Radwane. Le problème, d’après ce dernier, est que les gens ont d’autres priorités que de penser à s’instruire. Il faut alors établir de nouvelles stratégies et prendre en considération les personnes et leurs besoins. Sinon, on ne réussira jamais. Radwane affirme qu’au cours des dernières années, les solutions ont été proposées par des responsables qui réfléchissent et exécutent sans consulter les concernés. Alors les gens n’ont jamais été stimulés pour changer leur situation, et s’ils en sentent le besoin pour travailler ou voyager, ils falsifient leurs papiers. « Actuellement, pour mettre en application nos nouveaux programmes à l’organisme, j’essaye de m’approcher des gens et leur demander s’ils veulent s’instruire et de quelle manière. Je tiens compte aussi des différences de culture dans les diverses régions de l’Egypte et je dresse un programme qui convient à chacun et je ne généralise pas l’expérience à tout le monde car ce n’est pas efficace », dit Radwane, en exposant son point de vue pour régler le problème de manière efficace. En effet, il semble que le fait de travailler loin des gens concernés est la raison principale de l’échec de ces vastes campagnes. En ce qui concerne l’analphabétisme, Ibrahim Mohamad pense qu’il s’agit là d’une affaire sociale, et que malheureusement l’Etat néglige le rôle des ONG et de la société civile. « Malgré toutes les déclarations, nous ne savons pas combien il y a d’analphabètes, encore moins les régions où il en existe le plus. Un autre problème concerne les gens qui commencent les cours d’alphabétisation et oublient tout car ils n’ont pas l’occasion de mettre en pratique ce qu’ils ont appris. C’est comme si on écrivait sur du sable », dit Mohamad. En effet, les gens sont obsédés par l’idée que tous ces projets ont des objectifs qui n’intéressent que le gouvernement, et donc ils ne font pas d’efforts pour les faire réussir. D’après le sociologue Ahmad Al-Magdoub, les gens ne se soucient guère de toutes ces campagnes, car personne ne leur demande leur avis ni même de participer. Idem pour les personnes qui travaillent pour ces campagnes. Ce sont, en général, des fonctionnaires recrutés et qui vont toucher leurs salaires à la fin du mois quel que soit le résultat. De plus, il faut noter l’absence de contrôle par le Parlement. Il n’y a pas de progrès et on commet toujours les mêmes erreurs. « L’affaire s’est transformée en devoir routinier, sans âme ni enthousiasme », dit Al-Magdoub. C’est toujours le citoyen qui doit sentir le problème et participer en proposant les solutions. Mais la réalité est que c’est toujours l’Etat qui détermine les problèmes, les solutions et aussi les moyens de les appliquer, et il semble que ce n’est pas efficace du tout. De plus, les gens font tout pour faire échouer ces campagnes comme moyen de protester contre le gouvernement qui ne s’occupe, d’après eux, que des problèmes qui l’intéressent. La féministe Fardos Bahnassi explique que les gens ont d’autres priorités comme la nourriture, l’éducation, la santé et les revenus faibles qui influent vraiment sur leur vie quotidienne. Cependant, le gouvernement ne trouve pas de solutions pour améliorer leurs conditions. La croissance démographique ne dérange pas ces gens qui considèrent les enfants comme une richesse. L’excision non plus ne semble pas être un problème, et personne ne s’est jamais plaint avant les campagnes concernant cette pratique ancestrale. Quant à l’analphabétisme, rien n’oblige les gens à apprendre, puisque l’Etat ne va pas leur offrir des chances pour mettre en pratique ce qu’ils ont appris et les aider à améliorer leur condition. « On va se trouver dans la même situation dans les années qui viennent, et il n’y aura aucun progrès que si l’Etat collabore avec les gens, gagne leur confiance et essaye de les convaincre que ces campagnes sont pour le bien de tout le monde et n’ont pas été imposées par l’agenda occidental et le gouvernement pour gagner des points politiques », conclut Fardos Bahnassi.

Hanaa El-Mekkawi

 




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