L’Egypte et la crise libanaise
Wahid Abdel-Méguid
Politologue
La crise libanaise est la plus dangereuse des crises, qui
s’étend de l’Est de la Méditerranée au Golfe arabe. La petite
terre du Liban s’est transformée en une véritable poudrière.
Sur cette terre libanaise s’enchevêtrent les grandes crises
tels que le conflit palestino-israélien, la crise nucléaire
iranienne, la guerre iraqienne et la crise
syro-israélo-américaine, rendant la situation au Proche-Orient
de plus en plus complexe. N’oublions pas de mentionner, dans
ce contexte, le conflit interne escaladant à l’ombre d’une
polarisation politico-stratégique aiguë. Cette dernière
renferme en effet une composante confessionnelle susceptible
de prendre davantage de terrain à cause des répercussions de
la guerre confessionnelle et ethnique en Iraq. Et ceci a eu
lieu en vertu d’un règlement interne entre les forces
libanaises à la base, conclu en 1989 à travers l’accord de
Taëf. Mais ce compromis était également une formule régionale
et internationale et a stipulé que les Maronites et d’autres
factions chrétiennes devaient renoncer à la protection
française du Liban et qu’en contrepartie, les musulmanes
renonceraient à leur union avec la Syrie.
A cause de cette formule, il était donc normal que toute
divergence entre les forces libanaises acquiert un aspect sans
nul doute régional et international. Si cette divergence avait
dépassé une certaine limite et un certain plafond, elle aurait
pu s’étendre davantage et s’incorporer à d’autres crises
régionales. La scène libanaise a vécu plusieurs scénarios de
la sorte, dont les plus dangereux ont eu lieu en 1958 et 1975.
Cependant, le fait que la crise libanaise actuelle rejoigne la
série des crises qui secouent la région de la Méditerranée
jusqu’au Golfe est un indice plus inquiétant, car si la
situation explose et la confrontation politique entre les
coalitions-clés (du 8 mars et du 14 mars) muait, elles
pourraient donner naissance à un heurt politique.
C’est ce que croient les Egyptiens qui poussent la
chansonnette de la démocratie et trouvent que la solution
réside dans la rue, car une telle crise ne peut être
appréhendée qu’à travers un dialogue sérieux avec les
citoyens. Nous parlons ici d’une importante division entre
deux projets contradictoires dont le seul dénominateur commun
concerne l’identité libanaise dans sa quintessence et pas
seulement dans son régime politique. En contrepartie, un
règlement censé de la crise pourrait en quelque sorte freiner
l’escalade éventuelle d’autres crises régionales.
La question qui se trouve à l’ordre du jour, voire qui
s’impose de manière urgente, est celle du rôle de l’Egypte qui
a été longtemps absente du Liban à cause de circonstances qui
n’existent plus aujourd’hui. L’Egypte a approuvé, dans le
cadre d’une entente arabe en 1976, que la Syrie tienne un rôle
essentiel au Liban. Mais cette entente était nécessaire compte
tenu des événements de l’époque. Envers et contre tout, la
Syrie est allée très loin et a interprété excessivement et
comme ça l’arrangeait ce « mandat ». Ainsi, elle a mis des
lignes rouges au niveau des relations du Liban avec les autres
pays arabes, y compris l’Egypte.
Les circonstances qui ont poussé l’Egypte à prendre en
considération la forte susceptibilité syrienne à propos du
dossier Libanais ont changé d’une manière qui ne lui permet
pas de rester à l’écart à un moment où la crise s’aggrave,
prévoyant d’enflammer la région entière. L’intervention de
l’Egypte pour désamorcer la crise est nécessaire.
N’oublions pas que l’Egypte peut présenter ce que les autres
pays ne peuvent pas, surtout lorsqu’elle regarde la question
via un prisme stratégique. Il est à noter que les médiateurs
et ceux qui présentent des initiatives actuellement ne
s’attaquent guère aux dimensions stratégiques. La crise dans
son essence dépasse de loin les dossiers qui font aujourd’hui
l’objet de graves divergences tels que le gouvernement d’union
nationale, jusqu’à la présidence de la République et le
tribunal international. Elle transcende également le différend
enraciné sur la question des armes du Hezbollah.
Ces divergences, parmi tant d’autres qui refont surface
aujourd’hui, ne sont que le reflet du conflit entre deux
projets contradictoires. L’un vise à transformer le Liban en
une arène de résistance et de confrontations entre les forces
hostiles à la nation. L’autre vise à faire du Liban un modèle
de réforme, de reconstruction, de développement, de prospérité
et de liberté.
Il n’en demeure pas moins que ces deux projets cachent des
intérêts arrivistes, des ambitions et des relations avec des
forces extérieures au détriment de la patrie.
Et donc les accusations de déloyauté et de dépendance entre
ces deux camps s’accumulent. Les adeptes du projet de la
résistance armée accusent l’autre camp de vouloir mettre le
Liban sous tutelle américano-française. Alors qu’eux, en
contrepartie, sont accusés de vouloir imposer une tutelle
irano-syrienne sur le Liban.
A l’ombre d’une telle contradiction, les solutions apportées à
ces divergences qui s’imposent et avec lesquelles traitent les
initiatives actuelles ne seront pas radicales et ne feront
qu’ajourner de plusieurs mois la confrontation latente. Toutes
ces initiatives, avec à leur tête celle de la Ligue arabe, ne
proposent que des calmants et autres sédatifs pour stopper
momentanément la fièvre, sans parvenir pour autant à une
guérison définitive.
C’est pourquoi si un succès est réalisé pour mettre un terme à
la crise à travers la création d’institutions
constitutionnelles au lieu de la rue, l’Egypte sera en mesure
de trouver un règlement historique entre ces deux projets
contradictoires, soit une solution finale à la crise.
Dans ce cas-là, l’Egypte sera compensée de sa longue absence
du Liban et de sa non présence directe dans les initiatives
proposées et assumera son devoir à redéterminer l’essence du
Liban, ainsi que son rôle à travers un nouveau compromis
historique qui remplacerait la charte nationale et l’accord de
Taëf ou qui leur apportera des ajouts.
Le contenu de ce règlement historique devra être déterminé par
les différents acteurs libanais à travers un dialogue national
bien enraciné et dont les parrains seront l’Egypte, en
coopération avec la Ligue arabe et probablement avec l’OCI
(l’Organisation de la Conférence Islamique). Pour que ce
parrainage aboutisse et soit efficace et productif, il
présuppose qu’il soit relancé à partir d’une vision qui
garantirait le bien-être du Liban de demain qui ne peut en
aucun cas se cantonner à une arène de résistance ou à un
marché ouvert où le droit national n’aurait pas lieu. L’Egypte
peut proposer une conception préliminaire pour la nouvelle
formule libanaise qui reposerait sur des concessions mutuelles
entre les partisans des deux projets contradictoires et qui
servirait d’arrière-plan pour un dialogue où elle serait le
parrain. Ce rôle suppose de négocier avec la Syrie et l’Iran
et en même temps avec l’Amérique et la France. La crise
libanaise n’est pas purement interne, elle est gravement
complexe. Il faut lui apporter un remède alliant vision claire
et médiation impartiale.
Seule
l’Egypte est en mesure d’assumer cette tâche difficile.