Entre la civilisation de l’Andalousie et le terrorisme
!
Mohamed Salmawy
Le
visiteur de l’Andalousie se trouve perplexe entre son ancien
patrimoine, témoin de la relation intime qui a lié l’Espagne à
la civilisation arabe, et les craintes qui ont plané après
l’explosion sanglante perpétrée en mars 2004 par les éléments
islamistes dans la gare centrale de Madrid.
Le même jour de la visite que j’ai effectuée à Cordoue pour me
rendre à sa fameuse mosquée que je considère comme la plus
belle du monde, j’ai appris la nouvelle de l’arrestation de 11
personnes qui fomentaient une nouvelle opération terroriste.
Selon les journaux, l’un de ces éléments n’est autre que Karim
Abdel-Salam Mohamad (32 ans), d’origine marocaine, entretenant
des relations avec trois soldats des troupes régulières, tous
musulmans. L’objectif affiché étant d’obtenir des informations
sur les réserves d’armes dans deux bases militaires. Quant aux
10 autres, ce ne sont que des Espagnols appartenant à un
groupe nommé le Mouvement salafiste unilatéral.
Ces
nouvelles ont ravivé les événements de mars 2004 qui sont
encore gravés dans la mémoire du peuple espagnol. Pour eux,
c’est un tournant important. Certains ont essayé d’exploiter
cette affaire pour confirmer que la véritable appartenance des
Espagnols est tournée vers l’Europe, surtout après leur
adhésion à l’Union Européenne (UE). Par ailleurs, ils
voudraient prouver également qu’ils étaient visés par les
groupes islamistes comme le reste des Européens, et que leur
longue et ancienne histoire avec les Arabes ainsi que leur
culture commune ayant duré 8 siècles n’ont pas arrangé les
choses.
Je vois les empreintes de cette culture commune toujours aussi
vivantes dans la ville de Cordoue qui est plus accessible si
je la compare à mon ancienne visite il y a 5 ans. Et ceci
grâce au TGV, train qui fait le trajet de Madrid à Cordoue en
1h40 minutes au lieu de trois heures. J’ai eu l’occasion de
visiter la plupart des mosquées du monde, de la Turquie au
Maroc, mais la mosquée de Cordoue n’a pas d’égale. Elle a été
édifiée par Abdel-Rahmane Ier en 788 et achevée par son fils
Hicham qui lui a ajouté le minaret. Les gouverneurs
d’Andalousie ont chacun à leur tour fait des ajouts depuis
Abdel-Rahmane II jusqu’à Al-Mansour. Toutefois, le mihrab
(niche) de Abdel-Rahmane Ier demeure l’un des modèles de l’art
islamique les plus sublimes avec sa simplicité classique. Tout
ce décor est en contradiction avec la cathédrale catholique
qui a été bâtie plus tard au milieu de la mosquée à l’époque
de Charles V avec ses ornements dorés qui aveuglent la vue
tellement ils sont éclatants.
Si les opérations terroristes que l’Espagne est en train de
vivre à l’époque contemporaine insinuent que leurs auteurs ne
peuvent en aucun cas appartenir à une civilisation aussi
sublime et qu’ils incarnent la culture de la destruction et de
l’effusion de sang, la mosquée de Cordoue demeurera, elle, à
jamais le témoin de la noblesse et de la grandeur de la
civilisation arabo-islamique qui a légué à l’Espagne les plus
belles constructions. C’étaient les bâtisseurs de la
cathédrale qui avaient démoli ce chef-d’œuvre artistique pour
ériger la cathédrale au centre de la mosquée. Charles V, qui
s’est rendu pour inaugurer la cathédrale, a prononcé sa phrase
célèbre qui exprime son regret en disant : « Vous avez démoli
ce qui est d’une beauté inégalée pour construire du déjà vu ».
Le patrimoine arabe en Espagne est témoin d’une civilisation
de construction et de prospérité. Madrid, qui est à
l’emplacement où se croisaient les eaux des fleuves et des
sources, a été édifiée par les Arabes.
Ainsi, on ne peut négliger l’effort de l’Institut égyptien des
études islamiques destiné à présenter une réalité culturelle
différente de ce qui est diffusé par les groupes islamistes
qui se sont infiltrés parmi nous. Dans l’institut édifié par
le doyen de la littérature arabe Taha Hussein, au cœur de
Madrid, j’ai rencontré le maître des orientalistes espagnols,
Pedro Martinez Montabez, professeur de littérature arabe à
l’Université d’Autonoma qui a parlé de l’intérêt accordé à
notre prix Nobel Naguib Mahfouz au début des années 1960. Il a
démontré que c’était à cause du patrimoine culturel commun que
l’Espagne a été le premier pays à se rendre compte de la
valeur du grand prix Nobel Naguib Mahfouz. Dans le même
institut géré par le professeur de littérature espagnole, le
Dr Abdel-Fattah Awad, le poète espagnol Fernando De Agrida a
lu un de ses poèmes exprimant son amour pour l’Egypte et dont
voici un extrait :
J’aime l’Egypte
J’adore sa capitale, Le Caire
Pour une raison en moi
Ce ne sont pas les pyramides éternelles
ni le tourisme passager
qui m’attirent vers cette ville
Mais deux noms et deux images
que le temps n’altérera jamais
Ils ont vécu ensemble dans ma mémoire
Et leurs empreintes ... éternelles dans mon imaginaire ...
avec un sentiment d’immortalité
Ce sont mes deux amours : Oum Kalsoum et surtout Naguib
Mahfouz
Sa voix retentit avec ses histoires
Je suis ému en pensant aux deux
Bien que l’intérêt accordé à Naguib Mahfouz et à la culture de
l’Egypte moderne soit vif dans le reste des pays du monde, on
sent toutefois en Espagne le prolongement naturel d’un ancien
patrimoine commun. C’est pour cette raison probablement que
les traductions des œuvres de Naguib Mahfouz sont en espagnol
dans leur majorité. Un nombre qui atteint les 39 livres. Les
traductions en français et en anglais prennent les places
suivantes.
Néanmoins, malgré ce rapprochement historique et culturel, des
événements interviennent pour entraver ce prolongement. A
nouveau, les événements sanglants de mars 2003 ont été
rouverts avec cette cellule qui a été arrêtée et avec ce qui a
été déclenché dans les journaux par l’un des guides de la
sécurité lorsqu’il a déclaré avoir mis en garde la police
espagnole dans un rapport qu’il a présenté en octobre 2003
contre l’opération de mars 2004, sans que personne ne s’y
soucie. D’ailleurs, l’ex-ministre de l’Intérieur, Angel Acibaz,
a nié savoir quelque chose sur ce rapport. Mais ces deux
événements ont ravivé dans la mémoire des gens non pas le
passé dont l’Andalousie est le témoin et le présent que les
arabisants espagnols connaissent bien, mais plutôt les
événements du 11 mars 2004 qui ont fait 191 victimes parmi des
civils innocents.