Avec humour, Gamil Attiya Ibrahim
intègre le merveilleux et le fantastique au cœur des questions
de la mondialisation et des droits de l’homme. Nous publions
un extrait de son roman Schéhérazade au bord du lac de Genève
(Al-Hilal, 2006).
Une histoire dessinée par un djinn
et racontée par l’imbécile de son temps
Ce sont les souvenirs qu’emporte de plus lourd le voyageur au
moment du départ. Ils sont responsables de l’excès de poids
sur l’avion. Ce sont eux qui me font mal au dos alors que je
quitte l’aéroport.
J’entends Christina répéter : Qu’ils sont légers et agréables
les souvenirs ! Evidemment, ses souvenirs à elle sont aussi
légers qu’une brise. Elle arrive de Scotland et non pas
d’Egypte. Genève ne diffère pas trop d’Edinburgh alors que la
différence entre le bourg de Battouta, berceau de mon enfance
et de ma jeunesse, et Genève est aussi importante que la
différence qui existe entre la terre et le ciel.
Au bourg de Battouta dans les temps anciens, un âne s’est
enfoncé dans la boue jusqu’aux oreilles pour ensuite voler
dans les airs et s’accrocher aux chapiteaux du district où il
s’est mis à hennir.
Cette histoire m’a été contée par mon grand-père et je l’ai
portée en moi, telle un testament, partout où j’allais. En
Suisse, il ne m’est pas arrivé de rencontrer un âne sur mon
chemin et il ne m’est pas arrivé non plus d’entendre une seule
histoire attrayante sur les ânes. L’histoire de mon grand-père
est restée mon unique subsistance. J’ai alors demandé à
Christina des histoires concernant les ânes de Suisse. Elle me
répondit qu’elle n’en savait pas. Elle ajouta en guise
d’explication : La Suisse ne connaît pas les ânes à une grande
échelle, elle s’intéresse plutôt aux chevaux. Dans les années
passées, je n’ai pas rassemblé d’histoires concernant les ânes
de Suisse, si ce n’est une peinture célèbre montrant le poète
Goethe se promenant dans les Alpes à dos d’âne. L’âne est
toujours montré dans une situation pathétique tel une jeune
fille violée par dix hommes. C’est un animal dont les
caractéristiques sont l’humiliation et la faiblesse, même s’il
vient à hennir.
Cette fois-là, au bourg de Battouta et non à Genève, un âne
s’est entêté puis s’est rebellé pour ensuite hennir et se
mettre à voler.
Mettre des titres originaux à mes contes est une passion bien
ancrée en moi que j’ai acquise grâce à mon métier. J’ai donc
demandé à mon amie Christina de mettre un titre à cette
histoire. Elle refusa. Elle dit :
— Les titres sont toujours trompeurs.
Elle n’aime pas le mensonge.
Le mensonge ! Comme ce mot est vilain !
C’est une histoire que je tiens de mon grand-père, chère amie.
Cet homme bon n’a pas connu le mensonge tout au long de sa
vie. C’est mon grand-père, le cheikh Abou-Allama. C’est pour
dire que l’on n’a pas été d’accord sur les titres avant même
de terminer notre café.
Je lui montrais quelques titres que j’avais notés sur une
feuille : « L’âne des champs hennit et vole » — l’âne enchanté
—, « L’âne de Schéhérazade », « Le dernier manifeste de l’âne
» et « La nuit où les enfants furent égorgés ».
Christina n’a cessé de sourire jusqu’au dernier titre « La
nuit où les enfants furent égorgés ». Elle m’interrompit et
dit :
— Un titre affreux. Il ne convient pas. Pourquoi les enfants
sont-ils égorgés ?
J’en ai convenu.
J’ai supprimé le titre de de ma feuille. Il n’est pas
nécessaire d’égorger les enfants. Je lui ai raconté alors
l’histoire de ce djinn dont la profession consistait à enlever
les enfants, les élever dans la tradition et l’art de vivre
des rois pour les revendre ensuite à des rois et des princes
du pays des merveilles pour qu’ils prennent la tête des armées
et qu’ils dirigent les principautés.
Lorsque ce fait se répandit, les gens vinrent voir le djinn
pour le supplier de prendre leurs enfants afin de les éduquer
dans la tradition des rois et des grands commerçants. Un seul
pêcheur pauvre refusa de laisser partir son fils unique et dit
: Je n’ai rien à faire de la principauté. Il accrocha son fils
à la queue d’un chien sauvage au sang mélangé à celui d’un
renard. Le djinn avait la frousse des chiens. L’enfant était
beau et intelligent. Cependant, le djinn était déterminé à
l’enlever par la ruse et la fourberie. A la suite de ces
incidents, les parents envoyèrent leurs enfants dans les
kottabs et les écoles afin que la principauté ou la direction
des armées leur soient acquises à la fin de leurs études.
Christina s’intéressa à l’histoire. Elle demanda : Qu’est-ce
qui arriva par la suite ? Je dis :
— J’ai l’histoire manuscrite dans tous ses détails.
Elle demanda :
— Vas-tu la vendre ?
Je dis :
— Non.
Elle dit qu’elle avait une amie russe qui travaillait dans les
manuscrits. Je ne fis cas de son offre, les histoires du bourg
de Battouta ne sont pas à vendre. Je dis :
— C’est une des histoires que mon grand-père chantait sur la
rababa et qui durait mille nuits.
Elle dit :
— Te souviens-tu de toutes ses histoires ?
Je répondis :
— Toutes ses histoires sont dans ma tête. Ces histoires et
moi, nous n’en faisons qu’un. Mes souvenirs tracent le chemin
de ma route à venir. J’emporte en voyage mes histoires au lieu
d’emporter des malles. Des souvenirs encore plus lourds que
tous les livres qui racontent l’histoire du monde depuis ses
débuts.
Un moment plus tard, elle me demanda :
— C’est pour cela que tu as peur de voyager ?
Je répondis :
— Oui.
Christina reprit :
— As-tu peur d’oublier ou, au contraire, de te souvenir ?
La question de Christina, mon amie anglaise, m’enflamma la
tête. C’est là la vraie question. Je pris mon temps. Oublier
et se souvenir sont des actes du passé que je vécus entre le
bourg de Battouta et Le Caire. Mon présent à Genève se faufile
petit à petit, laissant derrière lui un avenir qui ne présage
rien de bon. Oublier ou se souvenir ? C’est là la question
harassante. De quoi dois-je me souvenir ? De mon enfance et de
ma jeunesse ou de mes dernières années à Genève ?
C’est ce sujet qui me déprime et m’obsède à Genève. Christina
se mit à nouveau à poser des questions au sujet du djinn et la
raison pour laquelle il ne me forma pas pour diriger la
principauté de Genève alors que je suis le plus apte à le
faire. Elle ajouta :
— C’est la faute à ton grand-père qui t’a fait perdre la
direction des armées et celle des pays des merveilles.
Je dis en riant, alors que je me sentais rehaussé par ce
compliment qui me dépasse de loin :
— Le djinn échoua à m’enlever et mon grand-père refusa de me
vendre. Je fis mes études dans des kottabs et des écoles
normales qui ne forment pas à la direction des armées et des
pays. Des écoles normales dont l’objectif est de faire sortir
des fonctionnaires. Néanmoins, je me suis rebellé.
Christina sourit, puis elle dit :
C’est dommage que le djinn ne t’a pas formé à diriger le pays
des merveilles ou du Pacte Atlantique.
Il est possible, mon amie, de diriger les pays des merveilles,
mon amie. Mais diriger le Pacte Atlantique, Mon dieu ! Quelle
catastrophe ! Je ne suis pas Alexandre Haig, l’un des plus
célèbres dirigeants du Pacte Atlantique.
Je suis préoccupé ces jours-ci par le fait de mettre des
fleurs rouges sur mon cimetière. Je ne pense pas à des gains
matériels à la vieillesse. Mon modeste grand-père refusa de me
vendre au djinn à une époque révolue. Et Christina, elle,
voudrait me vendre avec le nouveau millénaire. Le Pacte
Atlantique n’a plus une seule mission honorable après la fin
du Bloc Oriental.
Je connais bien les histoires du Pacte Atlantique, surtout
après avoir rencontré Alexandre Haig, l’ancien dirigeant du
Pacte Atlantique, une fois à Genève alors que la menace de la
guerre froide brûlait le monde.
Je me vis vêtu d’un costume militaire avec le grade de
général. Je devins fou. J’emportais le costume en vitesse à la
maison. Je me départis de tous mes vêtements à la fois. Je
courus vers la salle de bain et je me prostrai sous la douche.
Je voulus arracher ma peau salie par l’uniforme militaire. Je
frottai mon corps à plusieurs reprises tellement la peau se
fissura et le sang se mit à couler.
Christina me demanda, apeurée :
— Que s’est-il passé ?
Je dis : Une forte fièvre.
Je n’avouerai pas de la raison de mon malheur. Christina est
étrangère et ne me comprendra pas. Nasser a vécu ses batailles
et mourut en s’insurgeant contre le Pacte de Bagdad et le
Pacte Atlantique. Puis je viens, moi, après sa mort de
plusieurs décennies en un nouveau millénaire pour … En colère,
je sombrai dans le silence. Comment regarder la photo de
Nasser accrochée dans ma chambre, alors que je portais
l’uniforme du dirigeant du Pacte Atlantique ? Je déchirai ma
peau pour en finir avec l’uniforme militaire.
Traduction
de Soheir Fahmi