Al-Ahram Hebdo, Littérature | Gamil Attiya Ibrahim, Une histoire dessinée par un djinn et racontée par l’imbécile de son temps
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 

 Semaine du 27 décembre 2006 au 2 janvier 2007, numéro 642

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Kiosque

  Société

  Arts

  Idées

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Loisirs

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Littérature

Avec humour, Gamil Attiya Ibrahim intègre le merveilleux et le fantastique au cœur des questions de la mondialisation et des droits de l’homme. Nous publions un extrait de son roman Schéhérazade au bord du lac de Genève (Al-Hilal, 2006). 

Une histoire dessinée par un djinn
et racontée par l’imbécile de son temps
 

Ce sont les souvenirs qu’emporte de plus lourd le voyageur au moment du départ. Ils sont responsables de l’excès de poids sur l’avion. Ce sont eux qui me font mal au dos alors que je quitte l’aéroport.

J’entends Christina répéter : Qu’ils sont légers et agréables les souvenirs ! Evidemment, ses souvenirs à elle sont aussi légers qu’une brise. Elle arrive de Scotland et non pas d’Egypte. Genève ne diffère pas trop d’Edinburgh alors que la différence entre le bourg de Battouta, berceau de mon enfance et de ma jeunesse, et Genève est aussi importante que la différence qui existe entre la terre et le ciel.

Au bourg de Battouta dans les temps anciens, un âne s’est enfoncé dans la boue jusqu’aux oreilles pour ensuite voler dans les airs et s’accrocher aux chapiteaux du district où il s’est mis à hennir.

Cette histoire m’a été contée par mon grand-père et je l’ai portée en moi, telle un testament, partout où j’allais. En Suisse, il ne m’est pas arrivé de rencontrer un âne sur mon chemin et il ne m’est pas arrivé non plus d’entendre une seule histoire attrayante sur les ânes. L’histoire de mon grand-père est restée mon unique subsistance. J’ai alors demandé à Christina des histoires concernant les ânes de Suisse. Elle me répondit qu’elle n’en savait pas. Elle ajouta en guise d’explication : La Suisse ne connaît pas les ânes à une grande échelle, elle s’intéresse plutôt aux chevaux. Dans les années passées, je n’ai pas rassemblé d’histoires concernant les ânes de Suisse, si ce n’est une peinture célèbre montrant le poète Goethe se promenant dans les Alpes à dos d’âne. L’âne est toujours montré dans une situation pathétique tel une jeune fille violée par dix hommes. C’est un animal dont les caractéristiques sont l’humiliation et la faiblesse, même s’il vient à hennir.

Cette fois-là, au bourg de Battouta et non à Genève, un âne s’est entêté puis s’est rebellé pour ensuite hennir et se mettre à voler.

Mettre des titres originaux à mes contes est une passion bien ancrée en moi que j’ai acquise grâce à mon métier. J’ai donc demandé à mon amie Christina de mettre un titre à cette histoire. Elle refusa. Elle dit :

— Les titres sont toujours trompeurs.

Elle n’aime pas le mensonge.

Le mensonge ! Comme ce mot est vilain !

C’est une histoire que je tiens de mon grand-père, chère amie. Cet homme bon n’a pas connu le mensonge tout au long de sa vie. C’est mon grand-père, le cheikh Abou-Allama. C’est pour dire que l’on n’a pas été d’accord sur les titres avant même de terminer notre café.

Je lui montrais quelques titres que j’avais notés sur une feuille : « L’âne des champs hennit et vole » — l’âne enchanté —, « L’âne de Schéhérazade », « Le dernier manifeste de l’âne » et « La nuit où les enfants furent égorgés ».

Christina n’a cessé de sourire jusqu’au dernier titre « La nuit où les enfants furent égorgés ». Elle m’interrompit et dit :

— Un titre affreux. Il ne convient pas. Pourquoi les enfants sont-ils égorgés ?

J’en ai convenu.

J’ai supprimé le titre de de ma feuille. Il n’est pas nécessaire d’égorger les enfants. Je lui ai raconté alors l’histoire de ce djinn dont la profession consistait à enlever les enfants, les élever dans la tradition et l’art de vivre des rois pour les revendre ensuite à des rois et des princes du pays des merveilles pour qu’ils prennent la tête des armées et qu’ils dirigent les principautés.

Lorsque ce fait se répandit, les gens vinrent voir le djinn pour le supplier de prendre leurs enfants afin de les éduquer dans la tradition des rois et des grands commerçants. Un seul pêcheur pauvre refusa de laisser partir son fils unique et dit : Je n’ai rien à faire de la principauté. Il accrocha son fils à la queue d’un chien sauvage au sang mélangé à celui d’un renard. Le djinn avait la frousse des chiens. L’enfant était beau et intelligent. Cependant, le djinn était déterminé à l’enlever par la ruse et la fourberie. A la suite de ces incidents, les parents envoyèrent leurs enfants dans les kottabs et les écoles afin que la principauté ou la direction des armées leur soient acquises à la fin de leurs études.

Christina s’intéressa à l’histoire. Elle demanda : Qu’est-ce qui arriva par la suite ? Je dis :

— J’ai l’histoire manuscrite dans tous ses détails.

Elle demanda :

— Vas-tu la vendre ?

Je dis :

— Non.

Elle dit qu’elle avait une amie russe qui travaillait dans les manuscrits. Je ne fis cas de son offre, les histoires du bourg de Battouta ne sont pas à vendre. Je dis :

— C’est une des histoires que mon grand-père chantait sur la rababa et qui durait mille nuits.

Elle dit :

— Te souviens-tu de toutes ses histoires ?

Je répondis :

— Toutes ses histoires sont dans ma tête. Ces histoires et moi, nous n’en faisons qu’un. Mes souvenirs tracent le chemin de ma route à venir. J’emporte en voyage mes histoires au lieu d’emporter des malles. Des souvenirs encore plus lourds que tous les livres qui racontent l’histoire du monde depuis ses débuts.

Un moment plus tard, elle me demanda :

— C’est pour cela que tu as peur de voyager ?

Je répondis :

— Oui.

Christina reprit :

— As-tu peur d’oublier ou, au contraire, de te souvenir ?

La question de Christina, mon amie anglaise, m’enflamma la tête. C’est là la vraie question. Je pris mon temps. Oublier et se souvenir sont des actes du passé que je vécus entre le bourg de Battouta et Le Caire. Mon présent à Genève se faufile petit à petit, laissant derrière lui un avenir qui ne présage rien de bon. Oublier ou se souvenir ? C’est là la question harassante. De quoi dois-je me souvenir ? De mon enfance et de ma jeunesse ou de mes dernières années à Genève ?

C’est ce sujet qui me déprime et m’obsède à Genève. Christina se mit à nouveau à poser des questions au sujet du djinn et la raison pour laquelle il ne me forma pas pour diriger la principauté de Genève alors que je suis le plus apte à le faire. Elle ajouta :

— C’est la faute à ton grand-père qui t’a fait perdre la direction des armées et celle des pays des merveilles.

Je dis en riant, alors que je me sentais rehaussé par ce compliment qui me dépasse de loin :

— Le djinn échoua à m’enlever et mon grand-père refusa de me vendre. Je fis mes études dans des kottabs et des écoles normales qui ne forment pas à la direction des armées et des pays. Des écoles normales dont l’objectif est de faire sortir des fonctionnaires. Néanmoins, je me suis rebellé.

Christina sourit, puis elle dit :

C’est dommage que le djinn ne t’a pas formé à diriger le pays des merveilles ou du Pacte Atlantique.

Il est possible, mon amie, de diriger les pays des merveilles, mon amie. Mais diriger le Pacte Atlantique, Mon dieu ! Quelle catastrophe ! Je ne suis pas Alexandre Haig, l’un des plus célèbres dirigeants du Pacte Atlantique.

Je suis préoccupé ces jours-ci par le fait de mettre des fleurs rouges sur mon cimetière. Je ne pense pas à des gains matériels à la vieillesse. Mon modeste grand-père refusa de me vendre au djinn à une époque révolue. Et Christina, elle, voudrait me vendre avec le nouveau millénaire. Le Pacte Atlantique n’a plus une seule mission honorable après la fin du Bloc Oriental.

Je connais bien les histoires du Pacte Atlantique, surtout après avoir rencontré Alexandre Haig, l’ancien dirigeant du Pacte Atlantique, une fois à Genève alors que la menace de la guerre froide brûlait le monde.

Je me vis vêtu d’un costume militaire avec le grade de général. Je devins fou. J’emportais le costume en vitesse à la maison. Je me départis de tous mes vêtements à la fois. Je courus vers la salle de bain et je me prostrai sous la douche. Je voulus arracher ma peau salie par l’uniforme militaire. Je frottai mon corps à plusieurs reprises tellement la peau se fissura et le sang se mit à couler.

Christina me demanda, apeurée :

— Que s’est-il passé ?

Je dis : Une forte fièvre.

Je n’avouerai pas de la raison de mon malheur. Christina est étrangère et ne me comprendra pas. Nasser a vécu ses batailles et mourut en s’insurgeant contre le Pacte de Bagdad et le Pacte Atlantique. Puis je viens, moi, après sa mort de plusieurs décennies en un nouveau millénaire pour … En colère, je sombrai dans le silence. Comment regarder la photo de Nasser accrochée dans ma chambre, alors que je portais l’uniforme du dirigeant du Pacte Atlantique ? Je déchirai ma peau pour en finir avec l’uniforme militaire.

Traduction de Soheir Fahmi

Retour au sommaire

La Schéhérazade de nos jours

 

Dans Schéhérazade sur le lac de Genève, Gamil Attiya Ibrahim dérange. Il dépeint une Schéhérazade en chair et en os qui s’insère tout naturellement dans le contexte contemporain, consciente de tout ce qui se passe à l’heure de la globalisation. Tout se confond, les histoires des sultans, des esclaves, des djinns et des animaux avec celles de la torture dans les prisons, des multinationales et des problèmes du Moyen-Orient. Le surnaturel s’insère dans le quotidien politique, pesant à tel point qu’on ne sait plus si ce narrateur originaire d’un minuscule village, Nagae Al-Battouta, en Egypte qui ne cesse de tracer les parallèles avec la ville de Genève, champ des grandes organisations internationales, hallucine avec des personnages réalistes : l’écrivain Ibrahim Aslan ou sa jeune compagne anglaise, etc. Ou s’il s’agit plutôt d’une nouvelle réminiscence de Schéhérazade, reine des contes, et d’un nouveau Schahriyar plus despote que jamais ? Une Schéhérazade qui vient veiller sur les contes d’aujourd’hui, et vu l’atrocité dont elle témoigne, elle se tait et digère sa sagesse. Et un Schahriyar qui reste bloqué devant les frontières françaises et doit se présenter devant une cour criminelle internationale pour tous les meurtres qu’il a commis contre Eve.

Que ce soit un « métaréalisme » ou un réalisme magique bien égyptien, comme l’appelle le critique Fathi Ibrahim, c’est cette étreinte du fictionnel et du réel, du très inventif pour être vrai et de trop réel pour être plausible, qui fait la particularité de cette œuvre. Et l’on se demande si ce sont les diverses Schéhérazades qui ont inspiré le conte, et si ce n’est pas l’écrivain qui devient la Schéhérazade d’aujourd’hui dont le témoignage est voué au silence.

Cette tendance à puiser dans l’Histoire, à la marier au quotidien, Gamil Attiya Ibrahim l’a déjà expérimentée dans ses œuvres précédentes, mais ici, il ouvre la porte grande ouverte à la fictionnalisation de l’Histoire. Ainsi, cet originaire de Guiza a déjà publié parmi ses recueils de nouvelles et ses romans une trilogie sur la Révolution de 1952 et une trilogie sur la globalisation : Khezanet al-kalam (le coffre des mots), Nakhla al al-hafa (Un palmier sur le bord) et Al-Massaala al-hamaguiya (La question barbare) .

Dina Kabil

 

 

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah - Chourouq Chimy
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.