Théâtre.
Auteur et critique dramatique, le Marocain
Abdel-Rahmane bin Zidane, lors
d’un récent colloque L’interaction des cultures dans le
spectacle théâtral arabe, tenu au Conseil Suprême de la
culture, prône la préservation de l’identité arabe.
« Ne pas se dissoudre dans l’Autre »
Al-Ahram
Hebdo : Selon vous, où se place le théâtre arabe d’aujourd’hui
?
Abdel-Rahmane bin Zidane :
C’est sur la scène que se reflètent toutes les accumulations
théâtrales. Celles qui ont recours au patrimoine arabe
authentique, ou celles qui interagissent avec
l’Autre/l’Occident pour profiter des secrets de l’écriture
occidentale et ses techniques. La question qui s’impose à
travers la critique est comment l’Autre/l’Occident nous voit.
Vu que toutes les productions théâtrales arabes présentaient
l’image du même à l’Autre et en même temps l’image de
l’Occident à l’intérieur de l’écriture dramatique arabe,
chercher la place du théâtre dans la vision de l’Autre est
donc essentiel. Parce que ce théâtre est en quête, dans sa
structure profonde, de valeurs humaines. Si ces valeurs
existent, le théâtre garde ses dimensions humaines et se
transforme en une manifestation civilisée qui ne peut pas se
développer sans interaction culturelle et une diversité
d’opinions.
— Pensez-vous que le théâtre arabe bénéficie d’une bonne
interaction culturelle ?
— Si le monde arabe connaît la culture occidentale avec ses
formes, ses couleurs, ses tendances et ses écoles, l’Occident,
lui, ne connaît pas notre culture théâtrale. Les pièces de
théâtre traduites en langues étrangères sont peu nombreuses.
Or, la traduction s’avère être un élément essentiel dans
l’interaction entre nous et l’autre. Si l’on s’inspire de la
culture de l’Autre, tout en la questionnant, pour produire de
nouvelles créations, on ne les diffuse pas d’une manière
correcte, scientifique et civilisée chez l’Autre. Cet autre
qui a certainement profité de notre culture arabe dans tous
les domaines du savoir, comme il s’est inspiré d’autres
civilisations, sans pour autant les imiter. Par exemple,
Bertolt Brecht a été influencé par les cultures asiatiques,
Antonin Artaud par ce qu’il a vu en Afrique, Peter Brook s’est
inspiré de la civilisation indienne ancienne, et a construit
une nouvelle vision d’un texte sacré indien sous le titre de
Mahabharata.
— Que dites-vous de l’expérience du théâtre marocain et son
rapport avec l’Autre ?
— Au Maroc, le théâtre des amateurs a représenté depuis 1956,
date de l’indépendance, jusqu’aux années quatre-vingt, un
essor dans la conscience théâtrale, avec des textes dont la
vision moderne révolutionnaire bouleversante ne cherchait pas
à imiter l’Autre ni à reproduire ce qu’il disait, mais plutôt
à renouveler la structure et le langage théâtral. Ces
dramaturges ont été poussés à améliorer leur création
théâtrale par l’interaction avec les autres cultures. Ils ont
historiquement pris conscience des chocs de civilisations, des
guerres et du nouveau théâtre. Loin du théâtre officiel et
professionnel, qui cherchait à renouveler sa forme sans avoir
une vision moderne, celui des amateurs représentait donc au
Maroc l’opposition politique artistique. Ce mouvement fut
marqué par des hommes comme Mohamad Al-Kghat, Mohamad Messkine,
Abdel-Méguid Ménich, Moustapha Ramadani, Abdel-Kérim Barchid
et d’autres. Cette tendance était parallèle avec d’autres
actes de critique, de lecture et d’élaboration de théorie du
théâtre arabe. La scène marocaine a connu de nombreuses
adaptations de Tewfiq Al-Hakim, Salah Abdel-Sabour, Mahmoud
Diab, Saadallah Wanous, Ezzeddine Madani, Al-Maghout, Riyad
Esmat, et d’autres. En outre, de nombreux spectacles puisaient
dans le nouveau patrimoine théâtral occidental. Si l’on lit
attentivement le théâtre marocain, on retrouve une sorte
d’interaction avec les autres civilisations humaines, à
travers l’utilisation de leurs symboles, leurs signes et leurs
mythes, comme autant de masques dissimulant la vérité, pour
ensuite la dévoiler. Ces masques constituent une formule
politique critique qui remplace l’écriture théâtrale imitant
le patrimoine tel qu’il est.
— Dans le théâtre arabe, l’écriture est souvent associée à la
littérature et non à l’art du spectacle. Qu’en pensez-vous ?
— Ces pièces ont été écrites par des auteurs qui utilisent un
langage littéraire plus proche du lyrique que du drame. Même
les pionniers du théâtre arabe s’approchaient plutôt de
l’aspect littéraire. Ils favorisaient le monologue, et la voix
unique au lieu de la polyphonie qui multiplie les voix et les
personnages. Mais cela ne nie pas qu’il y a une certaine joie
poétique dans ces écritures avec Ahmad Chawqi, Aziz Abaza, Ali
Ahmad Bakassir, Salah Abdel-Sabour, Naguib Sourour, Khaled
Mohieddine, Al-Baradei et autres. Ce qui montre que le pouvoir
littéraire de l’auteur était dominant sur le pouvoir du
metteur en scène. Les auteurs écrivaient le théâtre comme un
genre littéraire, et l’on ne trouve pas dans leurs textes les
indications scéniques qui montrent la présence du metteur en
scène. Parce que l’on n’a pas d’expérience théâtrale
suffisante dans le domaine de la mise en scène. En fait, cette
dualité (Pouvoir de l’auteur/Pouvoir du metteur en scène) a
longtemps dominé le théâtre arabe, ce qui n’était pas le cas
en Occident vers la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, beaucoup
de dramaturges et d’auteurs ont commencé à monter eux-mêmes
leurs pièces de théâtre. Et beaucoup de metteurs en scène
annulent complètement le texte et font plutôt un scénario pour
le spectacle théâtral.
— Ne s’agit-il pas d’une mode introduite dans le théâtre arabe
à travers l’expérimentation ?
— Tous les changements que connaît le théâtre arabe sont dus
d’abord aux choix des hommes de théâtre arabe et résultent de
l’interaction culturelle et de la découverte des expériences,
des talents et de la mise en scène en Occident.
L’expérimentation en Occident, elle, est due au mouvement
historique, idéologique et artistique qui reflète les
changements qu’a connus l’Occident qui possède le savoir, la
technologie et la langue. Au départ, il utilisait le langage
parlé, puis il a commencé à expérimenter dans les signes
visuels. Le théâtre est alors devenu, comme disait Roland
Barthe, un archipel de signes qui transmet des messages au
récepteur et qui travaille en même temps sur le discours
parlé, les significations des habits, du mouvement, de
l’éclairage, du décor, du silence. Dans le monde arabe, l’on
veut profiter de l’Occident, ce qui est positif, mais à
condition de préserver notre identité et de ne pas se
dissoudre dans l’Autre, ni d’en faire un modèle supérieur dans
la création.
Propos
recueillis par May Sélim