Al-Ahram Hebdo, Idées | Abdel-Rahmane bin Zidane, « Ne pas se dissoudre dans l’Autre »
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 27 décembre 2006 au 2 janvier 2007, numéro 642

 

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Idées

Théâtre. Auteur et critique dramatique, le Marocain Abdel-Rahmane bin Zidane, lors d’un récent colloque L’interaction des cultures dans le spectacle théâtral arabe, tenu au Conseil Suprême de la culture, prône la préservation de l’identité arabe.

« Ne pas se dissoudre dans l’Autre »

Al-Ahram Hebdo : Selon vous, où se place le théâtre arabe d’aujourd’hui ?

Abdel-Rahmane bin Zidane : C’est sur la scène que se reflètent toutes les accumulations théâtrales. Celles qui ont recours au patrimoine arabe authentique, ou celles qui interagissent avec l’Autre/l’Occident pour profiter des secrets de l’écriture occidentale et ses techniques. La question qui s’impose à travers la critique est comment l’Autre/l’Occident nous voit. Vu que toutes les productions théâtrales arabes présentaient l’image du même à l’Autre et en même temps l’image de l’Occident à l’intérieur de l’écriture dramatique arabe, chercher la place du théâtre dans la vision de l’Autre est donc essentiel. Parce que ce théâtre est en quête, dans sa structure profonde, de valeurs humaines. Si ces valeurs existent, le théâtre garde ses dimensions humaines et se transforme en une manifestation civilisée qui ne peut pas se développer sans interaction culturelle et une diversité d’opinions.

— Pensez-vous que le théâtre arabe bénéficie d’une bonne interaction culturelle ?

— Si le monde arabe connaît la culture occidentale avec ses formes, ses couleurs, ses tendances et ses écoles, l’Occident, lui, ne connaît pas notre culture théâtrale. Les pièces de théâtre traduites en langues étrangères sont peu nombreuses. Or, la traduction s’avère être un élément essentiel dans l’interaction entre nous et l’autre. Si l’on s’inspire de la culture de l’Autre, tout en la questionnant, pour produire de nouvelles créations, on ne les diffuse pas d’une manière correcte, scientifique et civilisée chez l’Autre. Cet autre qui a certainement profité de notre culture arabe dans tous les domaines du savoir, comme il s’est inspiré d’autres civilisations, sans pour autant les imiter. Par exemple, Bertolt Brecht a été influencé par les cultures asiatiques, Antonin Artaud par ce qu’il a vu en Afrique, Peter Brook s’est inspiré de la civilisation indienne ancienne, et a construit une nouvelle vision d’un texte sacré indien sous le titre de Mahabharata.

— Que dites-vous de l’expérience du théâtre marocain et son rapport avec l’Autre ?

— Au Maroc, le théâtre des amateurs a représenté depuis 1956, date de l’indépendance, jusqu’aux années quatre-vingt, un essor dans la conscience théâtrale, avec des textes dont la vision moderne révolutionnaire bouleversante ne cherchait pas à imiter l’Autre ni à reproduire ce qu’il disait, mais plutôt à renouveler la structure et le langage théâtral. Ces dramaturges ont été poussés à améliorer leur création théâtrale par l’interaction avec les autres cultures. Ils ont historiquement pris conscience des chocs de civilisations, des guerres et du nouveau théâtre. Loin du théâtre officiel et professionnel, qui cherchait à renouveler sa forme sans avoir une vision moderne, celui des amateurs représentait donc au Maroc l’opposition politique artistique. Ce mouvement fut marqué par des hommes comme Mohamad Al-Kghat, Mohamad Messkine, Abdel-Méguid Ménich, Moustapha Ramadani, Abdel-Kérim Barchid et d’autres. Cette tendance était parallèle avec d’autres actes de critique, de lecture et d’élaboration de théorie du théâtre arabe. La scène marocaine a connu de nombreuses adaptations de Tewfiq Al-Hakim, Salah Abdel-Sabour, Mahmoud Diab, Saadallah Wanous, Ezzeddine Madani, Al-Maghout, Riyad Esmat, et d’autres. En outre, de nombreux spectacles puisaient dans le nouveau patrimoine théâtral occidental. Si l’on lit attentivement le théâtre marocain, on retrouve une sorte d’interaction avec les autres civilisations humaines, à travers l’utilisation de leurs symboles, leurs signes et leurs mythes, comme autant de masques dissimulant la vérité, pour ensuite la dévoiler. Ces masques constituent une formule politique critique qui remplace l’écriture théâtrale imitant le patrimoine tel qu’il est.

— Dans le théâtre arabe, l’écriture est souvent associée à la littérature et non à l’art du spectacle. Qu’en pensez-vous ?

— Ces pièces ont été écrites par des auteurs qui utilisent un langage littéraire plus proche du lyrique que du drame. Même les pionniers du théâtre arabe s’approchaient plutôt de l’aspect littéraire. Ils favorisaient le monologue, et la voix unique au lieu de la polyphonie qui multiplie les voix et les personnages. Mais cela ne nie pas qu’il y a une certaine joie poétique dans ces écritures avec Ahmad Chawqi, Aziz Abaza, Ali Ahmad Bakassir, Salah Abdel-Sabour, Naguib Sourour, Khaled Mohieddine, Al-Baradei et autres. Ce qui montre que le pouvoir littéraire de l’auteur était dominant sur le pouvoir du metteur en scène. Les auteurs écrivaient le théâtre comme un genre littéraire, et l’on ne trouve pas dans leurs textes les indications scéniques qui montrent la présence du metteur en scène. Parce que l’on n’a pas d’expérience théâtrale suffisante dans le domaine de la mise en scène. En fait, cette dualité (Pouvoir de l’auteur/Pouvoir du metteur en scène) a longtemps dominé le théâtre arabe, ce qui n’était pas le cas en Occident vers la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, beaucoup de dramaturges et d’auteurs ont commencé à monter eux-mêmes leurs pièces de théâtre. Et beaucoup de metteurs en scène annulent complètement le texte et font plutôt un scénario pour le spectacle théâtral.

— Ne s’agit-il pas d’une mode introduite dans le théâtre arabe à travers l’expérimentation ?

— Tous les changements que connaît le théâtre arabe sont dus d’abord aux choix des hommes de théâtre arabe et résultent de l’interaction culturelle et de la découverte des expériences, des talents et de la mise en scène en Occident. L’expérimentation en Occident, elle, est due au mouvement historique, idéologique et artistique qui reflète les changements qu’a connus l’Occident qui possède le savoir, la technologie et la langue. Au départ, il utilisait le langage parlé, puis il a commencé à expérimenter dans les signes visuels. Le théâtre est alors devenu, comme disait Roland Barthe, un archipel de signes qui transmet des messages au récepteur et qui travaille en même temps sur le discours parlé, les significations des habits, du mouvement, de l’éclairage, du décor, du silence. Dans le monde arabe, l’on veut profiter de l’Occident, ce qui est positif, mais à condition de préserver notre identité et de ne pas se dissoudre dans l’Autre, ni d’en faire un modèle supérieur dans la création.

Propos recueillis par May Sélim

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