Constitution. Le président Moubarak a lancé mardi son
initiative de réforme constitutionnelle appelant les cadres de son parti à
initier un débat national sur les amendements proposés. L’opposition est
critique.
Que le débat commence !
Lors d’un discours adressé mardi
aux députés de l’Assemblée du peuple et au Conseil consultatif, le président
Moubarak a précisé les grandes lignes de la réforme constitutionnelle promise
dans son programme électoral. Le chef de l’Etat a défini les axes de la réforme
attendue tout en appelant le Parti National Démocrate (PND, au pouvoir) à
lancer un débat élargi avec les représentants de l’opposition et de la société
civile et jusqu’aux « citoyens ordinaires » pour parvenir à « une vraie réforme
politique à la hauteur des ambitions du peuple ». Qualifiée de la plus grande
opération de réforme dans l’histoire politique de l’Egypte, l’initiative
présidentielle prévoit l’amendement d’une trentaine d’articles de la
Constitution. La réforme s’articule autour de 8 axes principaux. Il s’agit
premièrement de réaliser un équilibre entre les deux pouvoirs exécutif et
législatif en accordant à ce dernier davantage de prérogatives. C’est dans ce
contexte que le président a demandé aux députés d’amender les articles 115,
136, 118 127, 133 et 195 de la Constitution qui régissent les prérogatives du
Parlement. L’objectif est de donner au Parlement certains pouvoirs
supplémentaires, dont celui de modifier le budget de l’Etat et de retirer la
confiance au gouvernement. Quant au Conseil consultatif, il devrait acquérir
des compétences législatives. Le deuxième axe de la réforme tourne autour de
l’élargissement des pouvoirs du Conseil des ministres. C’est dans ce contexte
que les articles 82, 144, 145, 146 et 148 devraient être modifiés. Ainsi,
l’accord du premier ministre sera nécessaire dans certaines situations comme la
déclaration de l’état d’urgence. Le chef du gouvernement pourra également
exercer les fonctions de chef de l’Etat si ce dernier n’est provisoirement pas
disponible et en cas d’absence d’un vice-président. Le troisième axe tourne
autour des pouvoirs conférés au président dans l’article 74. Celui-ci donne au
chef de l’Etat le droit d’agir en cas de danger qui menacerait la sécurité
nationale ou entraverait le travail des institutions. Moubarak a requis
l’amendement de cet article de manière à ce qu’une consultation du Parlement et
du premier ministre soit obligatoire.
Les modifications annoncées
devraient porter également sur l’article 41 de la Constitution qui garantit les
libertés à tous les citoyens. Or, certaines exceptions devraient être
mentionnées dans l’amendement pour pouvoir supprimer la loi sur l’état
d’urgence et lutter contre le terrorisme. Les deux derniers axes de la réforme
visent à « réaliser l’indépendance de la justice » en supprimant le tribunal
des mœurs. C’est dans ce contexte que seront amendés les articles 173 et 179
(relatifs à la justice). La réforme prévoit enfin de rajouter une annexe à
l’article 5 interdisant la création de partis politiques sur une base
religieuse. D’autres modifications concernent la décentralisation au niveau des
municipalités, la mise au point d’un système électoral assurant plus
d’intégrité et plus de représentativité aux femmes et l’omission de toute
référence au système « socialiste » des années 1960 pour que le nouveau texte
soit plus en harmonie avec la politique économique actuelle.
D’après le secrétaire général du
PND, Safouat Al-Chérif, « le parti entamera un plan d’action pour expliquer la
teneur de ces amendements aux citoyens dans le cadre d’un dialogue national
auquel participeront tous les Egyptiens ». Le Parlement a été chargé d’étudier
l’amendement proposé et de le parachever avant le mois d’avril (date des
élections partielles du Conseil consultatif). Le PND a annoncé que les partis
d’opposition seraient consultés sur l’amendement.
L’opposition reste sceptique
Mais l’opposition (qui accuse le
PND de n’avoir pris en compte aucune de ses suggestions lors du premier
amendement de l’article 76) reste sceptique. « On espère que le gouvernement
tiendra ses promesses en invitant toutes les forces politiques à participer aux
débats préalables pour que la nouvelle Constitution soit celle de tout le pays,
de tous les temps et de tous les présidents et non pas une Constitution taillée
à la mesure du régime actuel », souhaite de son côté le député wafdiste Mohamad
Moustapha Cherdi. L’opposition exprime des craintes au sujet de la modification
de l’article 41 relatif aux libertés. « Nous sommes contre la modification de
cet article qui va ouvrir la porte à des abus », indique Cherdi. Le néo-Wafd et
d’autres partis d’opposition réclament notamment la suppression de l’article 74
(et non pas sa modification) qui donne au chef de l’Etat le droit de prendre
des mesures d’exception. Autre point controversé l’article 77 relatif au mandat
du président « Nous réclamons une modification de cet article de manière à
limiter le nombre de mandats présidentiels », déclare Mahmoud Abaza, président
du néo-Wafd. Outre l’article 77, aucune modification ne portera sur l’article
stipulant que l’islam est la source principale de législation. Cherchant à
calmer les ardeurs de l’opposition, Mohamad Kamal, membre du comité des
politiques du PND, affirme que pour le moment il s’agit de propositions
formulées par le chef de l’Etat. « Le président a déterminé les objectifs des
amendements, quant à la formulation des textes, c’est le Parlement qui s’en
chargera, et naturellement, les différentes parties et forces politiques y sont
représentées ». En outre, toujours selon Kamal, des ateliers seront organisés
avec la participation d’experts et de représentants de la société civile, « de
quoi créer d’autres voies de dialogue ».
Wahid Abdel-Méguid, du Centre
d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, estime toutefois que les
propositions du président seront admises telles quelles ou subiront des
modifications très limitées. « La vie politique actuelle en Egypte n’est pas
propice à un dialogue objectif. L’élite politique est engagée dans un dialogue
de sourds où chacun est intéressé à marquer des buts pour son compte. Alors que
l’opinion publique et les gens ordinaires ne sont pas concernés, pour eux ce
débat se déroule sur une autre planète, les gens ne sont pas habitués à
participer et les politiciens ne leur inspirent pas confiance », estime-t-il. «
Les questions de base, comme la relation entre l’Etat et la religion, pour ne
citer que cet exemple, ne peuvent pas être débattues dans une atmosphère
pareille, ce serait ouvrir la boîte de Pandore », ajoute Abdel-Méguid. Mais le
temps qui reste ne permet pas beaucoup de spéculations, d’après le calendrier
annoncé, les amendements proposés par le président devront être adoptés avant
fin avril pour être ensuite soumis à un référendum en vue de leur mise en
vigueur.