Aménagement du
Territoire.
Un projet gouvernemental, encore à l’étude, prévoit
d’installer un million de personnes sur le pourtour du lac
Nasser d’ici 2017. L’expert égyptien en écologie, Mohamad
Abdel-Fattah Al-Qassas, s’en
inquiète car il s’agit d’une réserve d’eau stratégique pour le
pays.
« Le développement des ressources du lac Nasser doit être basé
sur la conservation »
Al-Ahram
Hebdo : Le Haut-Barrage d’Assouan a créé le lac artificiel
Nasser. Quelle est aujourd’hui l’importance de ce lac pour
l’Egypte ?
Mohamad Abdel-Fattah Al-Qassas :
Pour bien faire comprendre son importance, il faut commencer
par citer quelques chiffres. Le lac Nasser mesure 500 km de
long, dont 292 km en Egypte. Les 208 km restants appartiennent
au Soudan. Ils forment dans ce pays le lac d’Al-Nouba. La
largeur du lac varie entre 10 et 30 km. La superficie est de 6
275 km2 : 5 248 km2 pour le lac Nasser et 1 027 km2 pour le
lac d’Al-Nouba. Le lac entier est d’une capacité de retenue de
157 milliards de m3 d’eau, soit la seconde au monde après
celle du Zambèze (Afrique australe). Le lac Nasser est aussi
le seul au monde dans une région si sèche, dont les
températures sont très élevées, et les taux d’évaporation
importants atteignant 8,1 millimètres en hiver et 16,2
millimètres en été.
Le lac Nasser revêt une importance stratégique pour l’Egypte
du fait de sa capacité à retenir l’eau, qui protège l’Egypte
et le Soudan des dangers des variations annuelles des
ressources en eau du Nil. De plus, le lac occasionne une
grande diversité biologique sur son site. Le Nil est sur le
parcours d’oiseaux migrateurs. Les derniers recensements
révèlent que 200 000 oiseaux passent l’hiver sur le lac. En
outre, le lac a créé un environnement sain pour la production
du poisson. En 1966, le lac produisait 751 tonnes de poisson,
ce chiffre est passé à 34 106 tonnes en 1981. 10 à 15 % de la
production de poisson en Egypte provient du lac Nasser. Le lac
a de même amélioré les conditions de communication et de
transport entre le Soudan (Wadi Halfa) et l’Egypte (Assouan).
Il a également amélioré tout ce qui concerne l’agriculture
côtière et le développement touristique.
—
Le plan gouvernemental de développement du lac prévoit de
placer, d’ici à 2017, un million de personnes sur ses rives.
Qu’en pensez-vous ?
— Dans le contexte d’un tel plan, et pour garantir un
développement durable de ce site, il faut que la gestion du
lac et le développement de ses ressources soient basés sur la
conservation. Ce n’est pas un secret de dire que l’écosystème
du lac a commencé à souffrir car des limites ont déjà été
franchies. Il faut aujourd’hui tirer la sonnette d’alarme. La
situation est grave : les algues meurent et se décomposent
sous la lumière du soleil. Les analyses des échantillons de
l’eau du lac révèlent que le nombre de bactéries a augmenté de
1 000 fois en 22 ans (de 1974 à 1996).
— Vous affirmez donc que le projet de développement du lac
Nasser est dangereux ?
— Bien sûr, très dangereux. Je le dis et le répète au
gouvernement : laissez le lac Nasser tranquille ! Pour
réaliser le développement durable qui a été adopté par les
conférences internationales de Rio en 1992 et de Johannesburg
en 2002, la gestion des ressources doit reposer sur des bases
écologiques et environnementales. Le projet de développement
du gouvernement aborde plusieurs thèmes comme celui de la
préservation de l’eau, la production de l’énergie, la pêche
des poissons, les hôtels flottants et les cargos, et enfin
l’agriculture côtière.
— Quels genres de dommages ces activités peuvent-elles causer
au lac ?
— Ces activités vont engendrer divers dangers écologiques,
comme par exemple la détérioration de la qualité de l’eau. Il
ne faut pas oublier que tous les lacs égyptiens souffrent de
la pollution de l’eau et le lac Nasser est jusqu’à présent le
seul à avoir de l’eau propre. La production de ce lac en
poisson constitue la ressource essentielle d’exportation de
poissons égyptiens. Alors, il faut protéger le lac des
polluants, qu’ils viennent de l’irrigation agricole ou des
bateaux de croisière. Il est également nécessaire de procéder
à des analyses régulières pour suivre les qualités chimique et
biologique de l’eau du lac afin de savoir jusqu’à quel point
la qualité de l’eau a été influencée par les différentes
activités. Personnellement, je suis contre l’agriculture
côtière sur le lac car l’agriculture elle-même et les
habitations qui l’accompagneront seront des sources de dangers
environnementaux qui menaceront à jamais le lac. Quant au
développement touristique, le nombre de bateaux de croisière
est actuellement limité (6 à 8 unités). Ces croisières
figurent parmi les sources de pollution du lac mais celle-ci
est contrôlée et suivie de près. Si le nombre de bateaux
s’accroît, le danger s’aggravera. Par ailleurs, le nombre des
bateaux de pêche sur le lac est aujourd’hui de 2 000, contre
200 il y a quelques années. Ces bateaux n’ont pas d’équipement
pour le traitement des déchets. Je peux vous citer aussi la
propagation des algues. Ou encore le sable du Désert
occidental qui se dirige vers le bassin du lac. La liste des
dangers est longue.
— La solution est-elle le renoncement pur et simple au
développement du lac ?
— Non, nous voulons encourager son développement, mais de
manière raisonnable. De façon à prendre et à donner, en même
temps, au lac. J’espère que le gouvernement repensera son plan
et qu’il accordera plus d’importance à l’avis des
scientifiques qui ne veulent pour l’Egypte que davantage de
prospérité.
Propos recueillis par
Dalia Abdel-Salam