Bilan 2006.
Gel des réformes, accidents en série, bras de fer entre l’Etat
et les magistrats, opposition laminée ... Les lendemains des
élections 2005 déchantent.
Tensions sur tous les fronts
Serial Titanic
Avec
le naufrage du ferry Al-Salam et la collision des deux trains
à Qalioub au sud du Caire, l’année 2006 aura été
indéniablement celle des catastrophes. La nuit du 3 au 4
février, le ferry Al-Salam 98 avec plus de 1 400 personnes à
bord, effectue la liaison entre Djeddah en Arabie saoudite et
le port égyptien de Safaga lorsque soudainement vers 1h du
matin toute liaison avec l’appareil est interrompue. La
réaction des autorités est trop lente et il aurait fallu
quelque temps avant de réaliser qu’une tragédie venait de se
produire. Le ferry avait coulé en mer Rouge faisant 1 033
victimes et 385 blessés. La majorité des passagers étaient des
Egyptiens de la Haute-Egypte, travaillant en Arabie saoudite
et au Koweït. Problème technique ou erreur humaine ? Y a-t-il
eu négligence de la part de l’équipage ou des autorités ?
L’accident alimente les interrogations et tandis que l’enquête
se met péniblement en place, on apprend le lendemain du drame,
que Mamdouh Ismaïl, propriétaire de la compagnie Al-Salam qui
gère le ferry s’est envolé pour Londres. L’opinion publique
est en colère et c’est la cas également de la presse.
Deux enquêtes menées par une commission parlementaire et par
le bureau du procureur général socialiste, révèlent des
défaillances en matière de maintenance et de sécurité à bord
du ferry naufragé, alors que l’enquête menée par le procureur
général a innocenté le propriétaire faisant porter la
responsabilité de la catastrophe au capitaine du ferry, tué
dans l’accident.
Le dossier sera clos quelques semaines plus tard. Les familles
des victimes ont reçu une indemnisation de la compagnie
Al-Salam, chaque famille de victime a reçu 300 000 L.E. et
chaque rescapé 50 000 L.E.
Mais à peine ce dossier venait-il d’être clos qu’une autre
catastrophe allait frapper l’Egypte. Le 21 août deux trains
l’un venant de Mansoura et l’autre de Banha, dans le Delta,
entrent en collision à Qalioub, à 20 km au nord du Caire.
Bilan : une soixantaine de morts et 140 blessés, la plupart
appartenant aux couches sociales les plus défavorisées.
Les deux catastrophes ont révélé la négligence et le
laisser-aller, caractéristiques des responsables des services
de transport. Le manque de financement, la détérioration des
infrastructures, mais surtout l’absence de mesures punitives
contre les fonctionnaires et hauts responsables fautifs sont à
la base de ce genre d’accidents. « Le problème est loin d’être
celui du secteur des transports, la négligence et la
corruption frappent tous les domaines et tous les services
offerts aux citoyens, et tant que cette situation perdurera,
il ne faudra pas s’attendre à trouver une solution », commente
Hussein Abdel-Razeq, du parti du Rassemblement.
Le phénomène
Talaat Al-Sadate
A
l’occasion de la commémoration de la disparition du président
Anwar Al-Sadate, assassiné le 6 octobre 1981, le député Talaat
Al-Sadate, neveu de l’ex-président, avait accusé la haute
hiérarchie militaire d’être impliquée dans l’assassinat de son
oncle. « Le raïs a bel et bien été exécuté » avait-il déclaré
sur une chaîne de télévision. « C’était un coup d’Etat monté
par ses plus proches collaborateurs, les islamistes n’étant
que des exécutants », avait-il déclaré. Talaat avait réclamé
aussi l’ouverture d’une enquête parlementaire sur la mort de
son oncle, faute de quoi il envisageait de diligenter une
enquête internationale, comme pour l’assassinat de Rafiq
Hariri, l’ancien premier ministre libanais. Il a également
incriminé Américains, Israéliens et certains dirigeants
arabes. Suite à ces propos, Al-Sadate avait été arrêté et
déféré devant la justice militaire qui l’a condamné à un an de
prison ferme pour « humiliation des forces armées ». Plusieurs
députés ont déclaré leur solidarité avec Talaat, notamment le
groupe des 88 députés islamistes qui ont publié un communiqué
appelant le président Moubarak à annuler le verdict. Sans être
forcément de l’avis du député qui purge sa peine, des députés
indépendants ainsi que plusieurs organisations de droits de
l’homme ont regretté le fait que la loi donne au président de
la République l’autorité de faire juger une personne civile
devant un tribunal militaire. L’affaire Sadate a suscité une
réflexion sur l’amendement de cette loi .
Gamal en
première ligne
L’année
2006 a noté le quatrième congrès général du Parti National
Démocrate (PND, au pouvoir). Le 19 Septembre, 2 800 membres du
PND se sont réunis pour trois jours à l’occasion du quatrième
congrès du parti organisé sous le slogan « Nouvelle pensée et
nouveau départ vers l’avenir ». Le congrès a été précédé par
une importante campagne de publicité visant à améliorer
l’image du parti en se « rapprochant » des simples citoyens.
Mais le congrès a été surtout marqué par une présence
intensive de Gamal Moubarak, président du puissant comité des
politiques et fils du président de la République. Eclipsant
les autres cadres du PND, Gamal est apparu dans toutes les
séances publiques multipliant les discours et les conférences
de presse. Il s’est exprimé sur la politique étrangère
rejetant la vision du grand Moyen-Orient prônée par les
Américains et a évoqué d’autres questions sensibles comme
l’ambition de l’Egypte d’acquérir l’énergie nucléaire civile.
De quoi renforcer son image d’axe central du parti. Le dossier
des réformes constitutionnelles qui devait être la pierre
angulaire du congrès a été brièvement abordé dans le discours
de clôture prononcé par le président Moubarak.
« On ne peut voir dans ce congrès qu’une simple propagande
pour le PND », estime Diaa Rachwane, du Centre d’Etudes
Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Après ce
congrès, le PND a préféré examiner le dossier de la réforme «
à huis clos » .
La grogne des juges
Lancée
l’an dernier, la bataille des juges pour obtenir leur
indépendance s’est poursuivie en 2006. Le bras de fer a
continué entre les juges, représentés par leur Club, et le
gouvernement, représenté par le ministère de la Justice. La
comparution des deux juges Mahmoud Mékki et Hicham
Al-Bastawissi, devant un conseil de compétence pour avoir
dénoncé publiquement des cas de fraude lors des élections
législatives de 2005, a provoqué des manifestations de soutien
au centre du Caire, des manifestations qui, d’ailleurs, ont
été sévèrement réprimées par la police. Les juges ont cru
enregistrer une victoire partielle quand le Parlement a
promulgué une nouvelle loi sur l’autorité judiciaire sous
l’ex-ministre de la Justice, Mahmoud Aboul-Leil. Mais le
remplacement de celui-ci par le ministre actuel, Mamdouh Mareï,
a été perçu comme un signe de mauvais augure par l’ensemble
des juges. Un pessimisme qui s’est avéré bien justifié,
puisque dès son arrivée, le nouveau ministre n’a pas tardé à
bloquer le budget des clubs des juges. Depuis, des rumeurs ont
circulé sur un nouveau projet de loi visant à placer le Club
des juges, apparenté à un syndicat, sous la tutelle du
ministère.
« L’indépendance de la justice reste inachevée et le chemin
est encore long », estiment les juges militants. De leur côté,
ils ont commencé à élaborer une nouvelle loi, plus
ambitieuse que celle mijotée dans la cuisine du ministère,
quant à l’indépendance de la justice .
Haro sur la grippe aviaire
Depuis
l’annonce de la découverte de virus H5N1 en Egypte, l’état
d’alerte a été déclaré dans tous les gouvernorats. Un comité
national de lutte contre la grippe aviaire a été formé de
représentants des ministères concernés ainsi que de
spécialistes. Il avait le rôle de lutter contre cette
épidémie. Plusieurs mesures ont été prises : abattre toutes
les volailles se trouvant à proximité des zones où ont été
trouvés des échantillons de tests positifs, l’arrêt de la
vente et le transport des oiseaux d’intérieur et la fermeture
de tous les magasins de vente des volatiles. Les mesures
d’abattage, les restrictions prises par les autorités et la
peur des consommateurs ont d’ores et déjà provoqué de pertes
quotidiennes de 10 millions de livres égyptiennes. Aussi
plusieurs activités ont été affectées par le virus et des
milliers ont perdu leur gagne-pain. Ainsi les éleveurs et
commerçants ont manifesté devant l’Asssemblée du peuple pour
demander au gouvernement de leur trouver une solution.
Celui-ci a promis des indemnisations tout en appelant les
médias à assumer leur responsabilité dans la sensibilisation.
Le grand retour de Maximos
En
juillet 2006, le prêtre dissident Maximos Ier, alias Max
Michel, a annoncé la fondation de sa propre église. Ses
problèmes avec l’église mère datent de plusieurs décennies.
Alors qu’il faisait des études de théologie dans l’école du
clergé, ses critiques ininterrompues contre la hiérarchie
ecclésiastique, lui ont valu l’interdiction de prêcher parmi
les fidèles. Lorsque les pressions se sont accentuées, il a
décidé de se tourner vers une autre église orthodoxe
susceptible de lui donner plus de liberté. Après des années
passées aux Etats-Unis, il a ressurgi avec sa nouvelle
congrégation « parallèle » à l’église copte.
Si Maximos et sa pensée ont été refusés par les milieux
coptes, son affaire a ouvert le débat sur la démocratisation
de l’église de sorte à tolérer les différences. Pas question
pour le moment .
Confessions à couteaux tirés
Le
mois d’avril a témoigné d’un triple attentat à l’arme blanche
contre les fidèles de trois églises d’Alexandrie. Bilan, un
mort et cinq blessés. Le criminel, un « déséquilibré mental »
selon la police, est âgé de 25 ans. Il a fait irruption dans
trois églises, l’une à la suite de l’autre, avant d’être
arrêté. Suite à cette attaque des affrontements sanglants ont
eu lieu entre coptes et musulmans dans la ville, faisant un
mort et de nombreux blessés. Ces événements ont fait craindre
le spectre du retour des affrontements des années 1970.
Officiellement, pourtant, l’affaire a été considérée comme un
acte insignifiant et isolé, qui plus est, l’œuvre d’un «
déséquilibré mental » .
Le scoop présidentiel
Sous
le soleil brûlant d’un jour d’été, des dizaines de
journalistes défilent dans les rues du centre-ville en
direction du syndicat. Toujours pancartes à la main et aux
cris : « Nous voulons une presse libre ». Le Parlement est en
train de débattre un nouveau projet de loi sur la publication,
stipulant la peine de prison pour les cas d’atteinte à
l’intégrité financière. Ce jour-là, 28 journaux se sont
éclipsés en signe de protestation contre l’adoption de la
nouvelle loi qui n’est plus qu’une affaire de temps. Coup de
théâtre : le président Moubarak intervient et demande
l’annulation de l’article en question.
Les journalistes se gardent de tout triomphalisme : s’ils
viennent de marquer une victoire, la nouvelle loi adoptée
n’éloigne pas le spectre de la prison qui guette les
journalistes, notamment ceux qui osent porter atteinte au
président de la République, à un chef d’Etat étranger, aux
institutions publiques, aux forces armées, au pouvoir
judiciaire ... La liste est longue, aussi longue que le combat
pour la liberté de la presse.
L’opposition en déroute
2006
aura vu le parti Néo-Wafd connaître ses jours les plus
difficiles depuis son retour à la scène politique en 1984.
Avril : Le siège du parti se transforme en un vrai champ de
bataille. 23 personnes ont été blessées par balles au cours
d’affrontements entre les partisans de Noamane Gomaa,
président du parti démis de ses fonctions, et ceux de son
successeur Mahmoud Abaza. Les partisans fervents envahissent
le siège du parti, armés de barres de fer et de bâtons, voire
de pistolets. Le siège du parti est saccagé et une aile
entière du bâtiment a brûlé. « L’origine du problème réside
dans la difficulté de créer un parti, ceci amène les clans
rivaux au sein des partis à entrer en conflit dans l’espoir
d’évincer l’adversaire au lieu de faire scission, car créer un
parti est un vrai parcours du combattant », estime Gamal Fahmi
membre du conseil du Syndicat des journalistes. D’autres,
comme le chercheur Amr Hachem, pointent du doigt les
machinations d’un gouvernement qui veut voir imploser un à un
les partis d’opposition .