BILAN 2006.
Le régime de Riyad, apparemment stable, n’échappe pas aux
divisions confessionnelles. Les Etats-Unis pourraient être
tentés de déstabiliser le pays via sa minorité chiite.
Arabie saoudite, terrain miné
«
C’est une situation hypothétique et nous travaillons dur pour
l’éviter, mais si les choses tournent mal en Iraq, comme un
nettoyage ethnique, nous pensons que nous serons impliqués
dans la guerre » ... « Depuis le début de la crise en Iraq et
la formation du gouvernement, le royaume a dit qu’il se tenait
à équidistance de toutes les factions en Iraq, nous ne nous
plaçons pas en défenseurs d’une quelconque faction ou secte
iraqienne ». Un tas de propos incohérents concernant le
soutien saoudien aux sunnites iraqiens en cas de retrait
rapide américain de leur pays. Suite à ces propos, l’Arabie
saoudite a été sujet de beaucoup d’interrogations.
Essaye-t-elle d’éviter une nouvelle confrontation avec les
chiites du pays pour ne pas être objet de division comme la
plupart de ses voisins arabes ? En effet, le régime wahhabite
a depuis toujours été sujet de conflits internes avec les
habitants de la région sud, à savoir les chiites. Les chiites
saoudiens ont toujours souffert de leur spécificité ethnique.
Une série d’affrontements sanglants ont marqué leur histoire,
dont le plus célèbre a été en 1979 lorsqu’ils ont manifesté
contre la politique du gouvernement saoudien demandant à
celui-ci de les considérer comme de vrais citoyens et de leur
procurer un quota de pétrole se trouvant sur leurs terres. Le
gouvernement leur a envoyé 20 000 hommes de la sécurité
nationale pour mettre fin à leurs mouvements. Il en a résulté
des dizaines de morts et des centaines de blessés outre
l’arrestation de 1 200 personnes. Des affrontements qui se
sont répétés même de manière beaucoup moins intense.
Cela dit, pour Emad Gad, chercheur au Centre d’Etudes
Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, le gouvernement
saoudien arrive à bien contrôler la situation. « Le
gouvernement saoudien arrive à bien maîtriser les médias ainsi
que l’espace géographique pour éviter la pénétration de
quiconque à l’intérieur de cet espace chiite ». Cette
catégorie reste donc assez isolée à l’intérieur de l’Etat.
C’est peut-être cette position qui a poussé les Etats-Unis à
penser à cette idée de division.
Selon les hypothèses américaines, le phénomène de
balkanisation qui a touché les Etats arabes serait susceptible
d’atteindre l’Arabie saoudite qui, selon eux, peut aussi être
sujet de division. Moustapha Magdi, chercheur au Centre
d’études arabes et africaines, explique : « Tous ces conflits
ne peuvent jamais faire de stabilité dans cet Etat. Bien au
contraire, ils peuvent mener à une division réelle qui aura
sûrement lieu d’ici 10 ou 20 ans ». Et d’ajouter : « Le vrai
danger, aujourd’hui, est la présence de facteurs externes,
représentés notamment par les Etats-Unis, qui présageraient
cette division ». Selon Mohamad Abdel-Salam, chercheur au
CEPS, les Saoudiens ont d’autres craintes que le problème
chiite. Parmi les plus grands problèmes du royaume figure le
terrorisme, qui a vu le jour sur leur territoire. « Les
Saoudiens sont terrorisés par l’idée du retour des anciens
militants d’Iraq ».
Toujours la donne chiite
Pour les Américains, si l’Arabie saoudite se divise, tout le
monde arabe se divisera. Hypothèses qui laissent beaucoup
d’interrogations autour de l’intention américaine vis-à-vis de
ce pays. Pour Ahmed Youssef, directeur de l’Institut des
recherches et des études arabes, l’Amérique s’intéresse à
l’Arabie saoudite car elle est l’un des plus grands pays du
Golfe et le plus important en ressources pétrolières. « Les
Américains savent très bien qu’il s’agit d’un régime fondé sur
la culture du conservatisme. Pour eux, si ce conservatisme
disparaît, cela contaminera tous les autres Etats »,
explique-t-il.
D’après le plan américain du « grand Moyen-Orient », imaginé
par l’ancien colonel américain Ralph Peters, les nouvelles
frontières de cet Etat, comme tous les autres pays arabes,
seront basées sur l’ethnie et la religion. La partie sud de
cet Etat constituerait, selon ce plan, un super-Etat chiite
arabe auquel s’ajouteraient les provinces sud de l’Iraq en
majorité, des champs pétrolifères du Chatt Al-Arab iranien. La
partie Est du Royaume saoudien, pétrolifère, serait aussi
rattachée à cet Etat avec le Koweït, qui y serait enclavé. Il
propose aussi l’établissement d’un Etat islamique constitué de
La Mecque et de la Médina, qui serait alors un Etat sunnite.
Pour Moustapha Magdi, Washington veut maîtriser les sources
pétrolières et donner à Israël des frontières élargies. « Les
Etats-Unis essayent de reformuler le monde entier selon leur
propre volonté et leurs intérêts. Le pétrole et Israël sont
les deux facteurs selon lesquels ils bougent », lance-t-il.
Effectivement, Washington possède des mécanismes réels qui
pourront très facilement influencer la rue saoudienne. Il
suffit, comme l’explique Emad Gad, que les Américains
parviennent à s’adresser directement aux chiites saoudiens
pour les pousser à se révolter ou même à ouvrir les dossiers
des droits de l’homme. « Je ne crois pas que les Américains
aient pris la décision de peur d’encourager cette division.
S’ils l’avaient voulu, ils auraient bougé depuis longtemps ».
Et d’ajouter : « Mais est-ce que c’est dans leur intérêt ? Ils
se posent encore la question, surtout que dernièrement, ils
ont vu que la rue arabe est plus extrémiste que les pouvoirs
eux-mêmes ». Et des analystes de rappeler qu’en abritant les
lieux saints de l’islam, une division du royaume aurait des
effets imprévisibles.
Il existe donc une potentielle division de ce grand Etat arabe
que ce soit sous l’égide des Etats-Unis ou bien comme résultat
de sa politique intérieure. Le seul moyen d’éviter cette
division serait que la famille royale commence à traiter les
chiites comme étant de simples citoyens. « Diviser un pays
n’est pas facile. Mais il ne faut pas nier que ce qui s’est
passé en Iraq peut bien influencer les pays alentours, surtout
les pays du Golfe qui renferment des chiites. Il faudrait donc
absolument faire face à ce dangereux phénomène », conclut
Ahmed Youssef.
Chaïmaa
Abdel-Hamid