BILAN 2006.
Violences tous azimuts dans le cadre d’affrontements civils ou
ethniques ont marqué le monde arabe au cours de l’année : la
Palestine, l’Iraq et le Liban semblent aujourd’hui au bord du
précipice. Faut-il craindre un phénomène de balkanisation mené
sous l’égide des Etats-Unis et actionné par des puissances
régionale comme Israël et l’Iran ?
Le spectre de la division
Figés
devant leurs écrans de télévision, les Arabes voient les
Israéliens envahissant les villes et villages palestiniens et
tuant d’un sang-froid leurs habitants. La colère monte, même
si les scènes sont des plus familières. Voilà plus d’un
demi-siècle qu’ils les voient ou en entendent parler. Mais
quand le tireur est palestinien et la victime aussi, rien ne
peut autant choquer. Gaza est ensanglantée par des
affrontements entre le Fatah et le Hamas. On tire, on riposte,
des morts et des blessés tombent. Du jamais vu. Le sang
palestinien, jusqu’alors ligne rouge infranchissable, est
désormais légitime. Et en Iraq, le pays est au bord de la «
désintégration. Le pays et ses institutions risquent de
sombrer dans le chaos (...) menaçant la stabilité de toute la
région », selon un rapport de l’Organisation internationale
Crisis Group. Pas d’entente nationale, le gouvernement d’union
nationale dirigé par Nouri Al-Maliki n’est pas représentatif
et la situation sécuritaire continue à se détériorer. « La
violence confessionnelle a nettement augmenté malgré les
réunions entre responsables religieux et tribaux », précise un
rapport du Pentagone. Selon l’ambassadeur de la Ligue arabe en
Iraq, « en une semaine, à Bagdad et dans la province voisine
de Diyala, il y a eu 250 assassinats politiques dont cinq
chefs de tribus, tués après avoir participé à la conférence de
réconciliation nationale organisée par le premier ministre ».
Et entre Bagdad et Gaza, au Liban, les événements intervenus à
la suite de l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafiq
Hariri puis avec la guerre israélienne ont dégénéré en
tensions encore politiques mais avec le risque de prendre la
forme de discordes confessionnelles. Les foyers de tension et
les déchirures augmentent, soulevant les craintes d’un nouveau
découpage du monde arabe. Certains indices poussent à y
croire.
D’ailleurs le Rapport stratégique arabe 2005-2006, publié par
le Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques d’Al-Ahram
(CEPS), parle d’un changement de la région. « On passe d’un
Moyen-Orient instable à un Moyen-Orient morcelé ».
Depuis des décennies, le Moyen-Orient vit avec des tensions
internes prenant surtout la forme d’une lutte pour le pouvoir.
« Des conflits entre groupes armés et régimes, à l’exemple de
l’Algérie et d’autres, des tensions ethniques et
confessionnelles effectives comme au Soudan, ou latentes comme
en Iraq avec les chiites et les Kurdes. Des frictions
politiques comme en Syrie et au Maroc », estime Mohamad
Abdel-Salam, un des auteurs du rapport du CEPS. Donc au sein
de chaque pays, comme le dit Abdel-Salam, des tensions avaient
lieu sans pour autant influencer les régimes ni la structure
même de l’Etat. C’étaient les mêmes caractéristiques marquant
les relations entre les Etats, avec une vague de conflits
frontaliers. « Aucun pays n’était exempt d’un conflit
territorial avec son voisin. A ceci s’ajoutait une sorte de
compétition sur le rôle et l’influence régionaux, entre
l’Algérie et le Maroc, entre l’Egypte et l’Iraq ». Quand le
Soudan semblait se diriger vers une sorte de confédéralisme,
il était vu comme l’exception dans le monde arabe. A l’heure
actuelle, l’hypothèse d’un démembrement généralisé se pose,
c’est-à-dire une scission de la structure mère, autrement dit
de l’Etat. Le discours sur les ethnies et les minorités,
considéré alors tabou, a occupé une place de premier plan sur
la scène politique. « L’arabité comptait comme un dénominateur
commun à tous les Arabes sans préjudice à leur affiliation
confessionnelle et tribale ou à leur ascendance ethnique »,
affirme Barah Mikaïl, chercheur à l’Institut des Relations
Internationales et Stratégiques (IRIS) dans une interview
publiée dans Madarat gharbiya. Le clivage était limité, ses
manifestations aussi. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Dans ce même monde arabe, on n’hésite pas à parler d’une
balkanisation, d’une libanité ou d’une iraqité. On se rappelle
tous quels remous a suscité Saadeddine Ibrahim, directeur du
Centre Ibn Khaldoun, lorsqu’il a voulu tenir une conférence
sur les minorités dans le monde arabe. S’il manifeste la même
volonté aujourd’hui, peu oseront s’y opposer. La voix des
minorités se fait entendre. Les Kurdes d’Iraq rejettent
ouvertement un Iraq arabe et refusent même de hisser le
drapeau iraqien dans leurs régions. « L’idée d’un nouveau
Sykes-Picot avec des plans israélo-américains de division
était interprétée comme une théorie du complot. Mais les
indices de division les confirment d’une manière qui présage
une guerre ethnique ou civile », affirme Abdel-Salam. Pour la
première fois, la scission marque profondément l’identité des
Arabes.
A la place d’un pathétique désaccord entre les Arabes, les
pays de la région tombent dans les arènes d’un conflit qui
n’est pas le leur, un conflit entre deux projets, un américain
et l’autre iranien. Celui-ci se cristallise dans les zones «
arabes amorphes », estime le politologue Wahid Abdel-Méguid,
pour lequel une question historique comme celle de la
Palestine qui avait « des caractéristiques définies change
actuellement pour devenir un prolongement ou une polarisation
de ce conflit entre l’Iran et les Etats-Unis ». Ainsi, tous
les cas de tension comme l’Iraq, la Palestine et le Liban
ont-ils pour dénominateur commun que leur projet principal est
un « projet de résistance et qu’ils ont des liens étroits avec
l’Iran ».
Des facteurs intrinsèques
Cela dit, une balkanisation n’émane pas totalement de
pressions et d’ingérences étrangères. Il doit y exister des
facteurs inhérents qui favorisent la division. Abdel-Salam
souligne que ce qui se passe dans la région actuellement, «
est par exemple des mouvements de migration en masse comme de
l’Iraq vers la Jordanie. Il s’agit de problèmes de population
liés à des problèmes sur le terrain et à des changements des
systèmes politiques ». Résultat : on est dans une nouvelle
phase d’instabilité qui diverge de celle précédente. Elle
n’est pas basée sur des luttes pour le pouvoir, des conflits
d’intérêt ou des frictions politiques, comme auparavant, mais
plus sur d’affrontements entre les populations au sujet de
valeurs. Les visées stratégiques d’une balkanisation du monde
arabe se concrétisent-elles ? Abdel-Méguid affirme
qu’historiquement « c’est un processus historique différent.
Le conflit se déroule de manière différente. Ce qui décidera
de l’issue de l’affaire sera le vainqueur : l’Iran d’un côté
ou les Etats-Unis et Israël d’un autre ».
Si le terme de balkanisation n’est pas approprié à cent pour
cent, d’autres termes peuvent désigner cette réalité et sont
plus proches à l’esprit. « Le Nouveau Moyen-Orient », « Le
Grand Moyen-Orient », autant de concepts avec parfois des
cartes à l’appui, comme celle avancée par l’ancien
lieutenant-colonel de l’armée américaine Ralph Peters, qui
croit qu’un nouveau tracé des frontières basé sur des ethnies
et des confessions résoudrait les problèmes de la région. « Il
s’agit d’un mal nécessaire », d’après lui. Des termes proches
de ceux utilisés par la secrétaire d’Etat américaine,
Condoleezza Rice, sur la guerre israélienne contre le Liban :
« Les douleurs de l’accouchement ». Le tout rejoint ce
concept-clé de la politique américaine « le chaos constructif
». L’Administration Bush croyait que ce désordre en Iraq
allait changer et la carte et les valeurs dans la région.
L’idée n’est pas nouvelle. En 1982, un haut conseiller au
ministère israélien des Affaires étrangères, Oded Yinon,
dévoile le plan sioniste pour balkaniser le Proche-Orient. «
La dissolution de la Syrie et de l’Iraq en régions ethniques
et religieuses comme au Liban est le principal objectif
d’Israël sur le front est sur le long terme (...). Sur le
court terme c’est la force iraqienne qui constitue la plus
forte menace pour Israël. Elle est même plus importante pour
nous que celle de la Syrie », écrit-il. Les pays qui semblent
stables à l’heure actuelle sont dans une situation plus
critique que celle de l’Iraq, du Liban et du Soudan. Au moins,
ce dernier pays est parvenu à un compromis ou une formule de
confédération, l’Iraq s’approche d’une fédération. Et le Liban
a bien appris la leçon de la guerre civile. Et dans les deux
cas, on parle d’une répartition du pouvoir et d’une
distribution des richesses. Ce sont les pays
traditionnellement unis qui commencent à faire face à ce
communitarisme. « La Syrie est assez fragile avec une minorité
au pouvoir. L’Egypte, pour la première fois, fait l’objet de
propos prononcés ouvertement non seulement sur les Nubiens et
les coptes, mais aussi les bédouins et les bahais. Il y a des
problèmes de minorités en Algérie et au Maroc ainsi que dans
le Golfe », estime Abdel-Salam. C’est le scénario le plus
pessimiste.
Le scénario le plus optimiste est le statu quo.
Historiquement, le Proche-Orient a démontré que c’est une
région qui pourrait longtemps survivre sans stabilité et sans
pour autant s’écrouler. En Algérie, la violence a mené le pays
au bord du précipice mais sans y tomber. La Palestine voilà
depuis 1948 qu’elle est aussi entre guerre et paix, l’Iraq est
en guerre depuis les années 1980, date de son aventure
iranienne et ses Kurdes sont plus ou moins indépendants depuis
l’invasion du Koweït en 1990. Mohamad Abdel-Salam renforce cet
avis du statu quo en affirmant que les Américains avaient
autrefois comme but au Proche-Orient « la stabilité à tout
prix. Sous Bush cette stabilité n’était plus prioritaire.
Parfois, c’était même le contraire, en sacrifiant ses alliés
pour atteindre ses objectifs ». Après les dernières élections
du Congrès où les Républicains ont subi un revers, Washington
tente de revenir à l’idée de stabilité, mais sans vision. Pour
Abdel-Salam « les deux ans qui restent à cette Administration
seront marqués par une limitation des dégâts, sans projet
d’avenir ».
La vision fait défaut aux Américains et aux Arabes aussi. Ces
derniers n’ont pas assez d’imagination pour sortir de
l’impasse. Pour eux, le temps est le meilleur remède, mais ils
ne se rendent pas compte que la notion de temps a changé. Ce
qui se modifiait en dix ans peut l’être maintenant en un seul.
Samar Al-Gamal
Ahmed Loutfi