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 Semaine du 27 décembre 2006 au 2 janvier 2007, numéro 642

 

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Bilan Monde

BILAN 2006. Violences tous azimuts dans le cadre d’affrontements civils ou ethniques ont marqué le monde arabe au cours de l’année : la Palestine, l’Iraq et le Liban semblent aujourd’hui au bord du précipice. Faut-il craindre un phénomène de balkanisation mené sous l’égide des Etats-Unis et actionné par des puissances régionale comme Israël et l’Iran ?

Le spectre de la division

Figés devant leurs écrans de télévision, les Arabes voient les Israéliens envahissant les villes et villages palestiniens et tuant d’un sang-froid leurs habitants. La colère monte, même si les scènes sont des plus familières. Voilà plus d’un demi-siècle qu’ils les voient ou en entendent parler. Mais quand le tireur est palestinien et la victime aussi, rien ne peut autant choquer. Gaza est ensanglantée par des affrontements entre le Fatah et le Hamas. On tire, on riposte, des morts et des blessés tombent. Du jamais vu. Le sang palestinien, jusqu’alors ligne rouge infranchissable, est désormais légitime. Et en Iraq, le pays est au bord de la « désintégration. Le pays et ses institutions risquent de sombrer dans le chaos (...) menaçant la stabilité de toute la région », selon un rapport de l’Organisation internationale Crisis Group. Pas d’entente nationale, le gouvernement d’union nationale dirigé par Nouri Al-Maliki n’est pas représentatif et la situation sécuritaire continue à se détériorer. « La violence confessionnelle a nettement augmenté malgré les réunions entre responsables religieux et tribaux », précise un rapport du Pentagone. Selon l’ambassadeur de la Ligue arabe en Iraq, « en une semaine, à Bagdad et dans la province voisine de Diyala, il y a eu 250 assassinats politiques dont cinq chefs de tribus, tués après avoir participé à la conférence de réconciliation nationale organisée par le premier ministre ». Et entre Bagdad et Gaza, au Liban, les événements intervenus à la suite de l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafiq Hariri puis avec la guerre israélienne ont dégénéré en tensions encore politiques mais avec le risque de prendre la forme de discordes confessionnelles. Les foyers de tension et les déchirures augmentent, soulevant les craintes d’un nouveau découpage du monde arabe. Certains indices poussent à y croire.

D’ailleurs le Rapport stratégique arabe 2005-2006, publié par le Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques d’Al-Ahram (CEPS), parle d’un changement de la région. « On passe d’un Moyen-Orient instable à un Moyen-Orient morcelé ».

Depuis des décennies, le Moyen-Orient vit avec des tensions internes prenant surtout la forme d’une lutte pour le pouvoir. « Des conflits entre groupes armés et régimes, à l’exemple de l’Algérie et d’autres, des tensions ethniques et confessionnelles effectives comme au Soudan, ou latentes comme en Iraq avec les chiites et les Kurdes. Des frictions politiques comme en Syrie et au Maroc », estime Mohamad Abdel-Salam, un des auteurs du rapport du CEPS. Donc au sein de chaque pays, comme le dit Abdel-Salam, des tensions avaient lieu sans pour autant influencer les régimes ni la structure même de l’Etat. C’étaient les mêmes caractéristiques marquant les relations entre les Etats, avec une vague de conflits frontaliers. « Aucun pays n’était exempt d’un conflit territorial avec son voisin. A ceci s’ajoutait une sorte de compétition sur le rôle et l’influence régionaux, entre l’Algérie et le Maroc, entre l’Egypte et l’Iraq ». Quand le Soudan semblait se diriger vers une sorte de confédéralisme, il était vu comme l’exception dans le monde arabe. A l’heure actuelle, l’hypothèse d’un démembrement généralisé se pose, c’est-à-dire une scission de la structure mère, autrement dit de l’Etat. Le discours sur les ethnies et les minorités, considéré alors tabou, a occupé une place de premier plan sur la scène politique. « L’arabité comptait comme un dénominateur commun à tous les Arabes sans préjudice à leur affiliation confessionnelle et tribale ou à leur ascendance ethnique », affirme Barah Mikaïl, chercheur à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) dans une interview publiée dans Madarat gharbiya. Le clivage était limité, ses manifestations aussi. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Dans ce même monde arabe, on n’hésite pas à parler d’une balkanisation, d’une libanité ou d’une iraqité. On se rappelle tous quels remous a suscité Saadeddine Ibrahim, directeur du Centre Ibn Khaldoun, lorsqu’il a voulu tenir une conférence sur les minorités dans le monde arabe. S’il manifeste la même volonté aujourd’hui, peu oseront s’y opposer. La voix des minorités se fait entendre. Les Kurdes d’Iraq rejettent ouvertement un Iraq arabe et refusent même de hisser le drapeau iraqien dans leurs régions. « L’idée d’un nouveau Sykes-Picot avec des plans israélo-américains de division était interprétée comme une théorie du complot. Mais les indices de division les confirment d’une manière qui présage une guerre ethnique ou civile », affirme Abdel-Salam. Pour la première fois, la scission marque profondément l’identité des Arabes.

A la place d’un pathétique désaccord entre les Arabes, les pays de la région tombent dans les arènes d’un conflit qui n’est pas le leur, un conflit entre deux projets, un américain et l’autre iranien. Celui-ci se cristallise dans les zones « arabes amorphes », estime le politologue Wahid Abdel-Méguid, pour lequel une question historique comme celle de la Palestine qui avait « des caractéristiques définies change actuellement pour devenir un prolongement ou une polarisation de ce conflit entre l’Iran et les Etats-Unis ». Ainsi, tous les cas de tension comme l’Iraq, la Palestine et le Liban ont-ils pour dénominateur commun que leur projet principal est un « projet de résistance et qu’ils ont des liens étroits avec l’Iran ».

Des facteurs intrinsèques

Cela dit, une balkanisation n’émane pas totalement de pressions et d’ingérences étrangères. Il doit y exister des facteurs inhérents qui favorisent la division. Abdel-Salam souligne que ce qui se passe dans la région actuellement, « est par exemple des mouvements de migration en masse comme de l’Iraq vers la Jordanie. Il s’agit de problèmes de population liés à des problèmes sur le terrain et à des changements des systèmes politiques ». Résultat : on est dans une nouvelle phase d’instabilité qui diverge de celle précédente. Elle n’est pas basée sur des luttes pour le pouvoir, des conflits d’intérêt ou des frictions politiques, comme auparavant, mais plus sur d’affrontements entre les populations au sujet de valeurs. Les visées stratégiques d’une balkanisation du monde arabe se concrétisent-elles ? Abdel-Méguid affirme qu’historiquement « c’est un processus historique différent. Le conflit se déroule de manière différente. Ce qui décidera de l’issue de l’affaire sera le vainqueur : l’Iran d’un côté ou les Etats-Unis et Israël d’un autre ».

Si le terme de balkanisation n’est pas approprié à cent pour cent, d’autres termes peuvent désigner cette réalité et sont plus proches à l’esprit. « Le Nouveau Moyen-Orient », « Le Grand Moyen-Orient », autant de concepts avec parfois des cartes à l’appui, comme celle avancée par l’ancien lieutenant-colonel de l’armée américaine Ralph Peters, qui croit qu’un nouveau tracé des frontières basé sur des ethnies et des confessions résoudrait les problèmes de la région. « Il s’agit d’un mal nécessaire », d’après lui. Des termes proches de ceux utilisés par la secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, sur la guerre israélienne contre le Liban : « Les douleurs de l’accouchement ». Le tout rejoint ce concept-clé de la politique américaine « le chaos constructif ». L’Administration Bush croyait que ce désordre en Iraq allait changer et la carte et les valeurs dans la région. L’idée n’est pas nouvelle. En 1982, un haut conseiller au ministère israélien des Affaires étrangères, Oded Yinon, dévoile le plan sioniste pour balkaniser le Proche-Orient. « La dissolution de la Syrie et de l’Iraq en régions ethniques et religieuses comme au Liban est le principal objectif d’Israël sur le front est sur le long terme (...). Sur le court terme c’est la force iraqienne qui constitue la plus forte menace pour Israël. Elle est même plus importante pour nous que celle de la Syrie », écrit-il. Les pays qui semblent stables à l’heure actuelle sont dans une situation plus critique que celle de l’Iraq, du Liban et du Soudan. Au moins, ce dernier pays est parvenu à un compromis ou une formule de confédération, l’Iraq s’approche d’une fédération. Et le Liban a bien appris la leçon de la guerre civile. Et dans les deux cas, on parle d’une répartition du pouvoir et d’une distribution des richesses. Ce sont les pays traditionnellement unis qui commencent à faire face à ce communitarisme. « La Syrie est assez fragile avec une minorité au pouvoir. L’Egypte, pour la première fois, fait l’objet de propos prononcés ouvertement non seulement sur les Nubiens et les coptes, mais aussi les bédouins et les bahais. Il y a des problèmes de minorités en Algérie et au Maroc ainsi que dans le Golfe », estime Abdel-Salam. C’est le scénario le plus pessimiste.

Le scénario le plus optimiste est le statu quo. Historiquement, le Proche-Orient a démontré que c’est une région qui pourrait longtemps survivre sans stabilité et sans pour autant s’écrouler. En Algérie, la violence a mené le pays au bord du précipice mais sans y tomber. La Palestine voilà depuis 1948 qu’elle est aussi entre guerre et paix, l’Iraq est en guerre depuis les années 1980, date de son aventure iranienne et ses Kurdes sont plus ou moins indépendants depuis l’invasion du Koweït en 1990. Mohamad Abdel-Salam renforce cet avis du statu quo en affirmant que les Américains avaient autrefois comme but au Proche-Orient « la stabilité à tout prix. Sous Bush cette stabilité n’était plus prioritaire. Parfois, c’était même le contraire, en sacrifiant ses alliés pour atteindre ses objectifs ». Après les dernières élections du Congrès où les Républicains ont subi un revers, Washington tente de revenir à l’idée de stabilité, mais sans vision. Pour Abdel-Salam « les deux ans qui restent à cette Administration seront marqués par une limitation des dégâts, sans projet d’avenir ».

La vision fait défaut aux Américains et aux Arabes aussi. Ces derniers n’ont pas assez d’imagination pour sortir de l’impasse. Pour eux, le temps est le meilleur remède, mais ils ne se rendent pas compte que la notion de temps a changé. Ce qui se modifiait en dix ans peut l’être maintenant en un seul.

Samar Al-Gamal
Ahmed Loutfi

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3 QUESTIONS À
Moustapha Al-Fiqi,
président de la commission des affaires étrangères au Parlement.

« Il n’existe pas un seul agenda arabe pour faire face aux trois agendas étrangers » 

Al-Ahram Hebdo : Estimez-vous que l’an 2006 se place sous le signe d’un début de morcellement des pays arabes ?

Moustapha Al-Fiqi : A un certain point, nous sommes passés d’une région plus ou moins en manque de stabilité à une région en voie de déchirure. Sans être trop pessimiste, il suffit de jeter un coup d’œil sur la situation en Iraq pour voir à quel point elle est en perpétuelle détérioration. La division au Liban, avec de fortes tensions entre les différents protagonistes ainsi que les affrontements interpalestiniens. Tout cela renforce cette idée que les conflits ont changé de cap.

— Mais qu’est-ce qui vous pousse à croire en une déchirure ?

— Ce n’est peut-être pas trop explicite ou tangible. Mais par exemple en Iraq, les affrontements ou les violences étaient plus dirigés vers les forces occupantes avec des attaques interiraqiennes aussi. Cependant, cette année a concrétisé la scission entre chiites et sunnites, Kurdes et Arabes, chrétiens et musulmans. Et c’est la règle dans tout le reste. Au Liban, lorsque le mandat d’Emile Lahoud a été prolongé, le pays du Cèdre est devenu instable. Aujourd’hui c’est presque un déchirement entre les différentes forces. On n’a d’ailleurs pas atteint de morcellement complet.

— Comment donc l’éviter ?

— Je crois que la situation peut être sauvée. Avec des efforts arabes, on peut éviter une guerre civile de part et d’autre de la région. En Iraq, la situation est assez grave et compliquée, les Américains eux-mêmes l’ont admis, mais au Liban ou en Palestine, une certaine logique peut nous épargner le pire. Qu’on commence à Beyrouth avec un gouvernement d’union nationale, accompagné d’un aval sur la création d’un tribunal international sur les assassinats au pays.

— Mais ce déchirement est-il dû à une crise interne ou à un conflit par procuration entre l’Iran et l’Amérique ?

— La région est certes propice à cette division, il y a beaucoup d’éléments internes qui poussent vers cette direction. Ce conflit irano-américain est également vrai. Ce n’est pas un secret, il y a un agenda iranien pour la région, un autre américain et un troisième israélien, mais paradoxalement, il n’existe pas un seul agenda arabe pour faire face à ces trois agendas étrangers.

 

 




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