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 Semaine du 27 décembre 2006 au 2 janvier 2007, numéro 642

 

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Arts

Théâtre . Cette semaine, à Tunis, le théâtre El Hamra a fêté ses 84 ans, ainsi que la clôture d’un programme de formation conçu et dirigé par Ezzeddine Gannoun.

Vieillir pour se bonifier

Au 28 rue El Jazira, Tunis, et plus précisément au croisement de la ville moderne et de la médina, l’ex-cinéma Al Hambra, merveilleux édifice baroque datant de 1922, passe en 1985 aux mains de Ezzeddine Gannoun qui fera de cet espace un théâtre de tous les arts : El Hamra. Aujourd’hui, c’est la fête. Mais il ne faut pas oublier qu’au théâtre, 84 ans est un bel âge. Plus les murs se taillent de rides, plus ils sont beaux, et la mémoire de se creuser dans l’entrefilet des pierres. Aujourd’hui, ce legs respire le renouveau tout en respectant son air 1920. Il s’y passe quelque chose d’extraordinaire.

Rien dans le monde arabe ne ressemble ou correspond à ce qu’a inventé Gannoun dans son théâtre, à savoir le Centre arabo-africain de formation et de recherche théâtrales. Il y invite depuis mars 2001 de jeunes artistes qui seront encadrés par des spécialistes (cette année, Gannoun, mise en scène ; Leïla Toubel, dramaturgie ; Raja Ben Ammar, placement du corps ; Anissa Bderi, costumes ; Jelal Chammout, Syrie, éclairage ; Chadi Khriss, Jordanie, musique), dont le rôle va à l’encontre de l’enseignement académique. Le programme « La Formation dans tous ses états » offre un espace d’expérimentation individuelle et collective. Il s’agit de travailler selon un principe qui met en valeur les capacités de chacun fondues dans une création plurielle. Ainsi va le cheminement du groupe, d’analyses à synthèses, de propositions à décisions, de maladresse à justesse, chacun ira, sous la direction de l’encadreur, chercher dans son potentiel corporel, affectif et idéologique tout ce qu’il pourra donner (au sens le plus large, presque sacré) pour renforcer l’image finale. La règle du jeu est d’aller jusqu’au bout. Car c’est la seule manière de s’ouvrir sans préjugés, de transcender les barrières, de casser les tabous. Et voilà que le jour de la clôture du stage, le spectacle intitulé Pour le meilleur et pour la mort est la consécration de la méthode Gannoun, qui suppose une nouvelle écriture scénique construite essentiellement par l’alphabet des corps des comédiens.

Face à un mur (réel et/ou fictif), les damnés de la terre cherchent à le traverser. Il suffit d’atteindre les rivages de l’Italie ou de l’Espagne, qui sont si proches pour trouver le paradis, dit-on. Mais la mort nous guette déjà sur les flots. Sur la scène, les acteurs se débattent, se jettent, coulent, remontent à la surface, se cognent aux vagues murales, grimpent le mur aquatique, glissent en s’écorchant, s’accrochent au vide, ils y sont, croient y être, voient bien qu’ils n’y sont pas mais continuent d’escalader le mur. Voici le paradis au loin. Ecartelés, la mort les prend, un à un dans ses bras. Ainsi se termine leur histoire dont seul le public d’El Hamra, ce soir-là, épouvanté et ému, aura été témoin.

A ce propos, le conteur Kamel Guennoun (Kabylie/France), venu avec son ami Jihad Darwich (Liban/France) nous raconter des histoires à l’occasion de l’anniversaire du lieu, fait part à l’Hebdo d’un conte. Dans un hôpital, trois malades alités sont sur le point de mourir. Celui qui se trouve le plus proche de la fenêtre raconte aux deux autres les merveilles qu’il voit au dehors. Le plus éloigné souhaite la mort de celui-ci qui ne tardera pas à disparaître. Aussitôt, il le remplace. De l’autre côté de la fenêtre, il voit un mur ! A son tour, il raconte à son voisin les merveilles qu’il voit au dehors.

Fallait-il immigrer clandestinement ?

Et pour terminer la fête, une soirée panache où Nejib Khalafallah danse sur les marches de la scène, comme un aimant qui se décolle tandis que Adel Mothéré lit le souvenir, et la très belle Leïla Toubel de nous guider dans la mémoire des chefs-d’œuvre d’El Hamra. Mais rien n’est plus alarmant que de savoir que le projet de Gannoun n’aura pas de suite tant que les problèmes financiers ne seront pas résolus. « Je dois trouver des ressources pour réaliser mon rêve. Seul le projet artistique peut continuer dans d’autres termes, avec des moyens plus précaires. Et pour les stagiaires, c’est la fin d’une étape et non d’un projet, je l’espère. Les jeunes metteurs en scène vont commencer leur formation sur le tas. Ils vont travailler chez eux, où ils vont créer, provoquer surtout, des occasions pour travailler », nous dit Gannoun. Il nous dira aussi — sans fausse modestie — combien il a appris de la rencontre de sensibilités différentes. Combien sa connaissance, sa formation, son approche, sa démarche ont été enrichies.

Son dernier spectacle Otages, qui a été présenté au Caire, représente un virage, il s’explique : « Otages s’est inspiré pratiquement du corps africain et du corps arabe libéré. C’est pourquoi les comédiens s’y expriment par leur corps, non pas dans le domaine de la danse, qui est un art indépendant, mais beaucoup plus dans l’expression théâtrale, par le biais du corps. C’est un langage gestuel qui est développé dans l’émotion, dans le fondement de l’art dramatique, donc du théâtre ».

Avant de quitter Gannoun dans son écrin, il nous soufflera : « Depuis 22 ans, j’y berce mes rêves et j’en réalise quelques-uns. Les murs vieillissent, c’est vrai, mais leur charme augmente. Comme on dit : les bonnes soupes sont dans les vieilles marmites. Ce lieu qui a une âme et ces vieux murs m’inspirent et m’interrogent. C’est pourquoi je suis en relation amoureuse et très affective avec cet espace. 22 ans après, je peux dire que j’appartiens à ces murs et qu’ils m’appartiennent ».

Menha el Batraoui

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