Théâtre .
Cette semaine, à Tunis, le théâtre El Hamra a fêté ses 84 ans,
ainsi que la clôture d’un programme de formation conçu et
dirigé par Ezzeddine Gannoun.
Vieillir pour se bonifier
Au
28 rue El Jazira, Tunis, et plus précisément au croisement de
la ville moderne et de la médina, l’ex-cinéma Al Hambra,
merveilleux édifice baroque datant de 1922, passe en 1985 aux
mains de Ezzeddine Gannoun qui fera de cet espace un théâtre
de tous les arts : El Hamra. Aujourd’hui, c’est la fête. Mais
il ne faut pas oublier qu’au théâtre, 84 ans est un bel âge.
Plus les murs se taillent de rides, plus ils sont beaux, et la
mémoire de se creuser dans l’entrefilet des pierres.
Aujourd’hui, ce legs respire le renouveau tout en respectant
son air 1920. Il s’y passe quelque chose d’extraordinaire.
Rien dans le monde arabe ne ressemble ou correspond à ce qu’a
inventé Gannoun dans son théâtre, à savoir le Centre
arabo-africain de formation et de recherche théâtrales. Il y
invite depuis mars 2001 de jeunes artistes qui seront encadrés
par des spécialistes (cette année, Gannoun, mise en scène ;
Leïla Toubel, dramaturgie ; Raja Ben Ammar, placement du corps
; Anissa Bderi, costumes ; Jelal Chammout, Syrie, éclairage ;
Chadi Khriss, Jordanie, musique), dont le rôle va à l’encontre
de l’enseignement académique. Le programme « La Formation dans
tous ses états » offre un espace d’expérimentation
individuelle et collective. Il s’agit de travailler selon un
principe qui met en valeur les capacités de chacun fondues
dans une création plurielle. Ainsi va le cheminement du
groupe, d’analyses à synthèses, de propositions à décisions,
de maladresse à justesse, chacun ira, sous la direction de
l’encadreur, chercher dans son potentiel corporel, affectif et
idéologique tout ce qu’il pourra donner (au sens le plus
large, presque sacré) pour renforcer l’image finale. La règle
du jeu est d’aller jusqu’au bout. Car c’est la seule manière
de s’ouvrir sans préjugés, de transcender les barrières, de
casser les tabous. Et voilà que le jour de la clôture du
stage, le spectacle intitulé Pour le meilleur et pour la mort
est la consécration de la méthode Gannoun, qui suppose une
nouvelle écriture scénique construite essentiellement par
l’alphabet des corps des comédiens.
Face à un mur (réel et/ou fictif), les damnés de la terre
cherchent à le traverser. Il suffit d’atteindre les rivages de
l’Italie ou de l’Espagne, qui sont si proches pour trouver le
paradis, dit-on. Mais la mort nous guette déjà sur les flots.
Sur la scène, les acteurs se débattent, se jettent, coulent,
remontent à la surface, se cognent aux vagues murales,
grimpent le mur aquatique, glissent en s’écorchant,
s’accrochent au vide, ils y sont, croient y être, voient bien
qu’ils n’y sont pas mais continuent d’escalader le mur. Voici
le paradis au loin. Ecartelés, la mort les prend, un à un dans
ses bras. Ainsi se termine leur histoire dont seul le public
d’El Hamra, ce soir-là, épouvanté et ému, aura été témoin.
A ce propos, le conteur Kamel Guennoun (Kabylie/France), venu
avec son ami Jihad Darwich (Liban/France) nous raconter des
histoires à l’occasion de l’anniversaire du lieu, fait part à
l’Hebdo d’un conte. Dans un hôpital, trois malades alités sont
sur le point de mourir. Celui qui se trouve le plus proche de
la fenêtre raconte aux deux autres les merveilles qu’il voit
au dehors. Le plus éloigné souhaite la mort de celui-ci qui ne
tardera pas à disparaître. Aussitôt, il le remplace. De
l’autre côté de la fenêtre, il voit un mur ! A son tour, il
raconte à son voisin les merveilles qu’il voit au dehors.
Fallait-il immigrer clandestinement ?
Et pour terminer la fête, une soirée panache où Nejib
Khalafallah danse sur les marches de la scène, comme un aimant
qui se décolle tandis que Adel Mothéré lit le souvenir, et la
très belle Leïla Toubel de nous guider dans la mémoire des
chefs-d’œuvre d’El Hamra. Mais rien n’est plus alarmant que de
savoir que le projet de Gannoun n’aura pas de suite tant que
les problèmes financiers ne seront pas résolus. « Je dois
trouver des ressources pour réaliser mon rêve. Seul le projet
artistique peut continuer dans d’autres termes, avec des
moyens plus précaires. Et pour les stagiaires, c’est la fin
d’une étape et non d’un projet, je l’espère. Les jeunes
metteurs en scène vont commencer leur formation sur le tas.
Ils vont travailler chez eux, où ils vont créer, provoquer
surtout, des occasions pour travailler », nous dit Gannoun. Il
nous dira aussi — sans fausse modestie — combien il a appris
de la rencontre de sensibilités différentes. Combien sa
connaissance, sa formation, son approche, sa démarche ont été
enrichies.
Son dernier spectacle Otages, qui a été présenté au Caire,
représente un virage, il s’explique : « Otages s’est inspiré
pratiquement du corps africain et du corps arabe libéré. C’est
pourquoi les comédiens s’y expriment par leur corps, non pas
dans le domaine de la danse, qui est un art indépendant, mais
beaucoup plus dans l’expression théâtrale, par le biais du
corps. C’est un langage gestuel qui est développé dans
l’émotion, dans le fondement de l’art dramatique, donc du
théâtre ».
Avant de quitter Gannoun dans son écrin, il nous soufflera : «
Depuis 22 ans, j’y berce mes rêves et j’en réalise
quelques-uns. Les murs vieillissent, c’est vrai, mais leur
charme augmente. Comme on dit : les bonnes soupes sont dans
les vieilles marmites. Ce lieu qui a une âme et ces vieux murs
m’inspirent et m’interrogent. C’est pourquoi je suis en
relation amoureuse et très affective avec cet espace. 22 ans
après, je peux dire que j’appartiens à ces murs et qu’ils
m’appartiennent ».
Menha el
Batraoui