Exposition .
Dans sa nouvelle création, installation-vidéo intitulée You
Will be Killed (Tu seras tué), Amal Qénawi déconcerte. Aussi
bien par cette emprise directe sur le spectateur, que par son
voyage dans l’univers du subconscient.
Poésie du funèbre
Dans
la salle obscure de l’espace Karim Francis du centre-ville, on
est confronté à son sort inéluctable : You Will be Killed (tu
seras tué). Dans un face-à-face avec cette installation-vidéo
d’animation, on est entraîné par une puissance inévitable vers
l’univers d’Amal Qénawi.
Et dès le début, les planches d’animation accélérées montrant
les différentes prises de vues d’une pièce macabre (un
hôpital, une pièce désertée ou espace de mort métaphorique),
l’image de labyrinthe, d’espace suffocant, convoque les fameux
vers du grand poète égyptien Amal Donqol, sur son lit
d’agonie. « Dans les salles d’opération/le masque des médecins
était blanc/les manteaux blancs/les auréoles des infirmières
blanches/les draps/la couleur des lits, des bandages et du
coton/les somnifères et le sérum/le verre de lait/Tout cela
exhale la faiblesse dans mon cœur/Toute cette blancheur me
rappelle du cercueil ». Car même s’il est question pour la
jeune artiste, née en 1974, de la mort, tout simplement, même
si dans ses œuvres précédentes, il était toujours question
d’un sentiment de violent malaise, d’un mal de vivre, l’œuvre
d’Amal Qénawi est très poétique. Une poésie qui lui est
propre, puisqu’au-delà des rats qui attaquent le visage
humain, des organes suspendus, des longues chevelures
féminines qui se défigurent en flots de sang, au-delà de
toutes ces formes métaphoriques, elle dissèque le sens de la
vie.
Sur un fond de mélange bien contrôlé de musique classique,
d’air d’opéra, on est embaumé dans un état de somnolence,
d’une anesthésie disant, tout naturellement, le fait de
guetter la mort, l’attendre, en être surpris, subir sa
cruauté, avec en arrière-plan les multiples interrogations du
subconscient et du monde spirituel. Cette poésie est également
une composante du travail d’Amal Qénawi qui le conçoit à
partir d’une réflexion à la fois personnelle et philosophique.
D’ailleurs, lorsqu’elle crée en 2002 son œuvre La Pièce, où
l’artiste même était une partie essentielle de l’installation,
elle s’était basée sur un journal qu’elle écrivait
régulièrement pendant deux ans d’arrêt de travail et dans
lequel elle interrogeait la frontière fuyante entre ce qui est
réel et ce dont on se souvient. Elle écrit joliment en
commentant son irréductible La Pièce : « Dans cette
œuvre, j’essaie de créer un espace où je pourrais négocier mes
identités vis-à-vis du monde qui m’entoure en utilisant un
large éventail de supports. J’ai souvent essayé d’explorer le
monde du rêve et de l’illusion par rapport à notre mémoire de
la réalité. Je l’ai fait en percevant un monde métaphorique
caché derrière le monde physique ».
Ainsi, ce monde physique qui nous surprend à chaque fois
qu’elle présente une de ses œuvres, est non seulement un label
de modernité, mais une partie inhérente de la quête de
l’artiste. Répétitifs, les détails du physique se répercutent
d’une œuvre à l’autre, formant l’univers de l’artiste qui
croit fort bien à la continuité de la recherche artistique,
sans jamais tomber dans la redondance. Les bras, les jambes,
les papillons, les perles, les pièces en dentelles, la
présence animale féroce, la lumière imposante, tous ces
éléments qu’on retrouve souvent dans son œuvre sont les traces
d’un univers physique décomposé. Mais qui entrent toujours en
rapport avec l’énergie latente, la subtilité des sentiments.
Ainsi, on se remémore du rapport du voile blanc dentelé avec
la lumière bleutée dans Frozen Memory (mémoire congelée), ou
de la robe en dentelle avec le cœur, organe en chair et en os
cousu et décousu sur scène. Ou encore des rats et du rouge
rosé (comme du sang dilué) dans son installation-vidéo Purple
Artificial Forest (la forêt rose artificielle). Couleur qui
devient plus imposante dans sa présente œuvre You Will be
Killed. Plus directement, cette fois-ci, le sang est
omniprésent — même dans sa couleur inventée violetée et
artistique — pour couvrir le visage inconscient d’une femme
allongée, agonisante ou engourdie (qui est probablement le
visage de l’artiste). La technique rapide de l’animation à
laquelle elle recourt nous présente les atrocités rapidement
pour nous tenir en haleine. Pour nous déranger, comme le
voulait l’artiste avec son œuvre.
Puisqu’au-delà du morbide et du cruel, il y a toujours cette
émotion, cette expression de l’intimité qui bouleverse, You
Will be Killed (tu seras tué) peut rappeler facilement une
série policière, à l’américaine, avec un leitmotiv menaçant du
prototype du cow-boy, par exemple. Il est vrai que le rythme
est saccadé, que la cruauté est enracinée, mais ce qui fait
son originalité et sa poésie, c’est cette recherche à la fois
de l’intime et du collectif. La sincérité de l’expérience,
celle de la projection, est ce qui fait exactement son
hyper-puissance sur le spectateur.
Le You Will
be Killed devient naturellement We Will be Killed.
Dina Kabil