Al-Ahram Hebdo, Afrique | Bruit de bottes
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 Semaine du 27 décembre 2006 au 2 janvier 2007, numéro 642

 

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Afrique

Somalie-Ethiopie . Le conflit interne a pris une nouvelle dimension avec l’annonce par Addis-Abeba de son entrée en guerre contre les tribunaux islamiques. Les mises en garde contre les risques d’une déstabilisation régionale se multiplient. 

Bruit de bottes 

Tous les ingrédients sont désormais réunis pour un embrasement de la Corne de l’Afrique. Après des mois de tensions et de menaces, le conflit déchirant la Somalie et opposant les tribunaux islamiques au gouvernement de transition est entré dans une phase critique avec l’entrée en guerre de l’Ethiopie voisine. Au point que Saïd Djinnit, commissaire pour la paix et la sécurité de l’Union Africaine (UA) a déclaré : « On ne peut exclure les scénarios catastrophes et une situation de chaos et de déflagration régionale », dans la Corne de l’Afrique.

En effet, quelques jours après la reprise des hostilités entre les miliciens islamiques et les forces gouvernementales, l’Ethiopie a reconnu intervenir militairement en Somalie. Une première depuis le déclenchement des troubles internes. Avec cette déclaration de guerre d’Addis-Abeba contre les milices islamistes, on passe de la guerre civile à un conflit régional qui risque de s’étendre aussi à l’Erythrée, qui, elle, soutient les tribunaux islamiques, menant ainsi contre l’Ethiopie une guerre par procuration en raison du litige frontalier qui oppose les deux pays depuis 1998.

L’Ethiopie, de son côté, a justifié cette intervention par les menaces directes que font peser, selon elle, les islamistes sur sa sécurité et sa souveraineté. Dans une allocution télévisée dimanche soir, le premier ministre éthiopien Meles Zenawi a affirmé que son gouvernement ne tentait pas « d’imposer un gouvernement » chez son voisin, pas plus qu’il n’a « l’intention de s’immiscer dans les affaires internes de la Somalie ». Et d’ajouter : « Nous avons seulement été forcés (d’intervenir) par les circonstances. Notre patience était à bout, face aux provocations et agressions des extrémistes. L’Ethiopie a décidé d’user de son droit de légitime défense ».

Depuis le début de la crise, le gouvernement de Zenawi insiste sur le fait que l’Ethiopie est victime des islamistes somaliens et n’est pas l’agresseur, mais qu’elle ne fait que soutenir le fragile gouvernement somalien de transition, reconnu par la communauté internationale.

Pour l’Ethiopie, les tribunaux islamiques (UIC) constituent une triple menace, explique un haut responsable du ministère éthiopien des Affaires étrangères : « D’abord, l’UIC appelle au djihad contre l’Ethiopie, oubliant que notre pays compte une forte population musulmane depuis des siècles, ensuite, ils veulent rassembler les Somalis qui se partagent entre l’Ethiopie, la Somalie et Djibouti ». En outre, « l’UIC soutient et arme des opposants politiques, des séparatistes éthiopiens qui menacent la sécurité de notre pays », a ajouté ce responsable, qui affirme que « des incursions massives de terroristes ont été signalées ces derniers temps ». Il y a un mois, le premier ministre éthiopien avait déjà détaillé ces menaces en présentant devant le Parlement les mesures de défense mises en œuvre par son gouvernement, et avait obtenu le soutien des parlementaires pour assurer la sécurité et la souveraineté du pays. Ce qui signifie que l’entrée en jeu d’Addis-Abeba était déjà prévue et préparée depuis longtemps. En effet, selon le Dr Hicham Ismaïl, professeur de sciences politiques, « pour les Ethiopiens, c’est un enjeu de taille. Voir s’installer un pouvoir islamiste en Somalie constitue une véritable menace pour Addis-Abeba, d’autant plus que les tribunaux soutiennent un mouvement indépendantiste éthiopien qui agit dans une région limitrophe peuplée essentiellement d’ethnies somalies musulmanes. Si elle arrive au pouvoir, les tribunaux soutiendront encore plus cette rébellion, ce qui constitue un danger direct pour la stabilité du régime d’Addis-Abeba ». Et d’expliquer : « Pour l’heure, l’objectif d’Addis-Abeba est de repousser les milices loin de Baïdoa, et donc de sauver le gouvernement de transitoire. De cette manière on garde un certain équilibre des forces qui contraindrait les islamistes à négocier avec le gouvernement ».

Reste à savoir quel rôle peut jouer l’Erythrée. Selon Hicham Ismaïl, « une intervention officielle de l’Erythrée est pour le moment peu probable, mais elle peut tout à fait renforcer son soutien logistique aux tribunaux islamiques, leur fournir des armes, etc. Déjà, on parle de 2 000 soldats érythréens qui combattent aux côtés des milices islamiques. En fait, l’enjeu n’est pas aussi important pour l’Erythrée que pour l’Ethiopie. Ce n’est que si les tribunaux commencent à avoir de sérieuses pertes sur le terrain qu’Asmara peut intervenir, ce qui n’est pour l’heure pas prévisible ».

Abir Taleb

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Qui sont les tribunaux islamiques ?

Les forces des tribunaux islamiques somaliens sont essentiellement composées d’un assemblage de milices présentes dans le pays depuis le début de la guerre civile en 1991 et qui ont reçu ces derniers mois des armes et des renforts des combattants étrangers, selon l’Onu. Les effectifs totaux des milices islamiques, qui comptent au moins plusieurs milliers d’hommes, sont inconnus, d’autant que leur nombre peut varier d’un jour à l’autre. Conformément à l’Histoire de la Somalie, nombre de combattants sont en effet des « journaliers de la guerre », possédant en général leur armement personnel, souvent un fusil d’assaut, voire pour certains un lance-roquettes antichar. Ils se mobilisent et se démobilisent au gré des finances de leurs « employeurs ». L’armement lourd des forces des tribunaux est constitué de plusieurs centaines de véhicules armés, camions ou tout-terrains sur lesquels sont montées des batteries antiaériennes, des pièces d’artillerie, ou des mitrailleuses lourdes. Selon un récent rapport d’un groupe d’experts de l’Onu, les islamistes auraient aussi obtenu des missiles sol-air de la part de pays comme l’Iran, la Syrie, la Libye et l’Arabie saoudite, ainsi que des armes anti-char guidées par laser. Selon la même source, l’Erythrée a également dépêché 2 000 combattants aux côtés des forces des tribunaux, ce qu’elle a démenti à l’instar de tous les pays mis en cause pour des violations de l’embargo sur les armes en vigueur depuis 1992.

 

Quinze ans de guerre civile

La Somalie est le théâtre d’une guerre civile depuis 1991 qui a fait entre 300 et 500 000 morts. En voici les dates importantes :

— 27 jan 1991 : Les rebelles du Congrès de la Somalie unifiée (USC) s’emparent de Mogadiscio. Fuite du président Mohamed Siad Barre, au pouvoir depuis 1969.

— 18 mai : Le Mouvement national somalien (SNM) proclame la sécession du nord-ouest du pays et fonde la République du Somaliland (non reconnue).

— 17 novembre : Déclenchement de la guerre civile à Mogadiscio entre partisans de deux chefs de guerre, Ali Mahdi Mohamed et Mohamed Farah Aïdid.

— 9 décembre 1992 : Début de l’opération multinationale « Restore Hope » pour aider les victimes de la famine et tenter de rétablir la paix. Une autre opération de l’Onu prendra le relais en mai 1993.

— 3 octobre 1994 : 18 soldats américains tués à Mogadiscio dans la traque contre Aïdid. Washington décide le retrait de ses troupes.

— 2 mars 1995 : Les derniers soldats de l’Onu quittent la Somalie après l’échec de leur mission (151 Casques bleus tués).

— 2 mai - 27 août 2000 : Une conférence à Djibouti aboutit à la formation d’institutions de transition mais non reconnues par les chefs de guerre.

— 22 mars 2001 : Des chefs de factions créent un Conseil de réconciliation et de restauration (CSRR), soutenu par l’Ethiopie. Après les attentats du 11 septembre, la Somalie, soupçonnée de liens avec Al-Qaëda, est placée sous surveillance internationale.

— 22 août 2004 : Inauguration à Nairobi d’un nouveau Parlement de transition, reconnu par les principaux chefs de guerre.

— Juin-juillet 2006 : Les milices des tribunaux islamiques s’emparent de la capitale après plusieurs mois de combats contre une alliance de chefs de guerre soutenue par les Etats-Unis. Les islamistes menacent l’Ethiopie d’« une guerre totale » si elle ne retire pas ses troupes déployées selon eux à Baïdoa, siège des institutions de transition.

— 9 octobre : Les tribunaux islamiques déclarent la guerre sainte contre le gouvernement et l’Ethiopie.

— 1er novembre : Report sine die des négociations de paix gouvernement/islamistes.

— 6 décembre : L’Onu autorise le déploiement d’une force de paix de 8 000 hommes sous mandat de l’Union africaine.

— 12 décembre : Ultimatum des islamistes donnant une semaine aux troupes éthiopiennes pour évacuer la Somalie.

— 20 décembre : Début de combats sur plusieurs fronts près de Baïdoa.

— 24 décembre : L’Ethiopie reconnaît pour la première fois son intervention en Somalie, invoquant « son droit de légitime défense ».

 




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