Patrimoine .
« Le bain collectif en Egypte. Origine, évolution et actualité
des pratiques », tel était le thème du premier colloque
international Balnéorient qui s’est déroulé à Alexandrie. Le
but de cette initiative : produire une synthèse sur cet art de
vivre au Proche-Orient.
Mémoires de hammams
Cette
manifestation internationale qui traitait de manière
diachronique la question du bain collectif en Egypte, des
installations antiques aux hammams modernes, a surtout mis
l’accent sur les bains d’Alexandrie. La rencontre, organisée
sur quatre jours du 1er au 4 décembre 2006, a été ainsi
abritée par la Bibliotheca Alexandrina.
Une trentaine de spécialistes des bains de l’époque antique à
l’époque contemporaine de différentes nationalités ont
présenté leurs recherches. « Nous sommes plusieurs personnes à
travailler sur des sites dans lesquels il y avait des bains.
On travaille sur l’histoire des bains depuis l’antiquité parce
que les bains collectifs n’existaient pas en tradition
égyptienne. Ce sont surtout les Grecs qui les ont introduits
et puis la tradition va durer avec les Romains. Ensuite,
toutes les sociétés vont les garder en les adaptant. Ce ne
sont pas les mêmes sortes de bains, mais ça va être gardé »,
souligne Marie-Françoise Boussac, professeur des Universités,
HiSoMA – Maison de l’Orient et de la Méditerranée (CNRS-Lyon 2
Lumière), qui est également organisatrice et membre du comité
scientifique de Balnéorient. Le groupe des chercheurs du
projet Balnéorient se compose donc de spécialistes de l’époque
gréco-romaine, de l’époque ottomane, de l’Islam médiéval, etc.
Ceux-ci ont fait le point sur les données archéologiques
issues des fouilles les plus récentes effectuées dans de
différents sites archéologiques égyptiens, mais aussi sur les
données textuelles et iconographiques.
Cette première rencontre est ainsi l’occasion de tester la
constitution d’un index et la mise en place d’un corpus
d’édifices concernant l’Egypte qui offre en fait un terrain
privilégié pour l’étude de ces questions : de nombreuses
recherches de terrain et études documentaires, souvent
inédites, renouvellent les perspectives et permettent de faire
un premier bilan. « L’Egypte est certainement la région qui
permet le mieux d’analyser la pratique du bain collectif sur
la durée, depuis son adoption à l’époque hellénistique jusqu’à
sa désaffection actuelle, en soulignant les évolutions et en
isolant les époques charnières », explique Marie-Françoise
Boussac.
Centré sur l’Egypte, ce colloque se veut donc avant tout une
approche diachronique de la pratique du bain collectif dans un
cadre régional. Il se propose dans un premier temps de dresser
un inventaire des bâtiments de bains attestés en Egypte. On
s’apercevra ainsi de l’enrichissement considérable de la
documentation, mais aussi du renouvellement des problématiques
qu’entraîne le réexamen de bâtiments anciennement connus :
bains à cuves plates de type grec de Taposiris (lire encadré),
hammams du Caire ou d’Alexandrie. Un second objectif est
d’inscrire des analyses architecturales, des études
archéologiques et des enquêtes textuelles, dans une
perspective d’histoire des mentalités. Il s’agit d’éclaircir
les aspects techniques, fonctionnels, mais aussi économiques,
sociaux et culturels de la pratique du bain collectif, de
définir la place et le rôle qu’il tient dans les sociétés
égyptiennes, d’isoler, sinon un modèle égyptien, du moins des
spécificités régionales.
Cette
première rencontre Balnéorient servira en fait d’introduction
à un projet de recherche collective plus grand sur le bain en
Méditerranée orientale : « Balnéorient, origine et devenir du
bain collectif en Méditerranée orientale ». « L’objectif
principal du projet Balnéorient, étendu sur trois ans, est
d’écrire l’histoire du bain collectif d’Orient
(Egypte/Proche-Orient) depuis son adoption à l’époque
hellénistique jusqu’à sa disparition aujourd’hui observée, en
insistant sur les charnières que sont l’époque omeyyade et le
XXe siècle. Ce projet se caractérise en fait par l’ampleur du
cadre chronologique et la variété des intervenants :
historiens, archéologues, architectes, historiens de l’art,
sociologues … », indique Thibaud Fournet, architecte CNRS et
membre du comité d’organisation du projet Balnéorient.
Un projet épaulé par la France
C’est un projet qui est lancé du côté français et financé pour
l’instant par le ministère français de la Recherche. Mais
c’est un projet international auquel participent l’Egypte, la
Syrie, le Liban, la Jordanie, Chypre, les Etats-Unis,
l’Angleterre, l’Allemagne, la Pologne ...
Souvent évoqués pour la richesse de leurs monuments et pour la
possibilité unique qu’ils offrent de suivre l’évolution du
bain public sur plus de deux millénaires, le Proche-Orient et
l’Egypte font paradoxalement figures de parents pauvres dans
la très abondante bibliographie thermale. Ce constat est
d’autant plus surprenant que les bâtiments sont souvent dans
un état de conservation exceptionnel et que des textes
complètent, à toutes les époques, la lecture des vestiges.
S’appuyant sur une bibliographie ancienne qui ne reflète pas
l’actualité des recherches, les ouvrages généraux qui abordent
la question du bain en Egypte ou au Proche-Orient véhiculent
les idées reçues sur la naissance du hammam ou l’originalité
du bain gréco-romain d’Egypte. Inversement, et malgré leurs
qualités, les études réalisées sur les bains de la région
n’ont pas d’ambition synthétique : elles se limitent à des
sous-ensembles isolés ou liés à une époque déterminée, soit
l’Antiquité soit la période musulmane. Une synthèse manque,
qui envisagerait le phénomène sur la durée et réunirait
approche archéologique et analyse architecturale dans une
perspective d’histoire des mentalités.
« Il n’y a pas de synthèses récentes sur le bain collectif en
Orient. Il y a des monuments, il y a énormément de textes mais
les synthèses portent plutôt sur l’Occident, sur le Maroc,
l’Afrique, la Grèce, mais pas sur l’Orient. C’est ainsi qu’il
faudrait faire une étude depuis l’antiquité (du IIIe siècle
av. J.-C.) jusqu’à maintenant, puisque maintenant la tradition
disparaît. C’est différent selon le pays : en Syrie, et au
Yémen, il y a encore des hammams en fonction. Au Caire, les
hammams sont délaissés, en état d’abandon », indique
Marie-Françoise Boussac.
Balnéorient comprend la mise en œuvre d’un corpus en ligne, à
la fois textuel, archéologique, architectural et
iconographique, associé à une bibliographie thématique et à un
annuaire des chercheurs travaillant, de près ou de loin, sur
le bain collectif en Egypte ou au Proche-Orient. Il propose
aussi des formations aux chercheurs concernés et la
réalisation d’un manuel multilingue sur le bain en Orient,
préparé lors d’ateliers réunissant les spécialistes, associés
aux colloques et écoles doctorales.
Un deuxième colloque international Balnéorient est programmé à
Damas ou Beyrouth début 2008. Il fera suite à celui
d’Alexandrie, limité aux bains d’Egypte, et abordera
l’ensemble des régions comprises par le programme (Egypte,
Proche-Orient et Péninsule arabique). Une large place sera
également laissée aux régions qui permettent d’éclairer les
phénomènes observés en Orient (Maghreb, Occident, Iran et Asie
centrale, etc.). Riche des résultats du premier colloque et
des ateliers intermédiaires, ce deuxième rendez-vous
s’organisera autour d’approches thématiques plutôt que
chronologiques. La liste des thèmes abordés (évolution des
techniques et des pratiques, bain et société, idéologies et
pouvoirs, religion et hygiène, aspects économiques et
juridiques etc.) sera finalisée en fonction des communications
proposées. « Entre-temps, on fait aussi des rencontres, des
séminaires, des réunions plus petites, beaucoup plus ciblées
», annonce Thibaud Fournet. Si vous désirez participer au
groupe de recherche, à l’une des rencontres prévues ou
simplement être tenu au courant du calendrier de leurs futures
rencontres, remplissez une fiche d’inscription sur le site
Internet : www.balneorient.mom.fr Site du groupe de recherche
internationale sur l’origine et le devenir du bain collectif
en Méditerranée orientale (Proche-Orient, Egypte et Péninsule
arabique).
Faire l’histoire du bain collectif en Egypte amène à
s’interroger sur les raisons et les étapes de son abandon. «
On constate en effet en Egypte une désaffection radicale
envers la pratique du hammam : contrairement au Yémen ou à la
Syrie où ces établissements sont encore fréquentés. Même si
leur nombre décroît, ces établissements sont délaissés ou en
ruines au Caire et n’existent plus à Alexandrie. Ce changement
est révélateur de l’adaptation des sociétés à la modernité,
mais pose le problème de la sauvegarde et de la valorisation
d’un patrimoine menacé », analyse Marie-Françoise Boussac .
Amira
Samir