Action Sociale. En
dépit de sa faible représentation numérique, la communauté catholique d’Egypte
occupe une place importante sur le terrain caritatif. Dossier
A l’occasion de Noël.
Elle est la perle des
catholiques en Egypte. Et la singularité de son caractère se remarque dès le
premier contact. A 86 ans, sœur Lina Antoine continue à donner. Avec son regard
serein, ses yeux bleus, son sourire angélique et sa tenue d’une blancheur
impeccable, elle ressemble à une sainte. Arrivée en Egypte en 1951, elle s’est
donnée corps et âme aux actions humanitaires. Possédant un diplôme
d’infirmière, sœur Lina est toujours présente pour tenir la main d’un malade,
soutenir une personne qui a besoin d’aide ou alléger par son sourire les
souffrances d’un mourant. Entre les pauvres et les malades, elle a choisi sa
place. « J’éprouve une grande satisfaction à rendre service aux autres. J’ai
choisi de rester en Egypte car c’est ici que les gens ont le plus besoin de moi
», explique sœur Lina Antonia Dal Baleou.
Au cours de son périple de 55
ans, elle a visité tous les hôpitaux et associations caritatives catholiques en
Egypte. De l’hôpital Al-Agouza à l’Association caritative islamique, et de
l’hôpital Al-Amiri à Assouan à l’hôpital Mohamad Ali, sans oublier son action à
Qaraqouch, à Louqsor, et au village de Nazlet Al-Hader, à Sohag. Mais l’aide
aux lépreux depuis 1991 reste le trait marquant de son périple. A Abou-Zaabal,
région où se trouve l’hôpital des lépreux, on l’appelle « Maman » tant sa
popularité est grande. Elle a été aussi responsable du centre social où elle a
accueilli plus de 150 enfants et 50 filles atteints de la maladie de la lèpre. Elle
a travaillé avec 400 familles dont les enfants étaient atteints par cette
maladie. Et à travers l’association des familles dont les enfants sont atteints
de la lèpre, elle a réussi à sensibiliser les gens en leur fournissant des
moyens de protection et de soins nécessaires pour leurs enfants.
Côté psychologique, elle a
beaucoup soutenu ces malades souvent rejetés par la société et parfois même par
leur entourage. Et ce n’est pas tout. Vu son expérience dans l’action sociale,
elle a ouvert une salle où des filles suivent des cours d’alphabétisation, de
tricotage et de broderie, et ce grâce à ses contacts avec d’autres associations
catholiques. Et les dons qu’elle a collectés des chrétiens et musulmans ont
servi aux filles atteintes de la lèpre. De l’argent qui a servi à acheter des
machines à coudre pour les aider à gagner leur vie. Après 55 ans d’action
humanitaire, sœur Lina refuse de rentrer en Italie, son pays natal. « Ici, j’ai
semé l’amour et je suis en train d’en récolter les fruits », commente-t-elle
avec la même sourire qui illumine son visage.
Une grande influence
Sœur Lina, qui vit aujourd’hui
dans le couvent de la Sainte-Famille à Hélouan, n’est qu’une membre des
associations catholiques qui travaillent depuis longtemps en Egypte.
En effet, l’Eglise catholique en
Egypte n’est pas très importante en nombre, environ 250 000 fidèles par rapport
à l’Eglise copte orthodoxe qui compte environ 7 millions de fidèles. L’ensemble
des chrétiens d’Egypte représente à peu près 10 % de la population égyptienne
estimée à 75 millions d’habitants.
Pourtant, les
catholiques semblent être très actifs dans tout ce qui est caritatif. Ils
s’intègrent facilement et tentent de jouer un rôle social répondant aux besoins
de la société. « Ce qui nous intéresse, c’est l’être humain. Rendre service à
l’homme quelle que soit sa confession est la mission la plus sacrée que nous
devons accomplir sur terre », indique ainsi Magdi Garas, coresponsable de
Caritas, résumant ainsi la philosophie de son association.
D’ailleurs, les institutions
dépendant de l’Eglise catholique sont très bien organisées. Selon les chiffres
officiels, il existe aujourd’hui 7 associations à caractère caritatif et qui
œuvrent dans plusieurs domaines (voir encadré). Il ne faut pas aussi oublier
les établissements éducatifs qui jouent un rôle important dans l’éducation des
jeunes Egyptiens aussi bien musulmans que chrétiens. D’après la même source,
les établissements scolaires qui comprennent les différents diocèses et
instituts religieux disposent de 168 établissements scolaires, dont 28 écoles
secondaires (la majorité pour les filles). Le Secrétariat général des écoles
catholiques a pour tâche de regrouper l’ensemble des écoles catholiques en
Egypte, de veiller à les informer sur toutes les questions légales et
pédagogiques concernant la bonne marche de la vie scolaire et de faire
connaître les enseignements de l’Eglise concernant sa mission éducative. Certaines
de ces écoles ont même ouvert des unités de soins comme celle de Notre-Dame de
la Délivrande qui présente un service sanitaire outre son rôle éducatif, de
même que les Bons Pasteurs de Choubra qui dispose d’un orphelinat et d’un
dispensaire en plus de l’établissement scolaire.
La tension de la rue
C’est dans les moments
difficiles que ces associations partagent les souffrances des Egyptiens. Un
travail de terrain qui suit à la fois l’actualité et les besoins de la rue. C’est
au lendemain de la défaite du 5 juin 1967 que la nécessité s’est ressentie
d’organiser rapidement la distribution des secours. Caritas a joué un grand
rôle en distribuant 50 tonnes de médicaments, en installant un bloc opératoire
totalement équipé et en offrant des denrées alimentaires, des couvertures, des
vêtements, des machines à coudre, etc. Les objectifs de ces associations
catholiques varient selon les besoins et les évolutions sociales. A son tour,
Caritas a dû modifier son agenda. Elle qui luttait dans les années 1970 contre
l’analphabétisme et soutenait les lépreux, dans les années 1980, combat la
consommation de drogue en Egypte en créant des centres de désintoxication. Aujourd’hui,
elle travaille sur un dossier plus actuel et plus sensible qui est celui des
enfants des rues. Chaque association catholique s’occupe d’un domaine bien
spécifique. Et si Caritas prend soin de l’individu, d’autres ont pour mission
de créer des sociétés plus modernes. L’exemple de l’Association des amis de la
Haute-Egypte qui œuvre dans le domaine du développement particulièrement dans
les localités les plus lointaines où les gens sont privés de leurs droits les
plus élémentaires. A noter que beaucoup d’associations catholiques ont
participé à la campagne de sensibilisation contre l’excision des filles.
Bien que ces associations
évitent de s’enfermer dans l’exclusivité catholique, elles rencontrent
actuellement des réticences sur terrain, surtout les nouvelles qui paraissent
aux yeux de certains bien douteuses. « Pourquoi accepter un service de
personnes qui ne sont pas de la même confession que moi, alors que je peux bien
bénéficier d’une aide venant des mosquées ? Elles veulent exploiter la pauvreté
et la misère des gens pour les obliger à se convertir », confie Mahmoud,
boulanger dans un quartier pauvre. Sameh, portier, ne partage pas son avis. Il
estime que l’action humanitaire existe dans toutes les religions. D’après lui,
ces associations existent depuis bien longtemps et personne ne s’est converti à
une autre religion malgré lui. Un avis partagé par un père qui a requis
l’anonymat et qui estime que le fait de donner une bonne image de sa propre
religion est un moyen indirect de gagner la confiance des gens. L’intolérance
est devenue le plus grand obstacle pour toute action caritative émanant
d’associations catholiques. La rue égyptienne témoigne de ces contradictions.
Sœur Lina rapporte que parfois certains chauffeurs de taxi refusent de
s’arrêter, alors que d’autres plus tolérants la considèrent comme une sainte. Et
pour dépasser ces petits obstacles, certains pères catholiques en Egypte ne
tarderont pas à coopérer avec les musulmans pour fonder des ONG œuvrant en
faveur des pauvres des deux confessions. A Manchiyet Nasser, l’association
Al-Ghad est composée de deux responsables musulmans et d’un père des
missionnaires comboniens. Le trio Lucciano, Mona Al-Garhi et Ahmad Gaballah
œuvre pour lutter contre le phénomène de l’école buissonnière. L’association
offre à plus de 300 enfants des cours particuliers gratuits, un repas, une
liste d’activités, des promenades ainsi que des vêtements. « Mon objectif est
d’aider les enfants défavorisés à sortir du cercle vicieux de la pauvreté grâce
à l’enseignement, seule bouée de sauvetage pour eux », avance-t-il.
Le père Lucciano et ses
collaborateurs ont formé aussi une équipe de travail composée de bénévoles des
deux confessions. Ces derniers sillonnent la région pour convaincre les parents
d’envoyer leurs enfants à l’association. « Au début, les parents éprouvaient
une certaine réticence, en particulier les musulmans. Ils hésitaient à envoyer
leurs enfants, car ils doutaient des véritables intentions de ce projet lancé
par un père étranger », confie Ahmad, un bénévole qui a joué un rôle important
auprès des familles, en leur expliquant qu’une fois en classe, la question des
religions n’était jamais abordée. Lucciano a tenu aussi à ce que les bénévoles
des deux confessions soient ensemble sur le terrain pour ôter tout soupçon.
Mona, sa partenaire, estime : «
Malgré la différence de confession, on essaie de réaliser des objectifs
communs. Ce qui nous intéresse le plus c’est l’humanitaire, faire de bonnes
actions pour le Bon Dieu et même si chacun le voit de façon différente ». Il
est vrai, c’est l’action humanitaire qui marque le plus. Une preuve : qui, dans
le monde n’a pas pleuré mère Theresa. Des gens humbles de toutes les
confessions ont pleuré cette grande dame .
Bouchra Chiboub
Dina Darwich
Magdi Garas, codirecteur de Caritas, retrace plus de 40 ans d’action caritative en Egypte. Entretien.
« Sans distinction de religion »
Al-Ahram Hebdo : Quelle est la philosophie qui détermine vos objectifs ?
Magdi Garas : Caritas-Egypte est établie en Egypte depuis
l’année 1967. C’est une association dont la contribution a été reconnue par les
autorités gouvernementales égyptiennes qui l’ont inscrite officiellement au
registre des ONG du ministère des Affaires sociales (Sub no. 1 150). Caritas
œuvre dans l’humanitaire, sans distinction de religion, de race, de nationalité
ou de sexe. Elle lutte contre la pauvreté, l’exclusion, l’intolérance et la
discrimination. On encourage les personnes à prendre en main leur vie et à être
les acteurs de leur propre développement.
— Le domaine de l’activité sociale semble être très vaste. Comment
ciblez-vous vos priorités ?
— Il existe un agenda très
précis. Caritas intervient dans le domaine de l’éducation, du développement
social et médical, de l’aide d’urgence et du développement économique. On a pu
établir dans chaque secteur de grands projets. Dans le secteur de l’éducation,
il existe un projet pour la lutte contre l’analphabétisme, le manque d’hygiène,
pour la création de centres médicaux sociaux, qui jouent un rôle important dans
la sensibilisation, et de jardins d’enfants. En ce qui concerne la santé, les
priorités se font selon les besoins réels sur le terrain. Le projet des lépreux
a pu combler un vide, surtout que cette catégorie a été longtemps rejetée par
la société. On aide aussi les handicapés mentaux à s’insérer dans la société
sans compter le projet pour drogués et malades du sida. Dans le domaine du
développement, Caritas offre des micro- crédits et une formation
professionnelle. On s’occupe aussi du dossier à la fois sensible et complexe,
celui des enfants sans abri.
— Comment pouvez-vous juger l’efficacité de votre association dans la rue
égyptienne ?
— Caritas a toujours été
présente au côté du peuple lors des moments difficiles. Guerre, séisme, maladie
et aussi dans les grands projets nationaux comme la lutte contre
l’analphabétisme. Aujourd’hui, le personnel de Caritas est estimé à environ 1
550 employés (alors qu’en 1967, il était de 3 personnes). Il œuvre à présenter
des services à plus d’un demi-million de personnes par an.
— Etant une association catholique, comment accédez-vous aux gens, vu que
vous travaillez dans une société à majorité musulmane ?
— Elle est immatriculée en 1967
au ministère des Affaires sociales, on travaille dans la transparence. On
travaille avec la collaboration de plusieurs institutions sociales, culturelles
ou de développement mais aussi avec les organismes de l’Etat. Dans un des
grands projets de Caritas, celui de la réhabilitation des lépreux
d’Abou-Zaabal, l’association œuvre depuis 1979 pour le soutien et l’apport de
soins aux malades lépreux. L’expérience des gens avec nous, la présence des
organismes de l’Etat ont pu mettre fin à toutes sortes de doutes par rapport à
notre bonne foi. Dans nos projets, on a toujours ciblé musulmans et chrétiens. La
confession n’a aucune importance pour nous. C’est l’être humain qui
compte.
— Quels sont donc vos moyens de financement qui garantissent la
transparence de l’association ?
— Il existe trois sources de
financement. Organismes internationaux, organismes nationaux et financement
local.
— La dernière déclaration du pape Benoît XVI a provoqué des remous dans la
rue égyptienne. Etant une association catholique, avez-vous rencontré des
problèmes sur le terrain ?
— Aucun. Au cours de cette
longue histoire, on a même gagné la confiance des gens. Ils savent très bien ce
que nous faisons et l’ont expérimenté dans leur quotidien. Ces personnes
modestes avec qui nous travaillons ne se soucient guère du jeu de la politique
.