Al-Ahram Hebdo, Opinion | Grand poète du Soudan,pardonnez-nous !
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 Semaine du 20 au 29 décembre 2006, numéro 641

 

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Opinion

Grand poète du Soudan,pardonnez-nous !

Mohamed Salmawy

 

Al-Hadi Adam, le grand poète soudanais, a quitté notre monde la semaine dernière à l’âge de 80 ans sans que personne ne s’en aperçoive. Qu’est-il arrivé à notre chère presse qui était la source d’informations pour tout le monde arabe ? Qu’est-il arrivé à nos médias nationaux, d’opposition et indépendants qui ne s’occupent que des informations nationales ?

 

Le poète Al-Hadi Adam est l’auteur du poème Demain, te verrais-je ? que la Diva Oum Kalsoum a chanté et dont les mots ont résonné dans tous les foyers du monde arabe. Al-Hadi Adam s’est éteint sans qu’aucun journal égyptien n’en parle. Comment peut-on parler de leadership dans un monde arabe alors qu’on ignore ce qui s’y passe ? Comment le commandant peut-il diriger ses soldats s’il n’est pas au courant de ce qui leur arrive ou sans savoir qui d’entre eux est mort et qui est toujours vivant ?

Al-Hadi Adam n’est pas uniquement l’un des plus grands poètes de ce pays frère, que nous considérons comme le prolongement de notre vallée du Nil, et qui entretient avec nous des liens de sang et de parenté. Mais c’est également l’un des éminents poètes du monde arabe. Nous avions l’intention de l’inviter au Festival de la poésie arabe qui s’est tenu en marge de la conférence de l’Union des écrivains arabes le mois dernier au Caire, mais nous avons su qu’il était malade et qu’il était incapable de voyager. Juste quelques jours après le festival, le grand poète s’est éteint et son corps a été inhumé dans son village natal situé au centre du Soudan.

Le jour où j’ai su la nouvelle de la mort d’Al-Hadi Adam, la radio égyptienne diffusait son poème, chanté par Oum Kalsoum en 1968. Comme si la Diva du monde arabe nous rappelait ce que les médias, avec leur étroitesse de vue, ont ignoré. Contrairement à l’époque où Oum Kalsoum chantait les poèmes d’Al-Hadi Adam. C’était l’époque de l’après-guerre de juin 1967. La Diva avait décidé de sillonner le monde pour chanter avec sa belle voix afin de collecter des fonds destinés à soutenir l’effort militaire de l’Egypte qui cherchait à récupérer ses terres occupées. C’était la contribution de l’art au service de la patrie. Ces tournées l’ont menée en Tunisie, au Maroc, en Libye, au Soudan, à Paris et à Moscou. Alors qu’elle était dans la capitale russe, elle apprit la nouvelle du décès de Nasser, elle annula alors son concert et retourna en Egypte.

Avant sa visite au Soudan, Oum Kalsoum se mit à chercher un poème signé par l’un des grands noms de la poésie soudanaise pour la chanter à Khartoum. Parmi les dizaines de poésies qui lui ont été proposées, elle a choisi celle d’Al-Hadi Adam.

D’aucuns pourraient ignorer que le poème qu’Oum Kalsoum a chanté était initialement intitulé Demain, je te rencontrerai, et c’était la Diva qui y avait introduit quelques changements et qui avait changé la tournure sous forme de question. Ainsi a-t-elle exprimé la passion du bien-aimé à rencontrer la femme adorée, comme si cette rencontre était un rêve impossible à réaliser. Ensuite, le poète dit : « Mon cœur a peur de demain. Je ressens une langueur en attendant l’heure de la rencontre ». Il décrit alors sa bien-aimée dans les plus beaux vers de la poésie moderne : « Ce monde est un livre et toi, tu es son esprit. Ce monde, ce sont des nuits successives et toi, tu es mon amour. Ce monde, ce sont des yeux et toi la vue. Ce monde est un ciel et toi une lune ».

Al-Hadi Adam appartenait à la génération précédant le mouvement de la poésie contemporaine. Il était cependant considéré comme un poète progressiste de premier plan à cause des nouveautés qu’il a introduites dans son célèbre recueil La hutte des émotions et dans sa pièce de théâtre poétique Soad qui est oubliée malgré l’éloquence et la beauté de son texte.

Chaque poète dans notre monde arabe tient un métier qui lui permet de subvenir à ses besoins. Al-Hadi Adam, lui, était enseignant. Il a enseigné au cycle secondaire pendant des années au cours desquelles il a été muté dans plusieurs villes du Soudan. Il a ainsi contribué à découvrir une nouvelle génération de poètes et d’amateurs de la poésie. Dans chaque école où il travaillait, il créait une association de poésie encourageant les étudiants à lire avec goût la poésie et la littérature raffinée.

L’on a demandé à Oum Kalsoum pourquoi elle a choisi de chanter au Soudan un poème signé par un poète soudanais, alors qu’elle n’a pas fait la même chose lorsqu’elle a chanté dans les autres pays arabes visités après 1967. Elle rétorquait en toute simplicité : Parce que le Soudan n’est pas n’importe quel pays. Elle a parlé des attaches communes entre les deux peuples soudanais et égyptien qui se sont développées au fil de l’Histoire. Des réalités que nos médias semblent avoir oubliées dans la foulée de l’intérêt anormal porté aux déclarations du ministre de la Culture, Farouk Hosni, sur le voile. Ils ne sont plus attentifs à ce qui se passe autour de nous, non pas en Europe ou en Amérique, mais à l’intérieur de notre nation arabe même.ô grand poète, je vous demande pardon pour notre oubli et erreur.

 

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