Grand poète du Soudan,pardonnez-nous
!
Mohamed Salmawy
Al-Hadi
Adam, le grand poète soudanais, a quitté notre monde la
semaine dernière à l’âge de 80 ans sans que personne ne s’en
aperçoive. Qu’est-il arrivé à notre chère presse qui était la
source d’informations pour tout le monde arabe ? Qu’est-il
arrivé à nos médias nationaux, d’opposition et indépendants
qui ne s’occupent que des informations nationales ?
Le poète Al-Hadi Adam est l’auteur du poème Demain, te
verrais-je ? que la Diva Oum Kalsoum a chanté et dont les mots
ont résonné dans tous les foyers du monde arabe. Al-Hadi Adam
s’est éteint sans qu’aucun journal égyptien n’en parle.
Comment peut-on parler de leadership dans un monde arabe alors
qu’on ignore ce qui s’y passe ? Comment le commandant peut-il
diriger ses soldats s’il n’est pas au courant de ce qui leur
arrive ou sans savoir qui d’entre eux est mort et qui est
toujours vivant ?
Al-Hadi
Adam n’est pas uniquement l’un des plus grands poètes de ce
pays frère, que nous considérons comme le prolongement de
notre vallée du Nil, et qui entretient avec nous des liens de
sang et de parenté. Mais c’est également l’un des éminents
poètes du monde arabe. Nous avions l’intention de l’inviter au
Festival de la poésie arabe qui s’est tenu en marge de la
conférence de l’Union des écrivains arabes le mois dernier au
Caire, mais nous avons su qu’il était malade et qu’il était
incapable de voyager. Juste quelques jours après le festival,
le grand poète s’est éteint et son corps a été inhumé dans son
village natal situé au centre du Soudan.
Le jour où j’ai su la nouvelle de la mort d’Al-Hadi Adam, la
radio égyptienne diffusait son poème, chanté par Oum Kalsoum
en 1968. Comme si la Diva du monde arabe nous rappelait ce que
les médias, avec leur étroitesse de vue, ont ignoré.
Contrairement à l’époque où Oum Kalsoum chantait les poèmes d’Al-Hadi
Adam. C’était l’époque de l’après-guerre de juin 1967. La Diva
avait décidé de sillonner le monde pour chanter avec sa belle
voix afin de collecter des fonds destinés à soutenir l’effort
militaire de l’Egypte qui cherchait à récupérer ses terres
occupées. C’était la contribution de l’art au service de la
patrie. Ces tournées l’ont menée en Tunisie, au Maroc, en
Libye, au Soudan, à Paris et à Moscou. Alors qu’elle était
dans la capitale russe, elle apprit la nouvelle du décès de
Nasser, elle annula alors son concert et retourna en Egypte.
Avant sa visite au Soudan, Oum Kalsoum se mit à chercher un
poème signé par l’un des grands noms de la poésie soudanaise
pour la chanter à Khartoum. Parmi les dizaines de poésies qui
lui ont été proposées, elle a choisi celle d’Al-Hadi Adam.
D’aucuns pourraient ignorer que le poème qu’Oum Kalsoum a
chanté était initialement intitulé Demain, je te rencontrerai,
et c’était la Diva qui y avait introduit quelques changements
et qui avait changé la tournure sous forme de question. Ainsi
a-t-elle exprimé la passion du bien-aimé à rencontrer la femme
adorée, comme si cette rencontre était un rêve impossible à
réaliser. Ensuite, le poète dit : « Mon cœur a peur de demain.
Je ressens une langueur en attendant l’heure de la rencontre
». Il décrit alors sa bien-aimée dans les plus beaux vers de
la poésie moderne : « Ce monde est un livre et toi, tu es son
esprit. Ce monde, ce sont des nuits successives et toi, tu es
mon amour. Ce monde, ce sont des yeux et toi la vue. Ce monde
est un ciel et toi une lune ».
Al-Hadi Adam appartenait à la génération précédant le
mouvement de la poésie contemporaine. Il était cependant
considéré comme un poète progressiste de premier plan à cause
des nouveautés qu’il a introduites dans son célèbre recueil La
hutte des émotions et dans sa pièce de théâtre poétique Soad
qui est oubliée malgré l’éloquence et la beauté de son texte.
Chaque poète dans notre monde arabe tient un métier qui lui
permet de subvenir à ses besoins. Al-Hadi Adam, lui, était
enseignant. Il a enseigné au cycle secondaire pendant des
années au cours desquelles il a été muté dans plusieurs villes
du Soudan. Il a ainsi contribué à découvrir une nouvelle
génération de poètes et d’amateurs de la poésie. Dans chaque
école où il travaillait, il créait une association de poésie
encourageant les étudiants à lire avec goût la poésie et la
littérature raffinée.
L’on a demandé à Oum Kalsoum pourquoi elle a choisi de chanter
au Soudan un poème signé par un poète soudanais, alors qu’elle
n’a pas fait la même chose lorsqu’elle a chanté dans les
autres pays arabes visités après 1967. Elle rétorquait en
toute simplicité : Parce que le Soudan n’est pas n’importe
quel pays. Elle a parlé des attaches communes entre les deux
peuples soudanais et égyptien qui se sont développées au fil
de l’Histoire. Des réalités que nos médias semblent avoir
oubliées dans la foulée de l’intérêt anormal porté aux
déclarations du ministre de la Culture, Farouk Hosni, sur le
voile. Ils ne sont plus attentifs à ce qui se passe autour de
nous, non pas en Europe ou en Amérique, mais à l’intérieur de
notre nation arabe même.ô grand poète, je vous demande pardon
pour notre oubli et erreur.