Initiative . Pour la première fois en Egypte, une salle de gymnastique ouvre ses portes aux filles de la rue. Un projet qui vise à leur apprendre à respecter leur corps et à leur donner les moyens de se défendre en cas d’agression. Reportage.

 

La rue est un sport de COM

 

Elles trouvent refuge dans les pneus de tracteurs, sous les porches des mosquées ou dans des terrains vagues. Bref, dans la rue, elles sont exposées à tous les dangers avec le risque d’être les proies d’un braqueur ou d’une bande de la rue. Et la dernière affaire du meurtre de 30 enfants de la rue, victimes de viol et de mutilation sexuelle par un gang toujours de la même catégorie avec à leur tête « Turbini », un ancien enfant de la rue, témoigne de la cruauté de cet univers de la rue.

Nombreuses sont les filles, qui contraintes de passer la journée dans la rue, sont obligées d’exercer des métiers insignifiants pour être autorisées à rentrer chez elles avec une bonne somme d’argent. Nesma, 11 ans, vendeuse à la sauvette, passe le plus clair de son temps dans la rue. Il lui arrive parfois de se rendre au centre d’accueil Tofoulati, à Hélouan, réservé aux enfants de la rue. Jolie fille, avec un regard pétillant de malice, elle découvre que son jeune corps est en train de prendre des formes et demande à Siham Ibrahim, directrice du centre, le meilleur moyen pour s’initier au karaté. Elle lui confie : « Je suis en train de devenir une femme et les regards que l’on porte sur moi m’indisposent, je veux apprendre à me protéger des harcèlements dans la rue ».

Et face aux nombreuses plaintes des filles, confrontées aux atrocités de la rue, l’idée a germé chez Siham de leur consacrer une salle de gymnastique. La première du genre a ouvert ses portes depuis quelques semaines dans le quartier de Hélouan, au Caire. « Le but était de les initier au sport, et de les entraîner dans des sports de combat. Un moyen pour se défendre au lieu de recourir à la violence », explique Siham Ibrahim, directrice de Tofoulati et fondatrice de la salle de gym en coopération avec le programme d’échange de dettes en Egypte dépendant du bureau de coopération italienne et de l’Organisation Achouka.

La scène est impressionnante : des filles entre 4 et 17 ans, vêtues en jogging, s’entraînent à assouplir et fortifier leurs corps par des exercices physiques, mettant toute leur énergie en utilisant les 10 appareils et instruments de gymnastique mis à leur disposition. Mais avant d’avoir accès au gymnase, il y a certaines règles à respecter. Premièrement, les poches doivent être vidées à l’entrée. Sur une table, l’on peut alors remarquer des sachets de colle (substance hallucinogène), des rasoirs, des cigarettes et quelques pacotilles à vendre. Tous les objets tranchants seront confisqués, seuls les marchandises à vendre et l’argent qu’elles ont gagné seront rendus. Deuxièmement, chaque fille doit se soumettre à un examen médical. Et avant de commencer toute activité sportive, elles doivent passer par la douche et débarrasser leurs corps de la saleté. Beaucoup d’entre elles ne cachent pas leur plaisir d’utiliser un savon, elles en usent et en abusent jusqu’à dernier bout. Tenant chacune sa serviette à la main et portant jogging et chaussures de sport, pour la première fois, elles ont le sentiment de posséder quelque chose bien à elles. La nouvelle de l’inauguration de la salle s’est répandue comme une traînée de poudre. Filles de la rue, jeunes et plus âgées, affluent vers la salle. Environ une vingtaine par jour, en plus de celles déjà hébergées par l’ONG Tofoulati.

 

Une trêve de quelques heures

Amani, 4 ans, est la plus jeune. Elle se pointe devant la porte du centre dès 10 h du matin, ne cessant de demander au personnel l’heure de l’ouverture du gymnase.

Elle insiste, malgré son jeune âge, à utiliser les différents appareils et argumente : « J’aime jouer avec toute mon énergie, je veux avoir un corps robuste pour me défendre et protéger ma mère, obligée comme vendeuse à la sauvette à passer toute la journée dans la rue », explique Amani. Quant à Nesma, Zeinab et Héba, 15 ans, elles sont arrivées après avoir passé quelques heures dans la rue à vendre des pacotilles (mouchoirs en papier, épingles à cheveux, friandises pour enfants). « Ces filles sont débordantes d’énergie, nous avons même du mal à les freiner pour éviter qu’elles ne soient trop fatiguées », souligne Doaa, superviseur et assistante sociale. Tel un volcan en activité, elles se défoulent et s’entraînent avec vigueur pour être capables de se défendre, mais aussi pour raffermir et embellir leur corps, comme le confie la belle Nesma. C’est aussi l’occasion pour elles d’être sous un toit en sécurité, d’échapper à la cruauté de la rue et de ne pas subir de mauvais traitements dès qu’elles retournent chez elles. Les filles qui viennent quelques heures au gymnase et ne sont pas autorisées à passer la nuit dans ce centre d’accueil ou à fréquenter les filles qui y sont hébergées. Le règlement est strict : pas de mélange entre les filles hébergées par l’Association Tofoulati et les nouvelles. Chaque groupe a ses horaires pour les activités sportives. De 13h à 15h, pour les nouvelles, et de 15h à 17h pour celles qui séjournent en permanence. « Je ne peux me permettre de mettre ensemble celles qui se plient à une discipline et celles qui sont depuis longtemps dans la rue et qui demandent beaucoup d’efforts pour corriger leurs comportements ou les éloigner des influences néfastes de la rue. Cela risque d’influencer négativement mes filles », remarque Siham qui se trouve quelques semaines après l’inauguration du projet devant une impasse. Des surprises surgissent chaque jour. « La salle commence à attirer les filles de 16 ans, j’en ai accueilli trois en une seule semaine. Elles souffrent énormément. Ayant subi des abus sexuels, elles viennent ici pour se sentir en sécurité. Mais, je ne suis pas autorisée à les héberger. De plus, elles ont besoin de psychothérapie et d’examens spécialisés », lance Siham qui se sent désarmée devant les souffrances de ses filles qui tentent de chercher un refuge, une protection et un peu de respect pour leur corps.

Hoda, 17 ans, est un exemple flagrant de ce drame. Elle est arrivée un jour après avoir été agressée la veille par douze hommes. Elle était extrêmement épuisée aussi bien sur le plan physique que psychologique. Hoda, qui se livre avec violence aux exercices comme si elle voulait se venger de tous ses agresseurs, confie que tout ce qu’elle espère est de ne plus être traquée. Ce qui signifie dans le lexique de la rue, être une proie facile. Des codes barbares et cruels auxquels Hoda et beaucoup d’autres ne voudraient plus se plier. Et Siham, directrice de l’ONG, tente de leur trouver une issue. « Pourquoi ne pas les rassembler dans un endroit sous la surveillance d’une femme âgée et d’une assistance sociale ? », s’interroge-t-elle tout en ajoutant qu’en leur fournissant un toit sous lequel elles se sentiront en sécurité, c’est un moyen de leur éviter d’être humiliées, car ce genre de filles a besoin de protection. Ainsi, il sera possible de corriger leurs comportements. Cependant, elle assure que les choses ne sont pas si simples dans une société qui ne comprend pas toujours la nature spécifique des enfants de la rue. « Tout nouveau projet qui les concerne est semé d’embûches, comme ce fut le cas pour le gymnase car le sport est considéré comme une activité de luxe ».

 

Discipline et propreté

Une question impertinente lui a été posée à l’ouverture de son projet. « Une salle de gym pour les filles de la rue alors qu’elles n’ont pas de quoi manger ? ».

Le Dr Ahmad Abdallah, psychiatre, explique l’importance d’un tel projet en assurant que pour ces filles, c’est un moyen de se défouler, libérer leur énergie débordante et d’assurer un équilibre mental et physique. « L’occasion pour elles de voir leur corps différemment, d’accepter de corriger leur comportement, de se plier à la discipline, de connaître le sens de la propreté et enfin d’apprendre à se défendre pour se protéger », renchérit-il tout en ajoutant que c’est un moyen de leur rendre un peu de confiance en elles-mêmes et leur procurer un sentiment de sécurité. Et Siham se demande pourquoi ne pas former une équipe sportive de filles de la rue ?

Surtout que ces enfants se sont habitués à former des groupes pour se défendre face à la dureté de la vie sur l’asphalte.

Beaucoup de rêves que Siham voudrait réaliser pour ces enfants toujours marginalisés et rejetés par la société. Et pourquoi pas, si Imane, 13 ans, aspire à devenir une ballerine ou prof de karaté ? Quant à Elham, 10 ans, elle veut s’entraîner pour perdre du poids et être plus belle. Elle n’oublie jamais de prendre son jus de fruits et les quelques biscuits offerts à la fin de l’entraînement.

Ces filles ont aussi leurs propres rêves. Siham espère qu’ils pourront se réaliser un jour et que la société, tellement cruelle avec eux, ne les jugera pas. Et d’ajouter qu’elle craint des problèmes, une fois qu’une des filles de la salle réussira à se défendre en faisant une passe de karaté. « On viendra alors m’accuser d’avoir formé des filles violentes », dit-elle tout en ajoutant qu’elle est prête à tout affronter pour Nesma et les autres.

Doaa Khalifa