Al-Ahram Hebdo, Livres | Ma terre, ma lutte
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 Semaine du 20 au 29 décembre 2006, numéro 641

 

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Récit . Dans son ouvrage autobiographique, Chahinda Meqled raconte son combat avec les paysans de son village de Kamchich contre les grands propriétaires fonciers. Un ouvrage qui lui a valu une nouvelle attaque en justice de la famille Al-Fiqi.

Ma terre, ma lutte

Il y a un sentiment exprimé en filigrane dans les deux introductions à l’ouvrage, celle de Chérine Aboul-Naga, rédactrice – à ce titre prise à partie elle aussi par l’action en justice des Al-Fiqi, tout comme l’éditeur, Mohamad Hachem — et celle de l’auteur, un sentiment diffus que l’on perçoit dans la description de la naissance du livre : c’est cette réticence de Chahinda à raconter son histoire personnelle. « Mon histoire est celle de Kamchich », répète-t-elle ainsi à Aboul-Naga.

Kamchich, petit village dans le Delta, est connu pour sa résistance à la mainmise des Fiqi sur les terres du village. C’est à cette lutte que le nom de Chahinda Meqled est intrinsèquement lié et c’est à travers ses souvenirs personnels qu’elle en relate ici les temps forts. L’une des premières anecdotes qu’elle raconte est ainsi la visite d’un vieux paysan ayant refusé de vendre sa terre à la famille Al-Fiqi, à son père, « officier de police nationaliste de tendance wafdiste ». Si l’enfance et l’adolescence de Meqled sont marquées par les constantes mutations du père dans différentes villes de province, ses années de jeunesse le sont surtout par son amour naissant pour son cousin, Salah Hussein, militant marxiste qui avait gagné l’admiration du père de Chahinda parce qu’il s’était retrouvé « à la tête du mouvement des étudiants et des paysans contre la famille féodale des Fiqi » (p.22). Le récit qu’elle fait des obstacles qu’elle a dû affronter avant de pouvoir enfin – à l’arraché — épouser Salah, et surtout, l’assassinat, le 30 avril 1966, de Salah Hussein commandité par les Fiqi, font de cette histoire l’une de celles où amour et engagement politique se mêlent pour ne faire qu’un, une de ces destinées qui deviennent emblématiques d’une époque. L’époque de l’engouement pour le projet nationaliste; déjà porté volontaire pour partir en Palestine en 1948 (p.17), Salah Hussein s’engage dans la résistance lors de l’agression tripartite en 1956 ; l’époque où les organisations de la gauche marxiste connaissaient une certaine avancée ; l’époque où la réforme agraire donnait suffisamment d’espoir aux paysans pour permettre à Salah d’exiger, dans un rapport adressé à Nasser, « l’arrestation de tous les propriétaires féodaux » (p.102).

L’intérêt de l’ouvrage de Chahinda est qu’il est l’un des rares à donner un aperçu de l’aspect agraire de cette époque turbulente. Elle était la seule à pouvoir bien sûr raconter l’assassinat de Salah Hussein de cette manière, mêlant à la fois le personnel et le politique dans l’enchaînement des événements de la journée (chapitre 5), la bataille pour pouvoir l’enterrer dans le village. A d’autres moments son témoignage rejoint celui de militants de sa génération qui ont connu des expériences similaires. Ainsi, lorsqu’elle décrit ses années d’engagement au sein du parti du Rassemblement, sous la bannière duquel elle se porte plusieurs fois candidate aux élections législatives (1976 et 1984), et ses expériences en tant que prisonnière politique.

De nombreux documents sont fournis tout au long de l’ouvrage, la plupart documentant méticuleusement les événements de Kamchich, procès-verbaux de réunions, rapports et appels adressés à la présidence, textes issus des conférences annuelles organisées en mémoire de Salah Hussein. Egalement intéressants, les documents dévoilant des accointances diverses entre, par exemple, Sadate à l’époque où il était encore simple membre du Conseil de la révolution et certains membres de la famille Al-Fiqi qui auraient réussi à cumuler jusqu’à 800 feddans au lieu des 200 autorisés par la loi après la réforme agraire, ou des éléments de dossiers « top secret » contenant des instructions sur des « éléments communistes ».

Texte témoin, ces Cahiers restent cependant assez pudiques et surtout très militants. A part quelques allusions aux contradictions entre ses tâches de militante et son rôle de mère, d’ailleurs réglées par des solutions qui rappellent elles aussi une certaine époque, Chahinda Meqled livre ici un réquisitoire contre les Fiqi, un appel à justice en mémoire de son mari — les commanditaires de son assassinat n’ont en effet jamais été reconnus coupables, aussi fidèle à son idéal que les Fiqi sont acharnés contre elle. En 2005 déjà, ils lui avaient intenté un procès pour des propos qu’elle avait tenus lors d’un entretien dans la revue Nisf Al-Dounia. Ils récidivent maintenant. Mais qui a lu les Cahiers, sait qu’ils n’auront pas la tâche facile : Chahinda Meqled n’est pas seulement une militante de fer, elle est le symbole de toute une époque.

Dina Heshmat

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