Récit .
Dans son ouvrage autobiographique, Chahinda Meqled raconte son
combat avec les paysans de son village de Kamchich contre les
grands propriétaires fonciers. Un ouvrage qui lui a valu une
nouvelle attaque en justice de la famille Al-Fiqi.
Ma terre, ma lutte
Il
y a un sentiment exprimé en filigrane dans les deux
introductions à l’ouvrage, celle de Chérine Aboul-Naga,
rédactrice – à ce titre prise à partie elle aussi par l’action
en justice des Al-Fiqi, tout comme l’éditeur, Mohamad Hachem —
et celle de l’auteur, un sentiment diffus que l’on perçoit
dans la description de la naissance du livre : c’est cette
réticence de Chahinda à raconter son histoire personnelle. «
Mon histoire est celle de Kamchich », répète-t-elle ainsi à
Aboul-Naga.
Kamchich, petit village dans le Delta, est connu pour sa
résistance à la mainmise des Fiqi sur les terres du village.
C’est à cette lutte que le nom de Chahinda Meqled est
intrinsèquement lié et c’est à travers ses souvenirs
personnels qu’elle en relate ici les temps forts. L’une des
premières anecdotes qu’elle raconte est ainsi la visite d’un
vieux paysan ayant refusé de vendre sa terre à la famille
Al-Fiqi, à son père, « officier de police nationaliste de
tendance wafdiste ». Si l’enfance et l’adolescence de Meqled
sont marquées par les constantes mutations du père dans
différentes villes de province, ses années de jeunesse le sont
surtout par son amour naissant pour son cousin, Salah Hussein,
militant marxiste qui avait gagné l’admiration du père de
Chahinda parce qu’il s’était retrouvé « à la tête du mouvement
des étudiants et des paysans contre la famille féodale des
Fiqi » (p.22). Le récit qu’elle fait des obstacles qu’elle a
dû affronter avant de pouvoir enfin – à l’arraché — épouser
Salah, et surtout, l’assassinat, le 30 avril 1966, de Salah
Hussein commandité par les Fiqi, font de cette histoire l’une
de celles où amour et engagement politique se mêlent pour ne
faire qu’un, une de ces destinées qui deviennent emblématiques
d’une époque. L’époque de l’engouement pour le projet
nationaliste; déjà porté volontaire pour partir en Palestine
en 1948 (p.17), Salah Hussein s’engage dans la résistance lors
de l’agression tripartite en 1956 ; l’époque où les
organisations de la gauche marxiste connaissaient une certaine
avancée ; l’époque où la réforme agraire donnait suffisamment
d’espoir aux paysans pour permettre à Salah d’exiger, dans un
rapport adressé à Nasser, « l’arrestation de tous les
propriétaires féodaux » (p.102).
L’intérêt de l’ouvrage de Chahinda est qu’il est l’un des
rares à donner un aperçu de l’aspect agraire de cette époque
turbulente. Elle était la seule à pouvoir bien sûr raconter
l’assassinat de Salah Hussein de cette manière, mêlant à la
fois le personnel et le politique dans l’enchaînement des
événements de la journée (chapitre 5), la bataille pour
pouvoir l’enterrer dans le village. A d’autres moments son
témoignage rejoint celui de militants de sa génération qui ont
connu des expériences similaires. Ainsi, lorsqu’elle décrit
ses années d’engagement au sein du parti du Rassemblement,
sous la bannière duquel elle se porte plusieurs fois candidate
aux élections législatives (1976 et 1984), et ses expériences
en tant que prisonnière politique.
De nombreux documents sont fournis tout au long de l’ouvrage,
la plupart documentant méticuleusement les événements de
Kamchich, procès-verbaux de réunions, rapports et appels
adressés à la présidence, textes issus des conférences
annuelles organisées en mémoire de Salah Hussein. Egalement
intéressants, les documents dévoilant des accointances
diverses entre, par exemple, Sadate à l’époque où il était
encore simple membre du Conseil de la révolution et certains
membres de la famille Al-Fiqi qui auraient réussi à cumuler
jusqu’à 800 feddans au lieu des 200 autorisés par la loi après
la réforme agraire, ou des éléments de dossiers « top secret »
contenant des instructions sur des « éléments communistes ».
Texte témoin, ces Cahiers restent cependant assez pudiques et
surtout très militants. A part quelques allusions aux
contradictions entre ses tâches de militante et son rôle de
mère, d’ailleurs réglées par des solutions qui rappellent
elles aussi une certaine époque, Chahinda Meqled livre ici un
réquisitoire contre les Fiqi, un appel à justice en mémoire de
son mari — les commanditaires de son assassinat n’ont en effet
jamais été reconnus coupables, aussi fidèle à son idéal que
les Fiqi sont acharnés contre elle. En 2005 déjà, ils lui
avaient intenté un procès pour des propos qu’elle avait tenus
lors d’un entretien dans la revue Nisf Al-Dounia. Ils
récidivent maintenant. Mais qui a lu les Cahiers, sait qu’ils
n’auront pas la tâche facile : Chahinda Meqled n’est pas
seulement une militante de fer, elle est le symbole de toute
une époque.
Dina
Heshmat