Au-delà des métaphores, la réalité palestinienne
Par Ibrahim Fathi
Critique littéraire
Ce roman sur Jérusalem et sur la Palestine, de la
nakba à nos jours, ne ressasse pas
les clichés politiques habituels. Il ne symbolise pas la
nation menacée de perte par la femme aimée et ne cherche pas à
idéaliser les faits historiques tels qu’ils se sont
effectivement passés.
La première partie, intitulée « Image », est écrite à la
première personne, comme l’ensemble du roman. Le narrateur
raconte ses souvenirs tout en interrogeant sa façon de les
écrire. Pour lui, Jérusalem est un état intellectuel et
émotionnel ; Myriam ou Marie est un homonyme de
Marie-Madeleine, magnifique image d’une histoire d’amour
tissée par les désirs refoulés, les rêves, et la lecture de
romans. La beauté de Myriam/Marie appartient aux ambiances
magiques du vent d’ouest. Ses sept frères sont au Brésil. Elle
habite dans une nouvelle villa construite par l’argent de
l’exil. Elle vit comme une touriste, sans rapport avec une
quelconque cause. Quant au père et au grand-père du narrateur,
ils cassent du roc destiné à la construction du quartier juif
à Jérusalem-Ouest. Dans sa famille, les hommes achètent les
épouses pour des dots calculées selon le niveau de beauté sur
les photos échangées lors des mariages arrangés. Comme sa
famille, il ne vit pas dans la réalité mais dans les clichés,
reflet de désirs ou de peur. Images simulacres, — alternatives
irréelles aux gens et au sens des événements — face à la
menace récurrente de l’anéantissement. (…) L’imagination
fabrique des images contradictoires de Myriam. Est-elle celle
qui pleure sur la tombe de son frère ou alors cette femme non
conventionnelle qui a, avant le narrateur, aimé un moine ?
Myriam tombe enceinte du narrateur ; leurs deux vies sont en
péril (il est musulman, elle chrétienne). Cette histoire
individuelle se perd dans les récits d’héroïsme collectif à la
veille de la guerre de 1967 et les slogans pour la libération
de Jérusalem. Myriam et le narrateur disparaissent en exil ;
Jérusalem est perdue.
Quel sens donner à « L’icône », la deuxième partie du roman ?
Il s’agit en partie des objets fabriqués par le fils du
narrateur et de Myriam, des décennies plus tard, il décore les
images sacrées. De son couvent, la mère elle aussi écrit son
histoire. (…) Le narrateur, lui, après s’être impliqué, de
façon marginale, dans la lutte des fedayins, après avoir
plusieurs fois changé d’organisation politique, de capitale,
et d’entreprise, après s’être plusieurs fois marié, puis
séparé de femmes étrangères, entre, comme sa famille, dans le
domaine du roc. Il s’adonne au business de l’immobilier
pendant la guerre du Golfe, ravitaille l’armée américaine
en bulldozers. Devenu millionnaire,
il perd tout lien avec ce qu’on appelait « la révolution ».
Jérusalem a changé, peuplée maintenant d’esprits et de
fantômes, de derviches, de simples d’esprit et diseurs de
bonne aventure. Son fils aussi pratique des « miracles » en
interpellant les esprits. Mais quel rapport entre l’image et
l’icône après que les personnages furent devenus des «
bric-à-brac » sur « béquilles » ? Derrière l’image visible de
l’icône, le narrateur cherche maintenant une vérité
dissimulée. Il est troublé, entre de nouvelles dimensions
spirituelles et de vieilles superstitions. Lorsqu’il
s’interroge, vers la fin de cette partie, doutant de la
réalité, une femme palestinienne le ramène au « réservoir », à
la maigre réserve de vivres et de médicaments à cause du
bouclage.
La troisième partie, « Ancien testament » lie la spiritualité
du fils perdu à ses racines chez les ancêtres artistes. (…)
Soudain les balles israéliennes pleuvent sur les Palestiniens
de Cisjordanie, rassemblés pour prier à Al-Aqsa. Jeunes et
vieux se solidarisent face à l’attaque. Comme si la résistance
espérait une nature épique, unifiant les composantes
dispersées et en conflit du mouvement. Dans son ampleur
sanglante, la scène de l’invasion semble extraite d’un film.
Le narrateur part à la recherche de son fils parmi les corps
et les décombres, et répète la fin du roman de Ghassan
Kanafani Des hommes sous le soleil, avec ces restes de
vêtements, ces débris humains et du sang noir qui se coagule
sous le soleil. (…) Comme à la fin de la deuxième partie,
lorsque la femme palestinienne invite le narrateur
philosophant à descendre sur une terre anéantie par le besoin,
la terre des besoins réels et primaires, sans rapport avec la
société de consommation et les interrogations stériles sur la
différence entre image et réalité. C’est cette fois-ci que le
narrateur lui-même propose : « on mange un bout ? ». Après
l’image et l’icône vient l’ancien testament, vient un signe où
le rapport entre le signifiant et le signifié, entre les mots
et le rêve de Jérusalem est un rapport de voisinage réaliste,
d’interaction vivante et de continuité existentielle. Les
questions de technique romanesque se rapprochent alors de
l’exploration de l’existence humaine en Palestine.