L’écrivaine palestinienne Sahar
Khalifa vient d’obtenir
le prix Mahfouz pour son roman Soura, ayqouna wa ahd qadim (Dar
Al-Adab, 2002). Sans imagerie nationaliste ostentatoire,
l’histoire d’un amour impossible dans l’ombre de la ville
sacrée de Jérusalem.
Image, icône et ancien testament
Je ne sais pas quand, ni comment, je me suis mis à aimer
Myriam. Peut-être était-ce cette ambiance, avec tout ce
qu’elle avait de magique, de mystérieux. Ou peut-être Myriam
elle-même, avec ces histoires étranges autour d’elle,
était-elle responsable de ces rêves qui s’étaient emparés de
mon imagination. J’étais devenu amoureux, sans avertissement
préalable. Soudain, à mon réveil, je m’étais retrouvé fou
d’amour, incapable de me concentrer sur quoi que ce soit.
J’étais devenu distrait, anxieux, j’étais entré dans un état
d’attente et de tristesse sans aucune raison logique ou
compréhensible. Je ne l’avais jamais vue de près, jamais
entendue, ne lui avais jamais adressé la parole. Pendant des
mois entiers, elle n’était même pas au courant de mon
existence. Peut-être alors justement ces mois-là, ce
printemps, ces fleurs, les poèmes, les chants de l’église,
l’orgue étaient-ils responsables de l’état dans lequel j’étais
tombé ? Ou alors était-ce la magie du coucher du soleil
au-dessus du plateau, le rougeoiement du ciel au moment du
crépuscule, et elle, comme un fantôme noir venant avec
l’ombre, avec le repli de la lumière, avec les tombes d’hier.
Elle était comme un point dans l’Histoire, hors du temps. Un
cimetière parsemé de croix, avec des débris de piliers romains
et un vieil olivier de l’époque du Christ. On dit que Nour
Al-Dine Al-Zinki s’y était reposé pendant ses conquêtes pour
la libération de Jérusalem. Comment tout s’était-il mêlé au
point que le monde semblait être devenu un paradis, un
sanctuaire aux secrets ? Et elle comme un rêve, elle
ressemblait à mes poésies, à mes mythes, aux récits des
écrivains des années cinquante.
C’est un dimanche que tout a commencé. J’étais installé comme
à mon habitude sur le plateau, à observer le rituel des
fidèles. Ils avaient traversé les chemins du village,
s’étaient rassemblés dans la cour de l’église, y étaient
entrés pour prier, et puis il y avait eu l’orgue, le
bourdonnement du sermon du prêtre, les psalmodies, la senteur
du printemps et les ombres du pin. Ils sont sortis au moment
où le soleil allait se coucher. Après, j’ai aperçu un fantôme
se séparer du groupe et marcher vers le cimetière, seul, puis
s’arrêter devant une tombe. A mes yeux, elle était un point,
un point noir qui se mouvait dans un silence absolu. Tout
avait disparu, les bruits, les formes, les groupes de fidèles
; seule, elle restait, point noir qui se mouvait dans le
rougeoiement du crépuscule. Je ressentis comme un chaos dans
mes entrailles. Etait-ce la sensation de me trouver au bord
d’un abîme ? Etait-ce le mystère, la magie de l’ambiance, la
mélancolie de la solitude, les désirs de la jeunesse ?
Etait-ce mon imagination ? Elle ne pleurait pas. Elle lisait
un petit livre, et un délicat chapelet lui pendouillait au
poignet. Je vis la croix, toute petite, de la taille d’un
papillon, et son foulard en dentelle noire crochetée. C’était
une fille de nonnes, c’est ce que je me suis dit, ou peut-être
une nonne qui n’avait pas encore prononcé ses vœux, encore au
début du chemin. J’ai voulu lui barrer la route, sauter vers
elle de mon plateau, la consoler, lui dire : tu es une image,
un poème, un ange, tu es une histoire d’amour qui mérite la
vie, alors fuyons. Mais fuir qui, pour aller où, et comment ?
Et elle, qui était-elle ? Quelle était son histoire ? Son
identité ? Qui avait-elle perdu ? Est-ce qu’elle s’appelait
Salma, Fadwa, Nagwa ? Elle s’appelait Myriam. Je ne l’ai
appris qu’au prix d’une longue recherche. J’ai appris aussi
qu’elle pleurait son plus jeune frère, et qu’elle était
presque seule parce que ses grands frères vivaient au Brésil
et elle ici, au village, avec sa mère quasi aveugle soutenue
par ses frères et ses proches; une femme solide. Une immense
famille, avec des propriétés s’étendant jusqu’à la montagne.
Des oliveraies, des vignobles, des figuiers, des grenadiers,
des cognassiers. Et elle, là-bas, au bout de la montagne, dans
une maison construite avec l’argent de l’exil, cernée de
l’ambiance du village. Une épaisse tonnelle, des grenadiers,
des pins, des vaches, des poules, un grenier à grain et un
pressoir à olives en panne. Le père avait émigré il y a
longtemps après qu’on l’eut marié à sa cousine. Ils avaient
enfanté beaucoup de garçons et une seule fille. A la mort du
père, les garçons récupérèrent ses travaux et ses récoltes.
Quand la fille atteignit la puberté, ils se mirent d’accord
pour la renvoyer, avec la mère et le plus jeune frère, au
village. Eux restèrent là-bas, à Sao Paolo. D’où tenait-il
tous ces détails ? De l’épicier, d’un important bataillon de
fournisseurs volontaires un peu partout dans le village. Il
n’y avait qu’à s’installer là-bas, devant l’épicerie, boire un
café, demander un narguilé, le faire gargouiller, tendre les
oreilles et écouter parler les gens. Un tel était mort, un tel
était encore vivant, un tel avait pris une deuxième épouse,
une telle avait été répudiée à cause des filles ; quant à une
telle, que Dieu t’en garde, si c’était ma sœur, ou ma fille,
je lui aurais mis la main sur le cou et je lui aurais fait
expirer son dernier souffle. C’est comme ça, chez nous.
Et puis Myriam. Qui était Myriam ? Commençaient des histoires
étranges sur Myriam. Il y a des gens qui disaient qu’elle
était revenue pour épouser un proche du village, d’autres qui
disaient qu’elle était revenue pour entrer au couvent,
d’autres encore qui disaient qu’on l’avait renvoyée pour
l’enfermer, car là-bas, la fille s’était relâchée, d’autres
qui racontaient qu’elle était rentrée avec sa mère parce que
cette dernière était devenue aveugle. L’exil est dur pour ceux
dont la vue est intacte ; alors pour les aveugles !
L’important est que je portais son nom et son image avec moi,
partout. Bien sûr, je continuais à m’installer sur le plateau,
à guetter la jeune fille et à observer l’église et le
cimetière. J’étais devenu amoureux, sans aucune raison, si ce
n’est que mon imagination me tendait une belle image, une
image éclatante d’une histoire à rebondissements, d’un amour
légendaire .
Traduction
de Dina Heshmat