Al-Ahram Hebdo, Littérature | Image, icône et ancien testament
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 

 Semaine du 20 au  29 décembre 2006, numéro 641

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Kiosque

  Société

  Arts

  Livres

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Loisirs

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Littérature

 L’écrivaine palestinienne Sahar Khalifa vient d’obtenir le prix Mahfouz pour son roman Soura, ayqouna wa ahd qadim (Dar Al-Adab, 2002). Sans imagerie nationaliste ostentatoire, l’histoire d’un amour impossible dans l’ombre de la ville sacrée de Jérusalem.

Image, icône et ancien testament

Je ne sais pas quand, ni comment, je me suis mis à aimer Myriam. Peut-être était-ce cette ambiance, avec tout ce qu’elle avait de magique, de mystérieux. Ou peut-être Myriam elle-même, avec ces histoires étranges autour d’elle, était-elle responsable de ces rêves qui s’étaient emparés de mon imagination. J’étais devenu amoureux, sans avertissement préalable. Soudain, à mon réveil, je m’étais retrouvé fou d’amour, incapable de me concentrer sur quoi que ce soit. J’étais devenu distrait, anxieux, j’étais entré dans un état d’attente et de tristesse sans aucune raison logique ou compréhensible. Je ne l’avais jamais vue de près, jamais entendue, ne lui avais jamais adressé la parole. Pendant des mois entiers, elle n’était même pas au courant de mon existence. Peut-être alors justement ces mois-là, ce printemps, ces fleurs, les poèmes, les chants de l’église, l’orgue étaient-ils responsables de l’état dans lequel j’étais tombé ? Ou alors était-ce la magie du coucher du soleil au-dessus du plateau, le rougeoiement du ciel au moment du crépuscule, et elle, comme un fantôme noir venant avec l’ombre, avec le repli de la lumière, avec les tombes d’hier. Elle était comme un point dans l’Histoire, hors du temps. Un cimetière parsemé de croix, avec des débris de piliers romains et un vieil olivier de l’époque du Christ. On dit que Nour Al-Dine Al-Zinki s’y était reposé pendant ses conquêtes pour la libération de Jérusalem. Comment tout s’était-il mêlé au point que le monde semblait être devenu un paradis, un sanctuaire aux secrets ? Et elle comme un rêve, elle ressemblait à mes poésies, à mes mythes, aux récits des écrivains des années cinquante.

C’est un dimanche que tout a commencé. J’étais installé comme à mon habitude sur le plateau, à observer le rituel des fidèles. Ils avaient traversé les chemins du village, s’étaient rassemblés dans la cour de l’église, y étaient entrés pour prier, et puis il y avait eu l’orgue, le bourdonnement du sermon du prêtre, les psalmodies, la senteur du printemps et les ombres du pin. Ils sont sortis au moment où le soleil allait se coucher. Après, j’ai aperçu un fantôme se séparer du groupe et marcher vers le cimetière, seul, puis s’arrêter devant une tombe. A mes yeux, elle était un point, un point noir qui se mouvait dans un silence absolu. Tout avait disparu, les bruits, les formes, les groupes de fidèles ; seule, elle restait, point noir qui se mouvait dans le rougeoiement du crépuscule. Je ressentis comme un chaos dans mes entrailles. Etait-ce la sensation de me trouver au bord d’un abîme ? Etait-ce le mystère, la magie de l’ambiance, la mélancolie de la solitude, les désirs de la jeunesse ? Etait-ce mon imagination ? Elle ne pleurait pas. Elle lisait un petit livre, et un délicat chapelet lui pendouillait au poignet. Je vis la croix, toute petite, de la taille d’un papillon, et son foulard en dentelle noire crochetée. C’était une fille de nonnes, c’est ce que je me suis dit, ou peut-être une nonne qui n’avait pas encore prononcé ses vœux, encore au début du chemin. J’ai voulu lui barrer la route, sauter vers elle de mon plateau, la consoler, lui dire : tu es une image, un poème, un ange, tu es une histoire d’amour qui mérite la vie, alors fuyons. Mais fuir qui, pour aller où, et comment ? Et elle, qui était-elle ? Quelle était son histoire ? Son identité ? Qui avait-elle perdu ? Est-ce qu’elle s’appelait Salma, Fadwa, Nagwa ? Elle s’appelait Myriam. Je ne l’ai appris qu’au prix d’une longue recherche. J’ai appris aussi qu’elle pleurait son plus jeune frère, et qu’elle était presque seule parce que ses grands frères vivaient au Brésil et elle ici, au village, avec sa mère quasi aveugle soutenue par ses frères et ses proches; une femme solide. Une immense famille, avec des propriétés s’étendant jusqu’à la montagne. Des oliveraies, des vignobles, des figuiers, des grenadiers, des cognassiers. Et elle, là-bas, au bout de la montagne, dans une maison construite avec l’argent de l’exil, cernée de l’ambiance du village. Une épaisse tonnelle, des grenadiers, des pins, des vaches, des poules, un grenier à grain et un pressoir à olives en panne. Le père avait émigré il y a longtemps après qu’on l’eut marié à sa cousine. Ils avaient enfanté beaucoup de garçons et une seule fille. A la mort du père, les garçons récupérèrent ses travaux et ses récoltes. Quand la fille atteignit la puberté, ils se mirent d’accord pour la renvoyer, avec la mère et le plus jeune frère, au village. Eux restèrent là-bas, à Sao Paolo. D’où tenait-il tous ces détails ? De l’épicier, d’un important bataillon de fournisseurs volontaires un peu partout dans le village. Il n’y avait qu’à s’installer là-bas, devant l’épicerie, boire un café, demander un narguilé, le faire gargouiller, tendre les oreilles et écouter parler les gens. Un tel était mort, un tel était encore vivant, un tel avait pris une deuxième épouse, une telle avait été répudiée à cause des filles ; quant à une telle, que Dieu t’en garde, si c’était ma sœur, ou ma fille, je lui aurais mis la main sur le cou et je lui aurais fait expirer son dernier souffle. C’est comme ça, chez nous.

Et puis Myriam. Qui était Myriam ? Commençaient des histoires étranges sur Myriam. Il y a des gens qui disaient qu’elle était revenue pour épouser un proche du village, d’autres qui disaient qu’elle était revenue pour entrer au couvent, d’autres encore qui disaient qu’on l’avait renvoyée pour l’enfermer, car là-bas, la fille s’était relâchée, d’autres qui racontaient qu’elle était rentrée avec sa mère parce que cette dernière était devenue aveugle. L’exil est dur pour ceux dont la vue est intacte ; alors pour les aveugles ! L’important est que je portais son nom et son image avec moi, partout. Bien sûr, je continuais à m’installer sur le plateau, à guetter la jeune fille et à observer l’église et le cimetière. J’étais devenu amoureux, sans aucune raison, si ce n’est que mon imagination me tendait une belle image, une image éclatante d’une histoire à rebondissements, d’un amour légendaire .

Traduction de Dina Heshmat

Retour au sommaire

Sahar Khalifa

Elle est née à Naplouse en 1941. Ecrivaine autodidacte, elle se consacre à l’âge de 32 ans aux études, après un mariage qui a duré 13 ans. Elle étudie la littérature anglaise à l’Université de Bir Zeit. Puis en 1980, elle obtient une bourse d’études aux Etats-Unis où elle passe sept ans. Ses études étaient surtout ciblées sur le roman féminin, notamment noir américain. En 1988, elle fonde le Centre d’études féminines à Naplouse et lance un périodique consacré au même thème. Parmi ses romans : Al-Sabbar, 1970 (chronique du figuier barbare, éd. Gallimard pour la traduction en français), Abbad Al-Chams (la foi des tournesols, éd. Gallimard, 1989), Al-Mirass (l’héritage, Dar Al-Adab, 1997), Soura wa ayqouna (image et icône, en 2002).

 

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah - Chourouq Chimy
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.