Frères musulmans.
La démonstration de force islamiste qui a eu lieu à
l’Université d’Al-Azhar est officiellement à l’origine de
cette vague répressive. Reportage dans le campus.
Une parade de trop
Quartier
de Madinet Nasr, à l’est du Caire. L’Université d’Al-Azhar est
déserte. A peine peut-on apercevoir quelques étudiants
déambuler dans les allées du campus. Mais derrière ce calme
apparent, le malaise. L’arrestation par les forces de l’ordre
de 180 membres de la confrérie, dont des étudiants islamistes
accusés de semer le trouble à l’université, a créé une
atmosphère de tension. En s’approchant de l’établissement, on
peut voir les premiers signes de cet état de choses. Des
véhicules blindés sont stationnés à proximité de l’université,
et des agents de sécurité sont déployés en grand nombre. A
l’intérieur, les lieux sont déserts et ont pour seul décor
quelques agents de sécurité. La cité universitaire est située
à proximité de l’université. Bien que ce soit une période
d’examens, la plupart des étudiants sont terrés dans leurs
chambres. Là aussi, la présence des forces de l’ordre est
omniprésente. C’est avec amertume que les étudiants islamistes
racontent ce qui est arrivé. « Il était deux heures et demie
du matin. Les forces de l’ordre sont venues et ont emporté
tout le monde. La plupart des détenus sont étudiants à la
faculté de médecine. Nous ne comprenons pas pourquoi tout ceci
alors que nous sommes à deux jours des examens ! », affirme
Ahmad, étudiant à la faculté d’ingénierie.
Tout a commencé le 10 décembre lorsque les étudiants
islamistes ont organisé, en guise de démonstration, une parade
de jeunes cagoulés se livrant à des exercices d’arts martiaux,
entre autres karaté et kung-fu. Les étudiants réclamaient la
réintégration de neuf de leurs camarades, exclus en novembre
dernier de la faculté de médecine et de pharmacie, pour avoir
formé un syndicat étudiant libre.
Cette scène, qui n’est pas sans rappeler celle des militants
palestiniens du Hamas, a bouleversé les médias. « Si nous
avons organisé cette démonstration, c’était pour protester
contre la radiation de nos collègues des listes électorales.
Ils ont fait l’objet de mesures disciplinaires injustes »,
s’insurge Amr, étudiant à la faculté des sciences. Il explique
que les étudiants avaient organisé une démonstration similaire
il y a trois ans quand le cheikh Ahmad Yassine avait été
assassiné par Israël, et, à l’époque, l’ancien président de
l’université, Ahmad Omar Hachem, y a assisté. « Personne ne
nous a accusés de quoi que ce soit », assure Amr.
Et Mohamad, étudiant en médecine, de souligner : « Nous avons
senti que nous avons fait une erreur en organisant cette
manifestation. Qu’on présente des excuses au nom de nos
camarades qui ont organisé cette manifestation mal interprétée
».
Groupe
extrémiste ou cellules activistes comme le soutiennent les
autorités ? Les étudiants islamistes nient toutes les
accusations. « Comment peut-on se procurer des armes, des
bâtons et des canifs en présence des agents de sécurité qui
sont déployés dans la cité universitaire ? », se défend l’un
des étudiants. Il ajoute que les étudiants ont utilisé des
armes en carton et non pas de vraies armes.
« Même s’ils adoptent l’idéologie des Frères musulmans, il
faut leur laisser la liberté de penser, surtout s’ils ne nous
ont pas dérangés. Ils nous rendent beaucoup de services et
nous aident à résoudre nos problèmes tandis que l’Union
officielle des étudiants ne joue aucun rôle à l’Université d’Al-Azhar
», assure un autre étudiant qui ne se réclame pas du courant
islamiste.
Les étudiants islamistes s’organisent parfaitement bien. «
Dans les anciennes Unions estudiantines islamistes, il y avait
une cotisation mensuelle versée par les étudiants, cela permet
de financer nos activités. De même, nous organisons des
expositions. Les Frères musulmans ne nous financent pas »,
affirme Mohamad. La dernière fois que les étudiants islamistes
ont dirigé l’Union des étudiants était en 1998.
Trois étudiants du courant islamiste ont rencontré le
président de l’université, Ahmad Al-Tayeb, pour lui demander
comment les autorités ont investi jeudi à l’aube les dortoirs
de l’université où vivent les étudiants pour les arrêter.
Mohamad Charaf, un des étudiants qui ont rencontré le recteur,
assure que les étudiants n’ont obtenu que des promesses du
doyen qu’il va faire tout son possible pour résoudre la crise,
mais il a refusé de parler de l’indépendance de l’université.
Raison pour laquelle les étudiants ont décidé de continuer
leur sit-in à la cité universitaire, ou de se mettre en grève
de la faim jusqu’à ce que leurs collègues soient libérés.
Tandis que les étudiants parlaient de ce qu’ils vont faire
dans les prochains jours, une femme de 35 ans leur coupe la
parole en critiquant la présence de la cité à côté des
immeubles à Madinet Nasr. « Mes trois enfants ont été effrayés
à l’aube, jeudi dernier, par les manifestations de ces
étudiants contre l’université. On ne peut pas avoir une vie
calme à côté de cette cité universitaire des étudiants d’Al-Azhar
», affirme cette habitante du quartier de Madinet Nasr.
Ola Hamdi
Sabah Sabet