Al-Ahram Hebdo, Egypte | Kéfaya perd pied
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 20 au 29 décembre 2006, numéro 641

 

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Egypte

Vie politique. Le mouvement symbole de l’émergence d’une nouvelle pensée, souffre d’une série de dissidences. Un constat d’échec pour l’opposition civile.  

Kéfaya perd pied 

Une manifestation somme toute modeste par le nombre de participants, celle du mardi 12 décembre. (Lire encadré). Cela reflète-t-il le déclin de ce mouvement pro-démocratique, voire avant-gardiste, que l’on considérait comme un espoir de renaissance de la société civile longtemps mise à l’écart ? Le mouvement a vu le jour il y a deux ans avec des manifestations, réprimées par la violence, contre le président Hosni Moubarak. En fait, le nom qu’il s’est donné, « Kéfaya » (ça suffit), est adressé justement au régime et aux tentatives du pouvoir héréditaire faisant de Gamal Moubarak le successeur présumé du chef de l’Etat. A la naissance de Kéfaya, il y a eu cet espoir d’une réforme du système politique égyptien ; d’autant plus que les Etats-Unis, principaux alliés du régime, faisaient pression dans ce sens. Mais ces efforts se sont affaiblis et voici maintenant que Kéfaya lui-même s’est divisé. Ses membres se sont démoralisés sans doute suite à cet échec, provoquant un éclatement véritable de nombreuses questions telles que les relations avec les Etats-Unis ; le conflit avec Israël et même le voile islamique. De quoi justifier le commentaire de nombreux observateurs, « ils ont beaucoup manifesté, mais personne ne les écoute ».

Le régime est en train d’établir son propre agenda des réformes. L’année dernière, il a assuré une première élection présidentielle plurielle dans l’histoire de la République. Mais très peu de vrais réformistes ont considéré ces mesures comme significatives et susceptibles d’apporter une vraie démocratie, avec un pouvoir exclusif du chef de l’Etat, représentant un verrouillage de 25 ans. Mais Kéfaya et les autres groupes n’ont pas trouvé le moyen de riposter.

« Kéfaya est à présent assiégée parce qu’il n’a pas réussi à se développer », explique Gamal Assaad, ancien membre du groupe. A son émergence en décembre 2004, le mouvement a eu un effet de choc dans une société où le système politique était ankylosé. Cela dit, le mouvement de protestation n’avait jamais mobilisé les foules. Plusieurs centaines de manifestants à chaque fois. Mais il était très diversifié et audacieux. Personne auparavant n’avait osé scander « A bas Moubarak ». Il a pu ainsi rallier l’opposition ; non seulement celle à l’encontre du président mais aussi celle à son éventuel successeur Gamal Moubarak.

En 2005, Moubarak a été réélu avec grande facilité face à des concurrents comme Aymane Nour (Al-Ghad) et Noamane Gomaa (néo-Wafd) ; qui y ont laissé leur peau finalement. Ensuite ce furent les élections législatives, où les Frères musulmans sont devenus la principale force d’opposition ; une vraie démonstration de force, la confrérie a obtenu le cinquième des 454 sièges, consacrant tant un échec au gouvernement qu’à celui de l’opposition civile. D’ailleurs celle-ci a été tout à fait laminée en 2006 suite à la répression brutale de toutes ses manifestations ? D’autre part, le soutien américain à des réformes démocratiques a fait perdre leur crédibilité aux opposants civils. On les a rangés dans le contexte de pro-américains à l’heure des graves incidents qui se déroulent en Palestine, en Iraq et au Liban.

Kéfaya, entre temps, s’est trouvé miné à l’intérieur ; par des divisions. Dès le départ, il s’agissait d’une fragile coalition de marxistes, de nationalistes panarabes, de libéraux et d’islamistes. « Kéfaya est une ombrelle qui recouvre un large éventail de courants politiques, qui sont en contradiction chacun avec l’autre. Dans leurs aspects réels et essentiels, certains mouvements sont contre la démocratie et la réforme », estime Bahieddine Hassan, directeur du Centre du Caire des droits de l’homme, cité par Associated Press.

 

L’affaire du voile

Assaad, qui est copte, s’est retiré quelques jours avant la manifestation du mardi 12 décembre, accusant les dirigeants de Kéfaya de « dictature  et d’adoption unilatérale des décisions ». D’aucuns estiment qu’Assaad n’admettait pas le charisme du chef du mouvement George Ishaq qui lui faisait ombrage. Cela dit, les six autres membres démissionnaires, sont de manière majoritaire des islamistes. L’un d’eux Yéhia Al-Qazzaz, a déclaré qu’il s’est brouillé avec Kéfaya lorsque le mouvement a publié un communiqué de solidarité avec le ministre de la Culture, Farouk Hosni sur l’affaire du voile. Celui-ci avait subi le feu roulant des islamistes après avoir qualifié le voile « de régression ». Le communiqué de Kéfaya a dénoncé les attaques faites contre le ministre les qualifiant de « nouveau maccarthysme au nom de la religion ».

Cette déclaration aurait été la « goutte d’eau qui a fait déborder le vase », a affirmé Qazzaz. « Je me suis opposé non seulement au contenu de la déclaration, mais aussi à la manière dont elle a été publiée », a-t-il ajouté.

Les autres doléances envers Ishaq étaient d’avoir accepté des invitations à des conférences tenues par les think thank américains. Des membres considèrent là qu’il s’agit d’une violation de la ligne anti-américaine et anti-israélienne. Ishaq, lui, a rejeté les critiques et déclaré que ceux qui se sont séparés du mouvement restent des amis et nous savons comment les faire revenir.

C’est dire que cette opposition civile est dans le même état de désarroi que celui des partis d’opposition. Bahieddine Hassan commente ainsi le fait : « Le problème n’est pas dans les groupes  politiques mais dans le système politique égyptien dans sa totalité. Les partis donnent l’impression qu’il y a une opposition, mais celle-ci n’est qu’en trompe-l’œil » .

Ahmed Loutfi (avec AP)

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Appel à la désobéissance civile

S’inspirant du sit-in libanais, Kéfaya est monté d’un cran dans ses

revendications lors de la manifestation du 12 décembre. Reportage.

Une scène familière au centre-ville. La marée noire de la police anti-émeutes envahit les lieux. Des milliers de policiers, portant leurs casques et armés de matraques et boucliers avec des dizaines de blindés occupent les rues, encerclant une foule de manifestants. Il est 13 heures, la manifestation, annoncée la veille par le mouvement d’opposition Kéfaya et à laquelle elle a invité toutes les autres forces nationales de l’opposition à y participer, doit commencer. Georges Ishaq, un des principaux fondateurs du mouvement, a déclaré : « Aujourd’hui 12 décembre, la Journée mondiale des droits de l’homme est aussi une journée très importante pour le mouvement. Il s’agit du second anniversaire de notre première manifestation dans les rues et aussi de la commémoration des martyrs de Kéfaya que nous avons perdus l’année dernière durant les élections parlementaires ». Ces manifestants se sont divisés en deux grands groupes, l’un se massant devant le Syndicat des journalistes et l’autre devant celui des avocats. « Nous avions prévu environ 10 000 manifestants et nous étions censés nous réunir devant le Syndicat des journalistes puis faire le parcours jusqu’à arriver devant la Cour de cassation pour nous manifester. La sécurité nous a interrompus et nous a divisés en deux parties », lance Hoda Moustapha, partisane de Kéfaya. Que ce soit devant le Syndicat des journalistes ou celui des avocats, la scène est toujours la même. Les manifestants criaient avec enthousiasme et la sécurité les encerclait de plus près. Le pouvoir héréditaire, l’inflation, la corruption et la torture dans les prisons, autant de thèmes qui ont été dénoncés par les manifestants tout en exprimant leur colère à travers un tas de pancartes et de slogans assez variés : « Ô fils de notre pays, l’hérédité n’aura pas lieu » ; « Les réformes constitutionnelles ne sont qu’une farce ». Même l’hymne national est devenu un hymne de Kéfaya. « Ma patrie, ma patrie » s’est transformé en « Kéfaya, kéfaya, chaque tyran va avoir sa fin ».

Une occasion à ne pas laisser passer : un nouveau thème vient s’ajouter à la liste du programme de Kéfaya, à savoir « la désobéissance civile ». Le sit-in à la libanaise semble être le moteur de ce grand rassemblement. Ce fait qui a beaucoup influencé la rue arabe a poussé ces manifestants non seulement à imiter l’opposition libanaise, mais aussi à appeler la rue égyptienne à adopter une attitude pareille, « comme nos frères au Liban, la désobéissance civile totale est notre espoir pour aller en avant ». Réda Mohamad, partisan de Kéfaya, affirme : « Nous rêvons de faire comme le Liban ou même le quart de ce qu’a fait le Liban, mais nous avons besoin que le peuple soit plus audacieux ». Des photos de Hassan Nasrallah font leur apparition parmi cette foule dense. Il est presque 16h, les manifestants devenant de plus en plus enflammés et la sécurité aussi plus musclée. Ils font donc appel aux fameux « karatékas  », ces groupes de policiers en civil, venus encercler peu à peu le cercle jusqu’à faire étouffer la foule qui commence à se disperser dans tous les sens. 

Une image que l’on revoit dans toute manifestation. Beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Cependant, cette dernière, celle du 12 décembre, est hautement symbolique avec les scissions au sein du mouvement. Est-elle la dernière ? .

Chaïmaa Abdel-Hamid

Aliaa Al-Korachi

 




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