Vie politique.
Le mouvement symbole de l’émergence d’une nouvelle pensée,
souffre d’une série de dissidences. Un constat d’échec pour
l’opposition civile.
Kéfaya perd pied
Une
manifestation somme toute modeste par le nombre de
participants, celle du mardi 12 décembre. (Lire encadré). Cela
reflète-t-il le déclin de ce mouvement pro-démocratique, voire
avant-gardiste, que l’on considérait comme un espoir de
renaissance de la société civile longtemps mise à l’écart ? Le
mouvement a vu le jour il y a deux ans avec des
manifestations, réprimées par la violence, contre le président
Hosni Moubarak. En fait, le nom qu’il s’est donné, « Kéfaya »
(ça suffit), est adressé justement au régime et aux tentatives
du pouvoir héréditaire faisant de Gamal Moubarak le successeur
présumé du chef de l’Etat. A la naissance de Kéfaya, il y a eu
cet espoir d’une réforme du système politique égyptien ;
d’autant plus que les Etats-Unis, principaux alliés du régime,
faisaient pression dans ce sens. Mais ces efforts se sont
affaiblis et voici maintenant que Kéfaya lui-même s’est
divisé. Ses membres se sont démoralisés sans doute suite à cet
échec, provoquant un éclatement véritable de nombreuses
questions telles que les relations avec les Etats-Unis ; le
conflit avec Israël et même le voile islamique. De quoi
justifier le commentaire de nombreux observateurs, « ils ont
beaucoup manifesté, mais personne ne les écoute ».
Le régime est en train d’établir son propre agenda des
réformes. L’année dernière, il a assuré une première élection
présidentielle plurielle dans l’histoire de la République.
Mais très peu de vrais réformistes ont considéré ces mesures
comme significatives et susceptibles d’apporter une vraie
démocratie, avec un pouvoir exclusif du chef de l’Etat,
représentant un verrouillage de 25 ans. Mais Kéfaya et les
autres groupes n’ont pas trouvé le moyen de riposter.
« Kéfaya est à présent assiégée parce qu’il n’a pas réussi à
se développer », explique Gamal Assaad, ancien membre du
groupe. A son émergence en décembre 2004, le mouvement a eu un
effet de choc dans une société où le système politique était
ankylosé. Cela dit, le mouvement de protestation n’avait
jamais mobilisé les foules. Plusieurs centaines de
manifestants à chaque fois. Mais il était très diversifié et
audacieux. Personne auparavant n’avait osé scander « A bas
Moubarak ». Il a pu ainsi rallier l’opposition ; non seulement
celle à l’encontre du président mais aussi celle à son
éventuel successeur Gamal Moubarak.
En 2005, Moubarak a été réélu avec grande facilité face à des
concurrents comme Aymane Nour (Al-Ghad) et Noamane Gomaa
(néo-Wafd) ; qui y ont laissé leur peau finalement. Ensuite ce
furent les élections législatives, où les Frères musulmans
sont devenus la principale force d’opposition ; une vraie
démonstration de force, la confrérie a obtenu le cinquième des
454 sièges, consacrant tant un échec au gouvernement qu’à
celui de l’opposition civile. D’ailleurs celle-ci a été tout à
fait laminée en 2006 suite à la répression brutale de toutes
ses manifestations ? D’autre part, le soutien américain à des
réformes démocratiques a fait perdre leur crédibilité aux
opposants civils. On les a rangés dans le contexte de
pro-américains à l’heure des graves incidents qui se déroulent
en Palestine, en Iraq et au Liban.
Kéfaya, entre temps, s’est trouvé miné à l’intérieur ; par des
divisions. Dès le départ, il s’agissait d’une fragile
coalition de marxistes, de nationalistes panarabes, de
libéraux et d’islamistes. « Kéfaya est une ombrelle qui
recouvre un large éventail de courants politiques, qui sont en
contradiction chacun avec l’autre. Dans leurs aspects réels et
essentiels, certains mouvements sont contre la démocratie et
la réforme », estime Bahieddine Hassan, directeur du Centre du
Caire des droits de l’homme, cité par Associated Press.
L’affaire du voile
Assaad, qui est copte, s’est retiré quelques jours avant la
manifestation du mardi 12 décembre, accusant les dirigeants de
Kéfaya de « dictature et d’adoption unilatérale des
décisions ». D’aucuns estiment qu’Assaad n’admettait pas le
charisme du chef du mouvement George Ishaq qui lui faisait
ombrage. Cela dit, les six autres membres démissionnaires,
sont de manière majoritaire des islamistes. L’un d’eux Yéhia
Al-Qazzaz, a déclaré qu’il s’est brouillé avec Kéfaya lorsque
le mouvement a publié un communiqué de solidarité avec le
ministre de la Culture, Farouk Hosni sur l’affaire du voile.
Celui-ci avait subi le feu roulant des islamistes après avoir
qualifié le voile « de régression ». Le communiqué de Kéfaya a
dénoncé les attaques faites contre le ministre les qualifiant
de « nouveau maccarthysme au nom de la religion ».
Cette déclaration aurait été la « goutte d’eau qui a fait
déborder le vase », a affirmé Qazzaz. « Je me suis opposé non
seulement au contenu de la déclaration, mais aussi à la
manière dont elle a été publiée », a-t-il ajouté.
Les autres doléances envers Ishaq étaient d’avoir accepté des
invitations à des conférences tenues par les think thank
américains. Des membres considèrent là qu’il s’agit d’une
violation de la ligne anti-américaine et anti-israélienne.
Ishaq, lui, a rejeté les critiques et déclaré que ceux qui se
sont séparés du mouvement restent des amis et nous savons
comment les faire revenir.
C’est dire que cette opposition civile est dans le même état
de désarroi que celui des partis d’opposition. Bahieddine
Hassan commente ainsi le fait : « Le problème n’est pas dans
les groupes politiques mais dans le système politique
égyptien dans sa totalité. Les partis donnent l’impression
qu’il y a une opposition, mais celle-ci n’est qu’en
trompe-l’œil » .
Ahmed
Loutfi (avec AP)