Al-Ahram Hebdo, Egypte | Les juges pris en flagrant délit de sexisme
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 20 au 29 décembre 2006, numéro 641

 

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Egypte

Justice . Le Club des juges a estimé lors de la dernière assemblée générale que la femme est incompétente pour intégrer le corps judiciaire. Les féministes sont scandalisés.  

Les juges pris en flagrant délit de sexisme 

Un demi-siècle après avoir été la première au monde arabe à obtenir ses principaux droits politiques, la femme égyptienne se bat encore aujourd’hui pour son droit à accéder à la fonction de juge, se retrouvant ainsi loin derrière ses pairs dans plusieurs autres pays arabes. Bien que le Club des juges ne soit pas l’instance exécutive en la matière, les déclarations de son président, émettant des objections contre l’intégration de la femme dans le corps judiciaire, ont soulevé des protestations dans les milieux féministes. Cela d’autant plus que ce club, qui se trouve en tête de la bataille des droits civiques en Egypte, était crédité de vues plus ouvertes et plus libérales.

Le secrétaire général du Club des juges, Hicham Guéneina, est un opposant farouche à l’idée. Il a estimé lors de cette assemblée générale que l’intégration de la femme dans le corps judiciaire est une question qui va à l’encontre des mœurs et des coutumes de la société qui reste malgré tout conservatrice. Pour Guéneina, la réussite d’une femme juge au tribunal administratif ou à la Cour constitutionnelle ne signifie pas que la femme puisse réussir comme juge, puisque les postes jusqu’ici occupés par des femmes sont de nature purement administrative. Il se demande si une femme peut supporter les difficultés d’un travail de terrain, de se déplacer chaque jour d’un gouvernorat à l’autre. « La nature de la femme est trop faible, physiquement et psychologiquement, pour assumer des tâches aussi dures. Et ça ne sera jamais une preuve d’égalité parce que même si les femmes deviennent juges, la partie difficile restera toujours le lot de leurs collègues hommes », estime Guéneina. Pour conclure, celui-ci estime qu’au moment actuel, où les juges luttent pour l’indépendance de la justice, « il n’est pas opportun » d’évoquer ce sujet.

Ces déclarations ont été accueillies à juste titre par une vague de protestations de la part des militants des droits de la femme qui se disent scandalisés par les raisons invoquées pour exclure la femme du corps judiciaire. « C’est banal de prétendre que la femme est fragile, émotive et faible, ce qui la rend inapte pour le métier de juge qui nécessite parfois le déplacement en pleine nuit et des enquêtes dans les affaires de meurtre. On aurait pu dire de même pour exclure les femmes de la médecine. Or, les étudiantes en médecine pratiquent des autopsies et les femmes médecins quittent leurs foyers en pleine nuit pour répondre à un appel en urgence », s’insurge Amira Bahieddine, avocate et féministe. A son tour, Farkhonda Hassan, secrétaire générale du Conseil National de la Femme (CNF), a dénoncé le raisonnement « infondé » des juges qui n’ont ni le droit ni l’autorité de décider de ce que la femme peut ou non faire. « Le CNF a reçu des centaines de plaintes dénonçant ces déclarations. Le comité législatif examinera ces plaintes et prendra les mesures nécessaires », assure-t-elle.

Sameh Achour, bâtonnier de l’Ordre des avocats, s’insurge également contre les objections avancées par les juges contre l’intégration de la femme dans leur métier. « Nous avons déjà 60 000 avocates, 2 femmes juges et des dizaines de femmes nommées au Parquet administratif. La performance professionnelle n’a rien à voir avec le sexe », affirme Achour. « C’est dans l’intérêt de qui d’écarter les femmes qui représentent un potentiel non négligeable au moment où des dizaines de milliers de procès traînent sur les bureaux et où la société souffre de la lenteur de la justice », se demande Georgette Quellini, avocate et députée à l’Assemblée du peuple.

Pour sa part, Fawziya Abdel-Sattar, professeure de droit à l’Université du Caire et chef du comité législatif au Conseil national de la femme, s’élève contre ceux qui prennent la charia comme prétexte pour nier à la femme son droit d’être juge. « Aucune restriction du genre n’est trouvable dans le Coran. Au contraire, au temps du prophète les femmes avaient un rôle considérable dans tous les domaines social, politique et économique. Elles émettaient des fatwas (avis religieux) et participaient à la guerre aux côtés des hommes », souligne-t-elle. Abdel-Sattar trouve bizarre que la femme en Egypte peut légiférer et enseigner le droit alors qu’il y en a mettent en question sa capacité à occuper le poste de juge.

En fait, la lutte du mouvement féministe pour accéder à ce poste a commencé dans les années quarante. L’ancienne ministre des Affaires sociales, Aïcha Rateb, alors jeune diplômée à la faculté de droit avait intenté un procès en 1949 revendiquant son droit à rejoindre le Parquet général. Une tentative vouée à l’échec, mais qui a ouvert la porte à la lutte des femmes pour obtenir ce droit.

Se basant sur l’article 40 de la Constitution, lequel souligne l’égalité absolue des hommes et des femmes, le Haut Conseil de la justice dépendant du ministère de la Justice, avait tranché l’affaire en 2003 en nommant Mme Tahani Al-Guébali au poste de présidente du Parquet administratif. Ce couronnement d’un combat féministe de plusieurs décennies n’a quand même pas réussi à éradiquer un héritage culturel hostile à la parité. Pour ne plus compter sur une mentalité qui risque de paraître trop masculine, Al-Guébali, actuellement membre de la Cour constitutionnelle, plaide pour une décision claire de l’Etat favorisant la nomination de femmes au Parquet et dans le corps judiciaire. Elle souligne la nécessité d’avoir un calendrier pour l’intégration de la femme dans la magistrature .

May Al-Maghrabi

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