Justice .
Le Club des juges a estimé lors de la dernière assemblée
générale que la femme est incompétente pour intégrer le corps
judiciaire. Les féministes sont scandalisés.
Les juges pris en flagrant délit de sexisme
Un demi-siècle après avoir été la première au monde arabe à
obtenir ses principaux droits politiques, la femme égyptienne
se bat encore aujourd’hui pour son droit à accéder à la
fonction de juge, se retrouvant ainsi loin derrière ses pairs
dans plusieurs autres pays arabes. Bien que le Club des juges
ne soit pas l’instance exécutive en la matière, les
déclarations de son président, émettant des objections contre
l’intégration de la femme dans le corps judiciaire, ont
soulevé des protestations dans les milieux féministes. Cela
d’autant plus que ce club, qui se trouve en tête de la
bataille des droits civiques en Egypte, était crédité de vues
plus ouvertes et plus libérales.
Le secrétaire général du Club des juges,
Hicham Guéneina, est un
opposant farouche à l’idée. Il a estimé lors de cette
assemblée générale que l’intégration de la femme dans le corps
judiciaire est une question qui va à l’encontre des mœurs et
des coutumes de la société qui reste malgré tout
conservatrice. Pour Guéneina, la
réussite d’une femme juge au tribunal administratif ou à la
Cour constitutionnelle ne signifie pas que la femme puisse
réussir comme juge, puisque les postes jusqu’ici occupés par
des femmes sont de nature purement administrative. Il se
demande si une femme peut supporter les difficultés d’un
travail de terrain, de se déplacer chaque jour d’un
gouvernorat à l’autre. « La nature de la femme est trop
faible, physiquement et psychologiquement, pour assumer des
tâches aussi dures. Et ça ne sera jamais une preuve d’égalité
parce que même si les femmes deviennent juges, la partie
difficile restera toujours le lot de leurs collègues hommes »,
estime Guéneina. Pour conclure,
celui-ci estime qu’au moment actuel, où les juges luttent pour
l’indépendance de la justice, « il n’est pas opportun »
d’évoquer ce sujet.
Ces déclarations ont été accueillies à juste titre par une
vague de protestations de la part des militants des droits de
la femme qui se disent scandalisés par les raisons invoquées
pour exclure la femme du corps judiciaire. « C’est banal de
prétendre que la femme est fragile, émotive et faible, ce qui
la rend inapte pour le métier de juge qui nécessite parfois le
déplacement en pleine nuit et des enquêtes dans les affaires
de meurtre. On aurait pu dire de même pour exclure les femmes
de la médecine. Or, les étudiantes en médecine pratiquent des
autopsies et les femmes médecins quittent leurs foyers en
pleine nuit pour répondre à un appel en
urgence », s’insurge Amira
Bahieddine, avocate et féministe.
A son tour, Farkhonda Hassan,
secrétaire générale du Conseil National de la Femme (CNF), a
dénoncé le raisonnement « infondé » des juges qui n’ont ni le
droit ni l’autorité de décider de ce que la femme peut ou non
faire. « Le CNF a reçu des centaines de plaintes dénonçant ces
déclarations. Le comité législatif examinera ces plaintes et
prendra les mesures nécessaires », assure-t-elle.
Sameh
Achour, bâtonnier de l’Ordre des
avocats, s’insurge également contre les objections avancées
par les juges contre l’intégration de la femme dans leur
métier. « Nous avons déjà 60 000 avocates, 2 femmes juges et
des dizaines de femmes nommées au Parquet administratif. La
performance professionnelle n’a rien à voir avec le sexe »,
affirme Achour. « C’est dans
l’intérêt de qui d’écarter les femmes qui représentent un
potentiel non négligeable au moment où des dizaines de
milliers de procès traînent sur les bureaux et où la société
souffre de la lenteur de la justice », se demande Georgette
Quellini, avocate et députée à
l’Assemblée du peuple.
Pour sa part, Fawziya
Abdel-Sattar,
professeure de droit à l’Université du Caire et chef du
comité législatif au Conseil national de la femme, s’élève
contre ceux qui prennent la charia comme prétexte pour nier à
la femme son droit d’être juge. « Aucune restriction du genre
n’est trouvable dans le Coran. Au contraire, au temps du
prophète les femmes avaient un rôle considérable dans tous les
domaines social, politique et économique. Elles émettaient des
fatwas (avis religieux) et participaient à la guerre aux côtés
des hommes », souligne-t-elle.
Abdel-Sattar trouve bizarre que la femme en Egypte
peut légiférer et enseigner le
droit alors qu’il y en a mettent en question sa capacité à
occuper le poste de juge.
En fait, la lutte du mouvement féministe pour accéder à ce
poste a commencé dans les années quarante. L’ancienne ministre
des Affaires sociales, Aïcha
Rateb, alors jeune diplômée à la
faculté de droit avait intenté un procès en 1949 revendiquant
son droit à rejoindre le Parquet général. Une tentative vouée
à l’échec, mais qui a ouvert la porte à la lutte des femmes
pour obtenir ce droit.
Se basant sur l’article 40 de la Constitution, lequel souligne
l’égalité absolue des hommes et des femmes, le Haut Conseil de
la justice dépendant du ministère de la Justice, avait tranché
l’affaire en 2003 en nommant Mme Tahani
Al-Guébali au poste de présidente
du Parquet administratif. Ce couronnement d’un combat
féministe de plusieurs décennies n’a quand même pas réussi à
éradiquer un héritage culturel hostile à la parité. Pour ne
plus compter sur une mentalité qui risque de paraître trop
masculine, Al-Guébali,
actuellement membre de la Cour constitutionnelle, plaide pour
une décision claire de l’Etat favorisant la nomination de
femmes au Parquet et dans le corps judiciaire. Elle souligne
la nécessité d’avoir un calendrier pour l’intégration de la
femme dans la magistrature .
May Al-Maghrabi