Iran
.
Le double scrutin de vendredi a permis de mesurer le rapport
des forces entre réformateurs et conservateurs. La popularité
du président semble en régression.
Premier revers pour Ahmadinejad
Les
résultats des élections iraniennes à l’Assemblée des experts
et aux municipales, qui ont eu lieu vendredi dernier, tombent
au compte-gouttes, mais laissent entrevoir un échec possible
des ultraconservateurs proches du président Mahmoud
Ahmadinejad dans de nombreuses villes et à l’Assemblée. « Les
premiers résultats montrent que les Iraniens sont plutôt
favorables aux forces modérées », a affirmé, cette semaine, le
quotidien réformateur Etemad. Au lieu de profiter de ces
élections pour consolider son emprise sur le pouvoir, le
président iranien était confronté à un premier choc depuis son
élection en juillet 2005 : sa politique très dure ne plaît
plus, désormais, à son peuple, ce qui pourrait amenuiser les
chances de sa réélection lors de la présidentielle de 2009.
Affirmant qu’il s’agit d’un premier revers électoral pour le
camp ultraconservateur, M. Mohamad Abbass, expert dans les
affaires iraniennes au Centre d’Etudes Politiques et
Stratégiques d’Al-Ahram (CEPS), analyse les causes de la chute
de la popularité du président : « Le peuple est furieux contre
Ahmadinejad car il ne s’est pas acquitté de ses promesses. En
2003, il avait promis au peuple un meilleur niveau de vie,
alors qu’après un an et demi d’exercice de pouvoir, le pays
souffre d’un taux d’inflation assez élevé, le chômage a
augmenté et la plupart des investisseurs ont fui le pays à
cause de l’instabilité suscitée par le dossier nucléaire et
les risques de sanctions. Autre point faible : le président a
orienté toutes les ressources du pays vers le nucléaire. Il a
aussi imposé de sévères restrictions sur les libertés
personnelles », explique M. Abbass.
Or, ce manque de confiance dans les ultraconservateurs ne
signifie pas que le peuple va se jeter dans les bras du camp
adverse, celui des réformateurs, car déjà, le peuple n’a plus
confiance en eux, dont Mohamad Khatami, l’ex-président, qui
n’a pas répondu non plus aux aspirations de sa population
durant son mandat. « Cette fois-ci, le peuple a opté pour les
forces modérées, vers les conservateurs modérés »,
poursuit-il.
Pour preuve, le véritable plébiscite dont a bénéficié
l’ex-président conservateur pragmatique, Akbar Hachémi
Rafsandjani, pour l’élection à l’Assemblée des experts. Cet
organe, composé de 86 membres élus tous les huit ans, est
chargé de choisir, superviser et éventuellement démettre le
guide suprême, actuellement l’ayatollah Ali Khamenei. Se
plaçant au centre de l’échiquier politique, en
pivot entre ultraconservateurs et
réformateurs, M. Rafsandjani a laissé ses concurrents dans la
circonscription de la province de Téhéran loin derrière lui.
Son principal adversaire, l’ayatollah ultraconservateur
Mohamed Taqhi Mezbah Yazdi, considéré comme le père spirituel
du président Ahmadinejad, n’arriverait qu’en sixième position.
Selon les experts, Rafsandjani a ainsi effacé l’humiliation de
sa défaite devant Ahmadinejad lors de la présidentielle de
2005. Sa photo bien symbolique, votant côte à côte avec
Mohamad Khatami, avait un objectif bien précis : adresser une
menace aux ultraconservateurs : « Nous formerons une coalition
contre vous ». Selon le Dr Hicham Ahmad, professeur à la
faculté d’économie et des sciences politiques à l’Université
du Caire, le principal enjeu de Ahmadinejad ne résidait pas
dans les élections de l’Assemblée des experts mais plutôt dans
les élections municipales, car ces dernières constituent « le
véritable indice de sa popularité ».
Les municipales, principal défi
En ce qui concerne les municipales, l’enjeu principal est sans
doute le contrôle du conseil municipal de Téhéran et des
grandes villes du pays. Comme à l’Assemblée des experts,
l’offensive des ultraconservateurs aux municipales n’a pas
réussi. Selon des résultats partiels du ministère de
l’Intérieur, la liste des partisans du président Mahmoud
Ahmadinejad aux municipales est minoritaire à Téhéran,
arrivant derrière celles des conservateurs modérés et des
réformateurs. A Téhéran, la liste menée par la sœur du
président, Parvine Ahmadinejad, n’aurait que trois sièges sur
les quinze que compte le Conseil, selon des résultats
officieux. La liste du maire conservateur modéré, Mohammad
Bagher Ghalibaf, tiendrait neuf sièges, et pourrait compter
sur le soutien d’un conservateur modéré indépendant. En fait,
les partisans du président aspiraient à évincer Ghalibaf de
son poste car celui-ci s’oppose de manière croissante à
Ahmadinejad et serait prêt à utiliser son poste comme un
tremplin vers la présidentielle de 2009. Ce revers imposé au
bloc ultraconservateur a incité la liste électorale des
partisans du président à dénoncer, lundi, des « irrégularités
» dans le dépouillement des voix aux municipales de Téhéran. «
N’oublions pas qu’Ahmadinejad était lui-même maire de Téhéran
avant de devenir président. Le poste de maire de Téhéran
pourrait bien être un pas vers la présidentielle, surtout que
Ghalibaf est une personnalité assez aimée et respectée de la
part du guide suprême, l’ayatollah Khamenei », explique
Mohamad Abbass.
Quant aux réformateurs, ils pourraient aussi revenir au
Conseil avec deux sièges, après en avoir été évincés lors du
scrutin de 2003. « En effet, les réformateurs ont réussi à
présenter une liste unique dans l’espoir de reconquérir le
pouvoir. Tout au long des deux dernières années, ils ont
essayé de tirer profit de leurs fautes, de ranger leurs
papiers et de montrer au peuple les points faibles du règne
des ultraconservateurs », explique le Dr Hicham Ahmad.
En effet, le retour des réformateurs au pouvoir reste toujours
possible car les conservateurs ont déjà commencé à reconquérir
le pouvoir en remportant les municipales de 2003, avant de
prendre le contrôle du Parlement en 2004 et de faire élire
Ahmadinejad à la présidence en 2005. « Ceci dit, les
municipales sont un moyen sûr de savoir quelle sera
l’orientation du nouveau pouvoir en Iran », assure Mohamad
Abbass.
Pourtant, le retard de la publication des résultats inquiète
fort les 15 candidats de la coalition des réformateurs qui
juge ce retard « anormal ». Un membre de la coalition des
réformateurs, Hassan Beyadi, a évoqué lundi une « situation
sans précédent, qui préoccupe les gens sur la façon dont les
votes sont décomptés et qui crée le doute parmi les candidats
». Dans une lettre adressée au président du Parlement, Gholam
Ali Hadad-Adel, les candidats réformateurs ont protesté contre
l’opacité des opérations de dépouillement.
Selon les analystes, un succès, même partiel, des réformateurs
leur permettrait de mettre fin à une série de défaites
politiques et de préparer les prochaines élections législative
et présidentielle. Parallèlement, les conservateurs modérés
ont également le temps de se préparer aux prochaines
élections. « Si les partisans de Ahmadinejad continuent à
régresser aux municipales, ce dernier aura beaucoup de mal à
mettre en œuvre ses politiques. Il sera obligé de dialoguer
avec les nouvelles forces, prendre leur avis en considération
et parfois céder à leurs revendications, d’où de gros
problèmes pour lui », conclut le Dr Hicham Ahmad.
Maha
Al-Cherbini