Al-Ahram Hebdo,Arts |  L’autre Syrie de Hala
  Président Salah Al-Ghamry
 
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 Semaine du 20 au 29 décembre 2006, numéro 641

 

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Arts

Cinéma . Dans Je suis celle qui porte les fleurs sur sa tombe, film documentaire poétique en noir et blanc, Hala Alabdallah conte ses retrouvailles avec son pays, la Syrie, quitté un quart de siècle plus tôt. Prix Horizons à Venise 2006, il sera projeté ce jeudi à Alexandrie.

 L’autre Syrie de Hala 

Dans ce bateau qui tangue sur la mer, la caméra est secouée, chavirée ; les voix se perdent dans le bruit du moteur et les rires des jeunes matelots qui ont mis à fond une chanson de Nancy Agram. Tout semble brouillé, fugitif, insaisissable. Et pourtant, malgré l’écume qui recouvre les hublots de l’embarcation, on voit apparaître, par à coups, une rive, dont les contours s’éclaircissent petit à petit. La terre ferme, enfin. Cette scène constitue l’une des nombreuses représentations métaphoriques du retour au pays, dont Hala Alabdallah, narratrice, co-réalisatrice et co-productrice avec Ammar Al-Beik, conte les étapes. C’est l’une de celles qui insufflent au film cette puissance poétique que Hala Alabdallah a voulu lui donner, comme elle l’exprime clairement par le choix du titre, extrait d’un poème de Daad Haddad, morte en 1991, à laquelle le film rend ainsi un poignant hommage.

Hommage aussi à une génération de militants et de militantes, les entretiens avec Rola Roubki, Fadia Ladkani et Raguida Assaf, toutes trois militantes marxistes dans les années soixante-dix, sont l’occasion d’un retour sur leur passé politique, mais surtout d’une réflexion sur le rapport qu’elles entretiennent avec une patrie dont le pouvoir les a pourchassées, opprimées. Elles sont marquées à vie. L’utilisation de la technique d’intégration du processus même de fabrication du film, en rendant les outils — enregistreur et caméra — visibles, en débattant de leur utilisation, concourt à donner à ces moments une convivialité et une banalité qui décuplent paradoxalement la puissance émotive de ces entretiens. Ces femmes parlent de la prison et de l’exil, de leur rapport à cette Mère-Patrie. C’est un jour qu’elle a humé en France l’odeur de terre mouillée après la pluie que Rola Roubki décide de rentrer chez elle. Leurs larmes, mais aussi leur pudeur et leurs silences, que le montage a respectés, réussissent à restituer l’acuité des moments-carrefours de leur vie, où choix et destinée se sont mêlés, à exprimer une interrogation discrète sur les dilemmes douloureux entre le partir et le rester.

En 1981, la narratrice avait quitté la Syrie pour la France, en compagnie de son mari, le graveur Youssef Abdelké. Si le film opère un retour sur la naissance d’une histoire d’amour, les péripéties de communication par barreaux de prison interposés, s’il s’arrête plusieurs fois sur Abdelké dans son atelier à Paris, devant ses tableaux de nature morte au fusain, là encore le fil directeur reste le rapport de Youssef à sa patrie. Sa patrie, c’est son groupe d’amis qui viennent accueillir à l’aéroport leur camarade, le militant d’extrême gauche exilé pendant 24 ans. Sa patrie, c’est sa mère aussi, qu’il retrouve après tant d’années de séparation. Cette mère arménienne qui conte lors d’un entretien avec la narratrice l’histoire de la grand-mère de Youssef, unique rescapée lors d’un massacre perpétré contre les Arméniens. Drames individuels enchevêtrés dans l’Histoire d’une Nation-rouleau compresseur qui rendait le fait même de continuer à exister un exploit.

D’autres rencontres rythment le film, avec le compagnon de Daad Haddad, avec le restaurateur des icônes. L’on se perd parfois dans toutes ces métaphores. Parmi tous ces fils, on ne sait plus trop auquel il faut s’agripper. Alors — puisqu’on en ressent le besoin, on en choisit un, pour se rassurer peut-être. Et l’on sait gré aux réalisateurs de nous offrir plusieurs possibles, de nous laisser choisir.

Retour alors à la mère-patrie, ou quand l’appartenance nationale se mêle au choix d’une cause, à la solidarité de classe, avec une visite à des ouvrières dans une usine de tabac — projet de documentaire jamais réalisé. Quand tout est clair et limpide, moments — fugitifs — où l’appartenance à une patrie donne ce sentiment de réconfort inégalable, un sentiment de fusion sereine avec un sol. Que l’on ressent avec d’autant plus d’acuité que les doutes de l’exil, ont été, sont encore, aigus. Quand on voit grandir en terre d’accueil une petite fille, Leyla, qui avait, raconte la narratrice, refusé au début de se plier au jeu et de se laisser filmer par sa mère-réalisatrice. Avant d’apparaître, convaincue, pour une exposition des œuvres de son père à Damas, pour la première fois en présence du peintre, radieux. Peut-être que, comme nous, la fille de Hala Alabdallah a-t-elle été convaincue par le respect de l’autre et la pudeur attentive que la narratrice a mis en œuvre dans son film. Il en fallait pour livrer, avec une telle audace, une expérience, qui, peut-être justement parce qu’elle est si personnelle, réussit à interroger chacun de nous sur son propre exil, sur sa propre mer instable.

Dina Heshmat

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Fiche technique

Ana allati tahmol al-zohour ila qa briha

France/Syrie, 2006

Noir et blanc, 110 mn, 0Sous-titre anglais

Réalisateurs : Hala Alabdallah et Ammar Al-Beik

Producteurs : Hala Alabdallah et Ammar Al-Beik

Musique : Marcel Khalifa

 




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