Cinéma .
Dans Je suis celle qui porte les fleurs sur sa tombe, film
documentaire poétique en noir et blanc, Hala Alabdallah conte
ses retrouvailles avec son pays, la Syrie, quitté un quart de
siècle plus tôt. Prix Horizons à Venise 2006, il sera projeté
ce jeudi à Alexandrie.
L’autre
Syrie de Hala
Dans ce bateau qui tangue sur la mer, la caméra est secouée,
chavirée ; les voix se perdent dans le bruit du moteur et les
rires des jeunes matelots qui ont mis à fond une chanson de
Nancy Agram. Tout semble brouillé, fugitif, insaisissable. Et
pourtant, malgré l’écume qui recouvre les hublots de
l’embarcation, on voit apparaître, par à coups, une rive, dont
les contours s’éclaircissent petit à petit. La terre ferme,
enfin. Cette scène constitue l’une des nombreuses
représentations métaphoriques du retour au pays, dont Hala
Alabdallah, narratrice, co-réalisatrice et co-productrice avec
Ammar Al-Beik, conte les étapes. C’est l’une de celles qui
insufflent au film cette puissance poétique que Hala
Alabdallah a voulu lui donner, comme elle l’exprime clairement
par le choix du titre, extrait d’un poème de Daad Haddad,
morte en 1991, à laquelle le film rend ainsi un poignant
hommage.
Hommage aussi à une génération de militants et de militantes,
les entretiens avec Rola Roubki, Fadia Ladkani et Raguida
Assaf, toutes trois militantes marxistes dans les années
soixante-dix, sont l’occasion d’un retour sur leur passé
politique, mais surtout d’une réflexion sur le rapport
qu’elles entretiennent avec une patrie dont le pouvoir les a
pourchassées, opprimées. Elles sont marquées à vie.
L’utilisation de la technique d’intégration du processus même
de fabrication du film, en rendant les outils — enregistreur
et caméra — visibles, en débattant de leur utilisation,
concourt à donner à ces moments une convivialité et une
banalité qui décuplent paradoxalement la puissance émotive de
ces entretiens. Ces femmes parlent de la prison et de l’exil,
de leur rapport à cette Mère-Patrie. C’est un jour qu’elle a
humé en France l’odeur de terre mouillée après la pluie que
Rola Roubki décide de rentrer chez elle. Leurs larmes, mais
aussi leur pudeur et leurs silences, que le montage a
respectés, réussissent à restituer l’acuité des
moments-carrefours de leur vie, où choix et destinée se sont
mêlés, à exprimer une interrogation discrète sur les dilemmes
douloureux entre le partir et le rester.
En 1981, la narratrice avait quitté la Syrie pour la France,
en compagnie de son mari, le graveur Youssef Abdelké. Si le
film opère un retour sur la naissance d’une histoire d’amour,
les péripéties de communication par barreaux de prison
interposés, s’il s’arrête plusieurs fois sur Abdelké dans son
atelier à Paris, devant ses tableaux de nature morte au
fusain, là encore le fil directeur reste le rapport de Youssef
à sa patrie. Sa patrie, c’est son groupe d’amis qui viennent
accueillir à l’aéroport leur camarade, le militant d’extrême
gauche exilé pendant 24 ans. Sa
patrie, c’est sa mère aussi, qu’il retrouve après tant
d’années de séparation. Cette mère arménienne qui conte lors
d’un entretien avec la narratrice l’histoire de la grand-mère
de Youssef, unique rescapée lors d’un massacre perpétré contre
les Arméniens. Drames individuels enchevêtrés dans l’Histoire
d’une Nation-rouleau compresseur qui rendait le fait même de
continuer à exister un exploit.
D’autres rencontres rythment le film, avec le compagnon de
Daad Haddad, avec le restaurateur des icônes. L’on se perd
parfois dans toutes ces métaphores. Parmi tous ces fils, on ne
sait plus trop auquel il faut s’agripper. Alors — puisqu’on en
ressent le besoin, on en choisit un, pour se rassurer
peut-être. Et l’on sait gré aux réalisateurs de nous offrir
plusieurs possibles, de nous laisser choisir.
Retour alors à la mère-patrie, ou quand l’appartenance
nationale se mêle au choix d’une cause, à la solidarité de
classe, avec une visite à des ouvrières dans une usine de
tabac — projet de documentaire jamais réalisé. Quand tout est
clair et limpide, moments — fugitifs — où l’appartenance à une
patrie donne ce sentiment de réconfort inégalable, un
sentiment de fusion sereine avec un sol. Que l’on ressent avec
d’autant plus d’acuité que les doutes de l’exil, ont été, sont
encore, aigus. Quand on voit grandir en terre d’accueil une
petite fille, Leyla, qui avait, raconte la narratrice, refusé
au début de se plier au jeu et de se laisser filmer par sa
mère-réalisatrice. Avant d’apparaître, convaincue, pour une
exposition des œuvres de son père à Damas, pour la première
fois en présence du peintre, radieux. Peut-être que, comme
nous, la fille de Hala Alabdallah a-t-elle été convaincue par
le respect de l’autre et la pudeur attentive que la narratrice
a mis en œuvre dans son film. Il en fallait pour livrer, avec
une telle audace, une expérience, qui, peut-être justement
parce qu’elle est si personnelle, réussit à interroger chacun
de nous sur son propre exil, sur sa propre mer instable.
Dina
Heshmat