Exposition .
Autour de la globalisation et de la migration s’articulent les
œuvres de huit artistes, réunis par le projet Maghreb
connexion-La vie à travers l’Afrique du Nord, financé par Pro
Helvetia et accueilli par la galerie Townhouse.
Traversées de migrants
Un immense plan est étalé sur le mur, face à l’entrée du
Garage, annexé à la galerie Townhouse. Ce plan, résultant d’un
projet de recherche internationale sur le Maghreb, guide les
visiteurs de l’exposition. Celle-ci regroupe en effet
plusieurs genres : cartographie, vidéo, photographie, texte ou
animation, mettant en relief le parcours de 8 artistes de
nationalités différentes. Les artistes sont Doaa Ali et Hala
El-Koussy (Le Caire), Yto Barrada et Helena Maleno (Tanger),
Raphaël Cuomo, Maria Iorio et Charles Heller (Genève), Ursula
Biemann (Zurich). Cette dernière, la curatrice du projet, a
trouvé plus intéressant de commencer par la politique de
l’espace, thème commun d’analyse et de réflexion. Ainsi,
chaque artiste a-t-il travaillé seul ou à deux sur un point
spécifique du Maghreb. « C’est l’Afrique du Nord, jusqu’à la
frontière de l’Egypte. Normalement, on se positionne ici en
Egypte pour scruter tout ce qui est à l’Ouest, donc le Maghreb
et tout ce qui est à l’Est, donc le Machreq. Ce n’est pas sans
rappeler la position de Greenwich divisant le monde. Le
Maghreb est pris entre une Europe qui se verrouille et une
Afrique que la contraction du monde amène à ses portes »,
affirme Ursula Biemann, dont les quatre vidéos traitent de la
globalisation et de la migration d’Agadez au Niger, la
capitale des Touaregs et la porte sud du Sahara. Et d’ajouter
: « Agadez est le carrefour de tous les émigrants de l’Afrique
de l’Ouest. Ce que je suis parvenu à filmer sont les migrants
que la police a interceptés. Je travaille moins sur le côté
émotionnel, dramatique et le destin personnel. Je m’intéresse
plus aux questions structurelles, mondiales, globales et flux
transnational ». L’artiste a filmé une vidéo sur le départ des
Nigériens et une autre interviewant un Touareg, leader du
front algérien « Il ne faut pas seulement produire un travail
de documentation, mais effectuer plus de recherche et se
servir de l’espace qui n’est pas seulement un parterre
matériel, plutôt un espace mental ». Le travail d’Ursula
Biemann est si proche de la stratégie du « Maghreb connexion
». Par « espace », elle signifie la géographie (comme système
signifiant qui nous permet de comprendre la relation entre
sujet, mouvement et espace).
Agadez au Niger, Lampedusa, Oujda et Tanger au Maroc, le
Sahara occidental, Le Caire, cette exposition ne se lasse pas
de tracer la « multi-polarité » de la migration dans la région
du Maghreb. « Ce qui nous intéresse, ce n’est pas de produire
des sentiments de sympathie et de spectacle comme c’est le cas
dans les médias. Nous visons à faire des recherches sérieuses
pour savoir comment l’organisation internationale IOM et
l’Agence des Nations-Unies pour les réfugiés (UNHCR), basées à
Genève fonctionnent-elles ? », souligne Biemann.
Drame humain
D’autres artistes se sont servis de l’espace, pour travailler
sur la condition humaine des migrants. La photographe
franco-marocaine Yto Barrada expose une série de photographies
poétiques : Sleepers (les dormeurs) relatant la vie des
Tangerois. Ces « dormeurs » isolés, comme en retrait, sont
couchés dans les jardins publics. Leurs visages couverts
ressemblent à ceux emballés des morts. Ils souhaitent un jour
traverser vers l’Europe, à la recherche d’un travail.
Impressionnées par la condition des Sahraouis emprisonnés dans
le Sahara occidental depuis 20 ans, les photographies, de
l’Italien Armin Linke, sont émouvantes. « Ces Sahraouis qui
refusent de construire des maisons et poursuivent leur vie de
nomades nourrissent un espoir, celui de vivre librement dans
le territoire qu’ils revendiquent », déclare Armin Linke. Dans
le Sahara occidental, le photographe a découvert un mur de 2
000 kilomètres divisant les lieux. « Ce mur bloque la mobilité
des Sahraouis et des migrants du transit. Un Sénégalais ne
peut pas traverser ce Sahara pour passer du Maroc en Europe.
Il est obligé de faire un détour périlleux passant par Agadez,
le Niger et la Libye », dit-il.
Le projet en question aborde également la question de
l’identité des immigrants. C’est le cas de l’Egyptienne Doaa
Ali qui a tourné un documentaire sur la vie des vendeuses
chinoises, qui font du porte-à-porte au Caire. La vidéo les
montre chez elles et dans les rues sur fond de musique
chinoise gaie et amusante. De quoi dresser leur parcours
cairote : arrivée au Caire, logement au 10e quartier à Madinet
Nasr, etc. Diplômée des beaux-arts du Caire, Doaa Ali explique
: « Le concept de l’art est de susciter un problème. C’est à
l’artiste de multiplier les interrogations et au récepteur de
trouver les réponses. D’où la relation entre art et politique
».
Très expérimentale, Hala El-Koussy, jeune photographe et
vidéaste lucide, a incrusté son travail de dessins animés
signés par le caricaturiste Walid Taher, d’une musique de
Mohamad Antar et de la narration de jeunes villageois.
El-Koussy a puisé dans la misère des jeunes égyptiens qui
désirent concrétiser leurs rêves dans un pays européen,
souvent l’Italie. L’artiste a alors franchi le Sahara, le
Delta égyptien (gouvernorat de Charqiya) à la recherche de
villes qui portent le nom d’autres villes italiennes. Entre
rêve et réalité, art et politique, l’œuvre d’El-Koussy est
bien réussie. « De tout temps, la caricature a joué un rôle
efficace dans la politique », lance-t-elle.
Névine
Lameï