Arts et Société.
Peinture, sculpture, opéra ... autant de domaines qui semblent
être destinés à la seule élite. Tour d’horizon des barrières à
la démocratisation de la culture et de ceux qui relèvent le
défi.
Une planète inconnue
«
Combien coûte le billet d’entrée s’il vous plaît ? », demande
naïvement Fatma, 19 ans, au propriétaire d’une galerie. C’est
en se baladant avec ses amis qu’elle a remarqué une grande
salle vide avec beaucoup de « photos » comme elle dit. Il
s’agit en fait de tableaux accrochés sur les murs. Le
responsable de la galerie, ayant entendu la question, répond
ironiquement qu’il coûte 100 L.E. « Franchement, je ne
laisserais pas entrer des gens qui ignorent que l’on ne paye
pas dans une galerie. Avec une telle ignorance, je ne peux les
autoriser à admirer ces chefs-d’œuvre ... », dit Galal,
propriétaire de la galerie, hors de lui. Ce dernier s’est
habitué à recevoir des visiteurs d’une classe sociale ayant
une certaine culture. « Normalement, je ne reçois que des
intellectuels, des hauts responsables ou des Egyptiens qui
vivent à l’étranger. Ce sont seulement ces catégories qui
suivent les nouvelles des expositions », lance Gamal en
ajoutant que lorsqu’un artiste expose ses œuvres, les gens
invités sont le plus souvent des amis de l’artiste, des
critiques d’art ou des étudiants de beaux-arts qui viennent
enrichir leurs connaissances dans le cadre de leurs études. Le
propriétaire de la galerie est-il snob ? De toute façon, il ne
songe qu’à des acheteurs éventuels.
En fait, c’est
toujours pareil pour l’art plastique. La vocation n’est guère
encouragée, cependant il y a un vaste public qui serait en
état de latence. On le voit avec l’affluence sur les musées
d’art comme celui de Mohamad Mahmoud Khalil, dont la
collection constituée d’originaux de grands maîtres attire, en
plus des touristes et des étudiants de la faculté des
beaux-arts, des groupes scolaires et des amateurs d’art. Salwa
fait savoir qu’au mois de septembre par exemple, le musée a
accueilli 45 élèves du cycle secondaire, 30 universitaires,
121 citoyens ordinaires et 230 étrangers. « C’est la moyenne
mais le nombre peut augmenter pendant l’hiver grâce aux
touristes et aux sorties organisées par les écoles », dit
Salwa qui mentionne que le prix du billet n’est que de 5 L.E.
pour les Egyptiens et 25 L.E. pour les étrangers, l’entrée
étant gratuite pour les étudiants.
D’ici à
espérer gagner un plus grand public c’est un pas qu’elle
hésite à franchir. Elle trouve normal que dans une société
avec un grand taux d’analphabètes, on ne peut avoir autant
d’exigences.
Un milieu
très select
Et si l’art
plastique est apprécié par une minorité, l’opéra aussi est vu
comme un endroit qui offre un art difficile. Pour les uns,
l’opéra ne présente que « des gens sur scène qui hurlent
». Cependant, il a tout de même ses amateurs comme l’affirme
Hassan Kami, responsable à l’Opéra et chanteur. D’après lui,
on possède une intelligentsia qui perpétue une tradition
ancienne de l’élite sociale en plus d’une nouvelle génération
qui veut fuir l’art commercial. Cela signifie pour lui, que 15
% de la société est intéressée par cet art subtil, ce qui
n’est pas mal, d’après Kami, en comparaison avec d’autres
pays. Il poursuit que 75 % des places sont réservées toute
l’année, ce qui constitue un bon indice. En effet, on ne peut
nier que les conditions économiques et sociales jouent un rôle
important pour que l’art ne soit pas une priorité pour la
majorité.« Le modeste citoyen est accablé de problèmes d’ordre
financier. Il est préoccupé par l’éducation de ses enfants et
leur santé, et d’autres tracas quotidiens qui l’empêchent de
réfléchir à autre chose. Alors on est très loin de la réalité
si l’on reproche au citoyen de ne pas s’intéresser à l’art
contemporain », dit Réda Abdel-Rahmane, propriétaire d’une
galerie. Ce dernier signale que c’est surtout le manque de
moyens qui empêche le plus les gens de participer à la vie
culturelle. Car ils doivent consacrer un budget spécial pour
les moyens de transport et le prix des billets.
Les médias
au banc des accusés
La question
matérielle joue son rôle, il est vrai, mais il y a aussi le
fait que les écoliers sont peu sensibilisés à la beauté de
l’art. « Le cours de dessin, c’est un peu rasoir », dit une
élève. Il y a donc un problème d’éducation et de médias.
Yasmine, professeure d’éducation artistique dans une école
primaire, affirme que les enfants apprennent très vite les
différences entre les couleurs et les matières, et sont très
intéressés par la peinture et la musique. « Mais si l’on a
réussi, c’est parce que le programme spécifique qu’ils suivent
à l’école comporte des notions sur l’art. Quant aux programmes
du ministère de l’Education, ils excluent toute initiation à
l’art », dit Yasmine qui a eu une expérience au cours d’un
stage dans une école gouvernementale où les enfants
n’apprenaient qu’à dessiner des visages ou des fleurs. Cela
veut dire que seuls les élèves des écoles privées ont cette
possibilité de s’ouvrir à l’art. Les médias aussi doivent
présenter aux citoyens des programmes pouvant enrichir leurs
connaissances. Cependant, les émissions culturelles présentées
à la télé ou à la radio sont insipides et passent à des heures
de faible écoute.
Situation
complexe, mais il y a quand même un espoir à l’horizon. Des
gens de bonne volonté ont décidé de braver les conditions qui
empêchent les gens de se frotter à l’art. « Il ne faut pas
attendre que les gens viennent nous voir parce que peut-être
ils ne savent pas ce qu’est l’opéra, alors on a décidé d’aller
vers eux et leur présenter l’art lyrique », dit Hassan Kami.
Il a pris l’initiative de transporter chanteurs et musiciens
hors du Caire pour présenter des opéras aux gens privés de cet
art dans les coins les plus éloignés d’Egypte. Kami affirme
que cette expérience a remporté un grand succès, surtout en
Haute-Egypte. Les gens suppliaient la troupe de revenir car
ils l’ont beaucoup appréciée, notamment les jeunes. De plus, à
l’Opéra du Caire, Kami offre 200 places gratuites pour les
universitaires et les institutions gouvernementales. L’Opéra
se prépare actuellement à présenter des pièces en langue arabe
comme Miramar, ou traduites en langue arabe comme La Veuve
joyeuse et Tosca afin de briser la barrière linguistique entre
le public et cet art raffiné. Il paraît que ce mouvement
culturel a commencé à porter ses fruits depuis quelques années
avec l’apparition du théâtre Al-Hanaguer qui présente des
pièces simplifiées et à des prix à la portée de tout le monde.
Ce théâtre organise aussi des colloques gratuits pour les
jeunes. Situé sur le Nil, au cœur de Zamalek, Saqiet Al-Sawi a
vite marqué de son empreinte la vie culturelle de la capitale.
En moins de quatre ans, date de sa création, cet endroit a
présenté presque toutes sortes d’art et a réussi à attirer
énormément de gens de différents âges et couches sociales. «
Ce n’est pas le gain qui nous intéresse, mais c’est le fait de
propager le bon art qui compte le plus pour nous. On fait tout
pour encourager les différentes catégories sociales à venir
découvrir les arts raffinés », dit Riham, responsable des
relations publiques à Saqiet Al-Sawi.
« Au début,
dit-elle, il y avait des spectacles qui ont essuyé un grand
échec à cause de l’ignorance des gens. Avec le temps, ces
mêmes spectacles ont remporté un grand succès auprès du public
et les gens ont commencé à faire la différence entre ce qui
est bon et ce qui ne l’est pas. Riham donne l’exemple des
spectacles donnés par le musicien Omar Khaïrat : plus de 2 500
spectateurs, âges confondus. Ces gens sont capables de rester
debout car leur nombre dépasse la capacité de la salle ».
L’essentiel est que tout le monde passe un temps agréable. Le
plus intéressant, selon Riham, c’est que les gens ont commencé
à goûter à la musique classique ainsi qu’à la moderne. Ils
acceptent aussi toutes nos conditions comme l’interdiction de
fumer, l’obligation d’être présentable et de ne manifester
aucune réaction allant à l’encontre de la discipline générale.
« Avec cette expérience réelle, je peux dire que l’on ne doit
plus utiliser comme justification l’ignorance ou la
pauvreté pour se priver de l’art. Il faut seulement proposer
des initiatives pour rapprocher les gens de l’art et le
résultat sera surprenant », conclut Riham.
Hanaa Al-Mekkawi