Al-Ahram Hebdo, Société | Une planète inconnue
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 13 au 19 décembre 2006, numéro 640

 

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Société

Arts et Société. Peinture, sculpture, opéra ... autant de domaines qui semblent être destinés à la seule élite. Tour d’horizon des barrières à la démocratisation de la culture et de ceux qui relèvent le défi.

Une planète inconnue

« Combien coûte le billet d’entrée s’il vous plaît ? », demande naïvement Fatma, 19 ans, au propriétaire d’une galerie. C’est en se baladant avec ses amis qu’elle a remarqué une grande salle vide avec beaucoup de « photos » comme elle dit. Il s’agit en fait de tableaux accrochés sur les murs. Le responsable de la galerie, ayant entendu la question, répond ironiquement qu’il coûte 100 L.E. « Franchement, je ne laisserais pas entrer des gens qui ignorent que l’on ne paye pas dans une galerie. Avec une telle ignorance, je ne peux les autoriser à admirer ces chefs-d’œuvre ... », dit Galal, propriétaire de la galerie, hors de lui. Ce dernier s’est habitué à recevoir des visiteurs d’une classe sociale ayant une certaine culture. « Normalement, je ne reçois que des intellectuels, des hauts responsables ou des Egyptiens qui vivent à l’étranger. Ce sont seulement ces catégories qui suivent les nouvelles des expositions », lance Gamal en ajoutant que lorsqu’un artiste expose ses œuvres, les gens invités sont le plus souvent des amis de l’artiste, des critiques d’art ou des étudiants de beaux-arts qui viennent enrichir leurs connaissances dans le cadre de leurs études. Le propriétaire de la galerie est-il snob ? De toute façon, il ne songe qu’à des acheteurs éventuels.

En fait, c’est toujours pareil pour l’art plastique. La vocation n’est guère encouragée, cependant il y a un vaste public qui serait en état de latence. On le voit avec l’affluence sur les musées d’art comme celui de Mohamad Mahmoud Khalil, dont la collection constituée d’originaux de grands maîtres attire, en plus des touristes et des étudiants de la faculté des beaux-arts, des groupes scolaires et des amateurs d’art. Salwa fait savoir qu’au mois de septembre par exemple, le musée a accueilli 45 élèves du cycle secondaire, 30 universitaires, 121 citoyens ordinaires et 230 étrangers. « C’est la moyenne mais le nombre peut augmenter pendant l’hiver grâce aux touristes et aux sorties organisées par les écoles », dit Salwa qui mentionne que le prix du billet n’est que de 5 L.E. pour les Egyptiens et 25 L.E. pour les étrangers, l’entrée étant gratuite pour les étudiants.

D’ici à espérer gagner un plus grand public c’est un pas qu’elle hésite à franchir. Elle trouve normal que dans une société avec un grand taux d’analphabètes, on ne peut avoir autant d’exigences.

 

Un milieu très select

Et si l’art plastique est apprécié par une minorité, l’opéra aussi est vu comme un endroit qui offre un art difficile. Pour les uns, l’opéra ne présente que «  des gens sur scène qui hurlent ». Cependant, il a tout de même ses amateurs comme l’affirme Hassan Kami, responsable à l’Opéra et chanteur. D’après lui, on possède une  intelligentsia qui perpétue une tradition ancienne de l’élite sociale en plus d’une nouvelle génération qui veut fuir l’art commercial. Cela signifie pour lui, que 15 % de la société est intéressée par cet art subtil, ce qui n’est pas mal, d’après Kami, en comparaison avec d’autres pays. Il poursuit que 75 % des places sont réservées toute l’année, ce qui constitue un bon indice. En effet, on ne peut nier que les conditions économiques et sociales jouent un rôle important pour que l’art ne soit pas une priorité pour la majorité.« Le modeste citoyen est accablé de problèmes d’ordre financier. Il est préoccupé par l’éducation de ses enfants et leur santé, et d’autres tracas quotidiens qui l’empêchent de réfléchir à autre chose. Alors on est très loin de la réalité si l’on reproche au citoyen de ne pas s’intéresser à l’art contemporain », dit Réda Abdel-Rahmane, propriétaire d’une galerie. Ce dernier signale que c’est surtout le manque de moyens qui empêche le plus les gens de participer à la vie culturelle. Car ils doivent consacrer un budget spécial pour les moyens de transport et le prix des billets.

 

Les médias au banc des accusés

La question matérielle joue son rôle, il est vrai, mais il y a aussi le fait que les écoliers sont peu sensibilisés à la beauté de l’art. « Le cours de dessin, c’est un peu rasoir », dit une élève. Il y a donc un problème d’éducation et de médias. Yasmine, professeure d’éducation artistique dans une école primaire, affirme que les enfants apprennent très vite les différences entre les couleurs et les matières, et sont très intéressés par la peinture et la musique. « Mais si l’on a réussi, c’est parce que le programme spécifique qu’ils suivent à l’école comporte des notions sur l’art. Quant aux programmes du ministère de l’Education, ils excluent toute initiation à l’art », dit Yasmine qui a eu une expérience au cours d’un stage dans une école gouvernementale où les enfants n’apprenaient qu’à dessiner des visages ou des fleurs. Cela veut dire que seuls les élèves des écoles privées ont cette possibilité de s’ouvrir à l’art. Les médias aussi doivent présenter aux citoyens des programmes pouvant enrichir leurs connaissances. Cependant, les émissions culturelles présentées à la télé ou à la radio sont insipides et passent à des heures de faible écoute.

Situation complexe, mais il y a quand même un espoir à l’horizon. Des gens de bonne volonté ont décidé de braver les conditions qui empêchent les gens de se frotter à l’art. « Il ne faut pas attendre que les gens viennent nous voir parce que peut-être ils ne savent pas ce qu’est l’opéra, alors on a décidé d’aller vers eux et leur présenter l’art lyrique », dit Hassan Kami. Il a pris l’initiative de transporter chanteurs et musiciens hors du Caire pour présenter des opéras aux gens privés de cet art dans les coins les plus éloignés d’Egypte. Kami affirme que cette expérience a remporté un grand succès, surtout en Haute-Egypte. Les gens suppliaient la troupe de revenir car ils l’ont beaucoup appréciée, notamment les jeunes. De plus, à l’Opéra du Caire, Kami offre 200 places gratuites pour les universitaires et les institutions gouvernementales. L’Opéra se prépare actuellement à présenter des pièces en langue arabe comme Miramar, ou traduites en langue arabe comme La Veuve joyeuse et Tosca afin de briser la barrière linguistique entre le public et cet art raffiné. Il paraît que ce mouvement culturel a commencé à porter ses fruits depuis quelques années avec l’apparition du théâtre Al-Hanaguer qui présente des pièces simplifiées et à des prix à la portée de tout le monde. Ce théâtre organise aussi des colloques gratuits pour les jeunes. Situé sur le Nil, au cœur de Zamalek, Saqiet Al-Sawi a vite marqué de son empreinte la vie culturelle de la capitale. En moins de quatre ans, date de sa création, cet endroit a présenté presque toutes sortes d’art et a réussi à attirer énormément de gens de différents âges et couches sociales. « Ce n’est pas le gain qui nous intéresse, mais c’est le fait de propager le bon art qui compte le plus pour nous. On fait tout pour encourager les différentes catégories sociales à venir découvrir les arts raffinés », dit Riham, responsable des relations publiques à Saqiet Al-Sawi.

« Au début, dit-elle, il y avait des spectacles qui ont essuyé un grand échec à cause de l’ignorance des gens. Avec le temps, ces mêmes spectacles ont remporté un grand succès auprès du public et les gens ont commencé à faire la différence entre ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Riham donne l’exemple des spectacles donnés par le musicien Omar Khaïrat : plus de 2 500 spectateurs, âges confondus. Ces gens sont capables de rester debout car leur nombre dépasse la capacité de la salle ». L’essentiel est que tout le monde passe un temps agréable. Le plus intéressant, selon Riham, c’est que les gens ont commencé à goûter à la musique classique ainsi qu’à la moderne. Ils acceptent aussi toutes nos conditions comme l’interdiction de fumer, l’obligation d’être présentable et de ne manifester aucune réaction allant à l’encontre de la discipline générale. « Avec cette expérience réelle, je peux dire que l’on ne doit plus utiliser comme justification l’ignorance ou la  pauvreté pour se priver de l’art. Il faut seulement proposer des initiatives pour rapprocher les gens de l’art et le résultat sera surprenant », conclut Riham.

Hanaa Al-Mekkawi

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