Al-Ahram Hebdo,Société | Mon mari s’appelait Youssef
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 13 au 19 décembre 2006, numéro 640

 

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Société

Emigration . Attirés par des salaires alléchants, beaucoup d’Egyptiens partis travailler en Iraq ne sont pas revenus, pris au piège de la mafia du kidnapping. Histoire d’une famille détruite.

Mon mari s’appelait Youssef

La sonnerie du téléphone retentit et l’épouse, qui est sans nouvelles de son mari, se hâte de répondre. Mais il n’y a personne au bout du fil. En découvrant que le numéro affiché provient d’Iraq, Mervat reste collée à l’appareil. Le téléphone sonne plusieurs fois mais la communication se coupe dès qu’elle saisit le combiné. Inquiète, elle décide de rappeler le numéro affiché. Au bout du fil, une voix rauque avec un accent iraqien lui ordonne de rappeler dans cinq minutes. C’est ce qu’elle fait et l’inconnu lui apprend qu’il va lui passer son mari. « Téléphone à la société et dis-leur de faire quelque chose. Et toi, vends tout ce que nous possédons pour me sortir de là », dit Youssef d’une voix troublée par la peur. Ne comprenant pas ce qui se passe, l’épouse lui pose la question suivante : « Est-ce que tu as été kidnappé ? ». « Oui » lui répond-il. Et c’est bien la dernière fois qu’elle entend la voix de son mari.

Affolée, Mervat appelle la société pour tenter de le tirer d’affaire. L’histoire de Youssef Fouad, 39 ans, a commencé en mai 2005, quand il a accepté avec ses cinq collègues de travail, l’offre d’emploi proposée par un homme d’affaires libanais. Youssef travaillait sur une bétonnière et menait une vie très paisible. Mais le nouvel emploi qui présentait un énorme avantage financier, ne lui a pas laissé le temps de bien réfléchir. Lui qui devait se rendre en Turquie pour occuper son nouveau poste est parti vite sans signer de contrat d’embauche. Et il ne fallait pas hésiter, car 2 500 dollars par mois est un salaire bien alléchant. Il s’est donc retrouvé avec ses cinq compagnons en Jordanie où ils ont séjourné trois jours avant de prendre le départ pour l’Iraq sans que personne ne leur donne d’explications. « A notre grand étonnement, nous nous sommes retrouvés dans un camp militaire américain en Iraq », relate Ossama, l’ami de Youssef et son compagnon de voyage. Il raconte qu’on les a enfermés dans une villa pendant 15 jours sans voir personne. « La villa était bien gardée. Au bout de deux semaines, quelqu’un est venu nous voir pour nous montrer notre travail au sein même du camp. Nous étions devant le fait accompli et les Américains avaient pris nos passeports. Nous n’avions plus que deux choix : ou bien accepter de travailler ou fuir et risquer d’être tués par les forces de résistance iraqiennes qui nous considèrent comme des traîtres du moment que nous avons franchi le camp militaire américain », explique Ossama.

En effet, le nombre d’Egyptiens installés en Iraq depuis les années 1980 est estimé à 6 millions. Ils ont fondé des foyers et exercent toutes sortes de métiers. La plupart d’entre eux se sont lancés dans le commerce ou ont monté des petits projets. Tout était fait pour encourager les Egyptiens à s’installer et à investir dans le pays. Raison pour laquelle la plupart d’entre eux ont refusé de revenir en Egypte lors de la première guerre du Golfe en 1990-91. La chute du régime de Saddam et la situation détériorée à Bagdad n’ont pas empêché certains Egyptiens de s’y rendre pour gagner leur pain.

 

Pas de certificat de décès

Le soir, dans le camping où Youssef et ses collègues logent, chacun saisit son portable pour donner des nouvelles à ses amis. « Ce fut un grand choc pour moi d’apprendre qu’il se trouvait en Iraq, alors qu’il était supposé être en Turquie. Désemparée et angoissée, j’attendais avec impatience d’avoir de ses nouvelles », explique Mervat, son épouse. Comme tout le monde, elle était accrochée à son téléviseur pour suivre la situation en Iraq. « Je ne pouvais m’imaginer que mon mari puisse se trouver dans les rues de Bagdad au milieu des chars américains. Toutes les fortunes du monde ne peuvent remplacer la présence du père de mes enfants », ajoute Mervat qui explique que durant les quatre premiers mois, son mari lui téléphonait une fois par semaine.

« Dès qu’il y avait un bombardement ou un attentat à la voiture piégée à Bagdad, il n’hésitait pas à me contacter pour me tranquilliser. Et un mois avant son kidnapping, il m’a affirmé qu’il allait revenir », ajoute-t-elle. Mais le sort en a voulu autrement. Elle qui attendait un coup de fil de sa part lui annonçant la date de son retour, là voilà figée par une voix anonyme : « Vous êtes bien la femme de Youssef Fouad, il travaille pour le compte des Américains, c’est un apostat et un traître. Il mérite le pire des châtiments. Et si vous tenez à ce qu’il ait la vie sauve, il faut nous verser une rançon d’un million de dollars et venir en Iraq dans les trois heures qui suivent pour nous la remettre », dit la voix sans laisser le temps à Mervat de répliquer. Aussitôt, l’épouse tente de téléphoner à l’homme d’affaires libanais qui a embauché son mari, mais le numéro est toujours hors de service. Complètement perdue, elle ne sait quoi faire ni comment rassembler cette importante somme pour sauver son mari. Elle se rend à l’ambassade iraqienne en Egypte, mais on lui interdit l’accès. Trois jours plus tard, elle reçoit un coup de fil d’un bienfaiteur iraqien l’informant que son mari a été retrouvé mort, et que c’est grâce à ses papiers qu’il a pu être identifié. Il a été enterré dans le cimetière d’Al-Athamine en Iraq. Depuis, la vie de Mervat est bouleversée. Elle ne sait plus à quel organisme s’adresser.

La réaction officielle des responsables l’a laissée perplexe. « Nous n’avons jamais délivré de permis de travail aux Egyptiens partis en Iraq. Si quelques entreprises privées ont osé envoyer du personnel dans de telles conditions, elles doivent en assumer les conséquences », lui affirme un responsable au ministère des Affaires étrangères. Et d’ajouter : « Comment pourrai-je vous aider alors que nous-mêmes n’avons pu rien faire pour sauver l’ambassadeur d’Egypte en Iraq kidnappé et tué il y a deux ans ? ». Mais Mervat ne baisse pas les bras, et se présente à plusieurs reprises à l’ambassade iraqienne pour savoir si son mari est vraiment mort. Enfin, la mauvaise nouvelle est confirmée par son ami Ossama, qui est revenu sain et sauf d’Iraq. Selon ce dernier, Youssef s’est hâté pour retourner au pays. « Nous n’étions pas autorisés à sortir du cercle dans lequel nous travaillions et où nous étions également hébergés. Mais lui a osé prendre ce risque, il en a eu marre car nous n’avons pas été payés pendant deux mois », précise-t-il, tout en expliquant que les mouvements de résistance qui se contentaient auparavant de prendre en otage seulement des Américains et leurs alliés, s’en prennent actuellement aux Arabes. C’est ce qui est arrivé à Youssef. « Enlever un Egyptien est devenu un véritable business pour eux. Des groupes s’échangent les otages pour demander des rançons exorbitantes et personne n’était à l’abri », poursuit Ossama qui confie avoir frôlé la mort à plusieurs reprises. « Il ne passe pas un jour sans que l’on retrouve de grands sacs noirs renfermant des corps d’otages. Il n’était pas question pour moi de sortir du camp, pour avoir la vie sauve et revoir mes enfants et ma femme », dit-il. Selon Ossama, le jour où Youssef est sorti, bien décidé à prendre la route, une des forces de résistance iraqiennes l’a vu sortir du camp et l’a suivi jusqu’à Fallouja, et c’est là qu’il a été kidnappé avec le chauffeur qui devait l’accompagner jusqu’à la frontière jordanienne. « Nous avons appris que le chauffeur iraqien a été libéré après avoir payé 12 000 dollars de rançon, mais les ravisseurs de Youssef ne nous ont pas laissé le temps de rassembler la somme exigée pour sa libération », raconte Ossama. Ce dernier apprendra trois jours plus tard l’exécution de Youssef. Et bien que plusieurs témoins aient confirmé son décès, le personnel de l’ambassade iraqienne ainsi que le ministère des Affaires étrangères sont sans nouvelles. Aujourd’hui, un an après sa disparition, c’est le parcours du combattant pour sa femme pour faire délivrer un certificat de décès. Ses trois enfants scolarisés ont besoin d’argent car rien ne prouve que son mari est mort. De plus, elle veut bénéficier d’une pension ou d’une aide de l’Etat pour subvenir aux besoins de sa famille. Pour les autorités, rien ne prouve que Youssef est bien mort et sa femme doit attendre quatre ans avant d’obtenir un certificat de décès. « Le drame dans lequel je vis est assez pesant, pourquoi en rajouter un pour me compliquer davantage l’existence ? Il aurait été plus simple d’appliquer la loi dont ont bénéficié les victimes du ferry Al-Salam 98 pour me sortir de ce traquenard et sauver mes enfants de la misère », s’écrie-t-elle éclatant en sanglots .

Chahinaz Gheith

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