Emigration .
Attirés par des salaires alléchants, beaucoup d’Egyptiens
partis travailler en Iraq ne sont pas revenus, pris au piège
de la mafia du kidnapping. Histoire d’une famille détruite.
Mon mari s’appelait Youssef
La
sonnerie du téléphone retentit et l’épouse, qui est sans
nouvelles de son mari, se hâte de répondre. Mais il n’y a
personne au bout du fil. En découvrant que le numéro affiché
provient d’Iraq, Mervat reste collée à l’appareil. Le
téléphone sonne plusieurs fois mais la communication se coupe
dès qu’elle saisit le combiné. Inquiète, elle décide de
rappeler le numéro affiché. Au bout du fil, une voix rauque
avec un accent iraqien lui ordonne de rappeler dans cinq
minutes. C’est ce qu’elle fait et l’inconnu lui apprend qu’il
va lui passer son mari. « Téléphone à la société et dis-leur
de faire quelque chose. Et toi, vends tout ce que nous
possédons pour me sortir de là », dit Youssef d’une voix
troublée par la peur. Ne comprenant pas ce qui se passe,
l’épouse lui pose la question suivante : « Est-ce que tu as
été kidnappé ? ». « Oui » lui répond-il. Et c’est bien la
dernière fois qu’elle entend la voix de son mari.
Affolée,
Mervat appelle la société pour tenter de le tirer d’affaire.
L’histoire de Youssef Fouad, 39 ans, a commencé en mai 2005,
quand il a accepté avec ses cinq collègues de travail, l’offre
d’emploi proposée par un homme d’affaires libanais. Youssef
travaillait sur une bétonnière et menait une vie très
paisible. Mais le nouvel emploi qui présentait un énorme
avantage financier, ne lui a pas laissé le temps de bien
réfléchir. Lui qui devait se rendre en Turquie pour occuper
son nouveau poste est parti vite sans signer de contrat
d’embauche. Et il ne fallait pas hésiter, car 2 500 dollars
par mois est un salaire bien alléchant. Il s’est donc retrouvé
avec ses cinq compagnons en Jordanie où ils ont séjourné trois
jours avant de prendre le départ pour l’Iraq sans que personne
ne leur donne d’explications. « A notre grand étonnement, nous
nous sommes retrouvés dans un camp militaire américain en Iraq
», relate Ossama, l’ami de Youssef et son compagnon de voyage.
Il raconte qu’on les a enfermés dans une villa pendant 15
jours sans voir personne. « La villa était bien gardée. Au
bout de deux semaines, quelqu’un est venu nous voir pour nous
montrer notre travail au sein même du camp. Nous étions devant
le fait accompli et les Américains avaient pris nos
passeports. Nous n’avions plus que deux choix : ou bien
accepter de travailler ou fuir et risquer d’être tués par les
forces de résistance iraqiennes qui nous considèrent comme des
traîtres du moment que nous avons franchi le camp militaire
américain », explique Ossama.
En effet, le
nombre d’Egyptiens installés en Iraq depuis les années 1980
est estimé à 6 millions. Ils ont fondé des foyers et exercent
toutes sortes de métiers. La plupart d’entre eux se sont
lancés dans le commerce ou ont monté des petits projets. Tout
était fait pour encourager les Egyptiens à s’installer et à
investir dans le pays. Raison pour laquelle la plupart d’entre
eux ont refusé de revenir en Egypte lors de la première guerre
du Golfe en 1990-91. La chute du régime de Saddam et la
situation détériorée à Bagdad n’ont pas empêché certains
Egyptiens de s’y rendre pour gagner leur pain.
Pas de
certificat de décès
Le
soir, dans le camping où Youssef et ses collègues logent,
chacun saisit son portable pour donner des nouvelles à ses
amis. « Ce fut un grand choc pour moi d’apprendre qu’il se
trouvait en Iraq, alors qu’il était supposé être en Turquie.
Désemparée et angoissée, j’attendais avec impatience d’avoir
de ses nouvelles », explique Mervat, son épouse. Comme tout le
monde, elle était accrochée à son téléviseur pour suivre la
situation en Iraq. « Je ne pouvais m’imaginer que mon mari
puisse se trouver dans les rues de Bagdad au milieu des chars
américains. Toutes les fortunes du monde ne peuvent remplacer
la présence du père de mes enfants », ajoute Mervat qui
explique que durant les quatre premiers mois, son mari lui
téléphonait une fois par semaine.
« Dès qu’il y
avait un bombardement ou un attentat à la voiture piégée à
Bagdad, il n’hésitait pas à me contacter pour me
tranquilliser. Et un mois avant son kidnapping, il m’a affirmé
qu’il allait revenir », ajoute-t-elle. Mais le sort en a voulu
autrement. Elle qui attendait un coup de fil de sa part lui
annonçant la date de son retour, là voilà figée par une voix
anonyme : « Vous êtes bien la femme de Youssef Fouad, il
travaille pour le compte des Américains, c’est un apostat et
un traître. Il mérite le pire des châtiments. Et si vous tenez
à ce qu’il ait la vie sauve, il faut nous verser une rançon
d’un million de dollars et venir en Iraq dans les trois heures
qui suivent pour nous la remettre », dit la voix sans laisser
le temps à Mervat de répliquer. Aussitôt, l’épouse tente de
téléphoner à l’homme d’affaires libanais qui a embauché son
mari, mais le numéro est toujours hors de service.
Complètement perdue, elle ne sait quoi faire ni comment
rassembler cette importante somme pour sauver son mari. Elle
se rend à l’ambassade iraqienne en Egypte, mais on lui
interdit l’accès. Trois jours plus tard, elle reçoit un coup
de fil d’un bienfaiteur iraqien l’informant que son mari a été
retrouvé mort, et que c’est grâce à ses papiers qu’il a pu
être identifié. Il a été enterré dans le cimetière d’Al-Athamine
en Iraq. Depuis, la vie de Mervat est bouleversée. Elle ne
sait plus à quel organisme s’adresser.
La réaction
officielle des responsables l’a laissée perplexe. « Nous
n’avons jamais délivré de permis de travail aux Egyptiens
partis en Iraq. Si quelques entreprises privées ont osé
envoyer du personnel dans de telles conditions, elles doivent
en assumer les conséquences », lui affirme un responsable au
ministère des Affaires étrangères. Et d’ajouter : « Comment
pourrai-je vous aider alors que nous-mêmes n’avons pu rien
faire pour sauver l’ambassadeur d’Egypte en Iraq kidnappé et
tué il y a deux ans ? ». Mais Mervat ne baisse pas les bras,
et se présente à plusieurs reprises à l’ambassade iraqienne
pour savoir si son mari est vraiment mort. Enfin, la mauvaise
nouvelle est confirmée par son ami Ossama, qui est revenu sain
et sauf d’Iraq. Selon ce dernier, Youssef s’est hâté pour
retourner au pays. « Nous n’étions pas autorisés à sortir du
cercle dans lequel nous travaillions et où nous étions
également hébergés. Mais lui a osé prendre ce risque, il en a
eu marre car nous n’avons pas été payés pendant deux mois »,
précise-t-il, tout en expliquant que les mouvements de
résistance qui se contentaient auparavant de prendre en otage
seulement des Américains et leurs alliés, s’en prennent
actuellement aux Arabes. C’est ce qui est arrivé à Youssef. «
Enlever un Egyptien est devenu un véritable business pour eux.
Des groupes s’échangent les otages pour demander des rançons
exorbitantes et personne n’était à l’abri », poursuit Ossama
qui confie avoir frôlé la mort à plusieurs reprises. « Il ne
passe pas un jour sans que l’on retrouve de grands sacs noirs
renfermant des corps d’otages. Il n’était pas question pour
moi de sortir du camp, pour avoir la vie sauve et revoir mes
enfants et ma femme », dit-il. Selon Ossama, le jour où
Youssef est sorti, bien décidé à prendre la route, une des
forces de résistance iraqiennes l’a vu sortir du camp et l’a
suivi jusqu’à Fallouja, et c’est là qu’il a été kidnappé avec
le chauffeur qui devait l’accompagner jusqu’à la frontière
jordanienne. « Nous avons appris que le chauffeur iraqien a
été libéré après avoir payé 12 000 dollars de rançon, mais les
ravisseurs de Youssef ne nous ont pas laissé le temps de
rassembler la somme exigée pour sa libération », raconte
Ossama. Ce dernier apprendra trois jours plus tard l’exécution
de Youssef. Et bien que plusieurs témoins aient confirmé son
décès, le personnel de l’ambassade iraqienne ainsi que le
ministère des Affaires étrangères sont sans nouvelles.
Aujourd’hui, un an après sa disparition, c’est le parcours du
combattant pour sa femme pour faire délivrer un certificat de
décès. Ses trois enfants scolarisés ont besoin d’argent car
rien ne prouve que son mari est mort. De plus, elle veut
bénéficier d’une pension ou d’une aide de l’Etat pour subvenir
aux besoins de sa famille. Pour les autorités, rien ne prouve
que Youssef est bien mort et sa femme doit attendre quatre ans
avant d’obtenir un certificat de décès. « Le drame dans lequel
je vis est assez pesant, pourquoi en rajouter un pour me
compliquer davantage l’existence ? Il aurait été plus simple
d’appliquer la loi dont ont bénéficié les victimes du ferry
Al-Salam 98 pour me sortir de ce traquenard et sauver mes
enfants de la misère », s’écrie-t-elle éclatant en sanglots .
Chahinaz
Gheith