Université.
La tenue d’élections parallèles donnant naissance à une union
estudiantinebaptisée « L’Union libre », en réaction à
l’élimination de certains candidats des listes électorales,
est une première en Egypte. Reportage à l’Université de
Hélouan, où cette rébellion démocratique a vu le jour.
Journées d’insurrection
Hélouan,
banlieue du sud de la capitale, est rarement au cœur de
l’actualité. Pour tous, c’est la banlieue qui réunit le plus
grand nombre d’usines et d’unions ouvrières. Bref, une région
qui ne capte l’attention que lorsqu’une nouvelle entreprise
est inaugurée ou lors d’élections syndicales. Pourtant,
aujourd’hui, Hélouan polarise l’attention. Plus précisément
son université, où la tension est à son comble. On la sent
avant même d’en franchir le seuil. Véhicules blindés, grand
déploiement des forces de l’ordre, manifestations en chaîne,
arrestations, on a l’impression de poser le pied dans un champ
de bataille et non pas dans un campus. A l’Université de
Hélouan, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Jeunes
opposés aux forces de l’ordre, interpellations massives
d’étudiants et sabotages priment.
A l’intérieur
du campus, la situation n’est pas plus calme. Déclamations
orales, sit-in et même des pancartes affichant des slogans
d’opposition sont suspendues sur tous les murs de l’université
: « Patrie libre, université libre », « Nous demandons le
retour de 400 étudiants renvoyés abusivement de leurs
établissements », « Nous nous dressons contre toute ingérence
des services de sécurité dans les affaires internes de
l’université ».
Tout a
commencé il y a environ deux semaines, suite à la publication
des noms des candidats aux élections de l’Union estudiantine.
Les noms des candidats représentant les Frères musulmans, le
mouvement d’opposition Kéfaya, Al-Ghad, les Nassériens et même
certains du PND (parti au pouvoir) ont été rayés de toutes les
listes électorales dans toutes les universités d’Egypte. Une
procédure dictée par les services de sécurité et qui a suscité
un tollé chez les étudiants, toutes tendances confondues, sans
aucune justification fournie. Surprise, stupéfaction, révolte,
les étudiants ont cherché à avoir une explication. Peine
perdue. « Nous avons frappé à toutes les portes, à commencer
par les doyens des facultés jusqu’aux recteurs et la réponse
nous a choqués. Les responsables nous ont confié que les
décisions venaient d’en haut et qu’ils ne pouvaient rien
faire. On a eu du mal à croire que des responsables occupant
des postes aussi importants puissent accepter de servir de
marionnettes.
Il aurait été plus digne pour eux de démissionner que de faire
un tel aveu », explique Amr Hamed, président de l’Union
estudiantine égyptienne.
Outrés par
cette réponse et déterminés à ne pas en rester là, les
candidats éliminés organisent des réunions intensives et
finissent par prendre une décision audacieuse, à savoir
discréditer les résultats des élections estudiantines
officielles, jugées, selon eux, de « falsifiées et manipulées
par l’Etat ». Et ce n’est pas tout. Ces jeunes rebelles
décident d’organiser des élections parallèles, permettant aux
candidats rayés de la première liste électorale de se
représenter. Des élections dont l’objectif est de créer une
union estudiantine réelle, qu’ils ont baptisée « L’Union libre
».
Pour
Abdel-Aziz Mégahed, secrétaire de l’Union estudiantine libre
de l’Université de Hélouan, l’idée d’une union parallèle a été
inspirée de certaines universités européennes et
nord-africaines. En Algérie, l’Union estudiantine parallèle a
existé pendant 13 ans et a fini par être reconnue de tout le
monde. Mais, pour Gamal Badawi, historien, l’université
égyptienne n’a jamais vécu une telle expérience. « Les
pressions imposées par le pouvoir sur les étudiants n’ont
jamais atteint ce stade. L’ingérence des forces de l’ordre
dans les activités estudiantines et la tentative d’étouffer
tout mouvement politique au sein de l’université en sont la
cause. L’Etat ne veut pas se démettre de son rôle de tuteur.
Les choses ont changé et il ne faut surtout pas sous-estimer
les capacités de la nouvelle génération ». Badawi rappelle les
années de gloire de l’université égyptienne. Cette dernière a
été le noyau de tous les grands mouvements politiques et d’où
ont été organisées les plus importantes manifestations de
l’histoire de l’Egypte. « Un cœur qui battait au rythme des
événements, et dans son enceinte, tous les courants politiques
étaient représentés et cohabitaient ensemble ».
Une
cohabitation qui n’est plus possible de nos jours, puisque les
étudiants n’ont même plus le droit d’exprimer leurs idées.
Onde de
choc
La décision
d’organiser des élections parallèles est prise et la date est
déjà fixée. Onde de choc chez les forces de l’ordre qui
croyaient que les choses allaient s’arrêter à de simples
déclarations. Mais là, tout prouve que c’est bien sérieux.
Du jour au
lendemain, le campus s’est transformé en une ruche d’abeilles
: les tâches sont distribuées et les listes électorales
imprimées et réparties dans toutes les facultés. Bien sûr,
cette fois, aucun nom n’a été omis. Les programmes sont
affichés sur les murs. Une campagne électorale, permettant à
chaque candidat, indépendamment de sa tendance, d’exprimer ses
idées, a été lancée. On peut observer des programmes
électoraux élaborés par des étudiants appartenant aux Frères
musulmans côtoyer ceux des coptes, ou encore des Nassériens
collaborer avec des libéraux.
Des jeunes de
toutes les tendances politiques ont mis leurs différends de
côté pour travailler ensemble. Certains ont même formé des
alliances. Du jamais-vu dans le milieu estudiantin égyptien.
Autre
singularité de cette expérience : tout se déroule dans une
ambiance pacifique. Aucune tension, aucune fraude, une
véritable expérience démocratique. Des ONG sont même présentes
pour veiller au bon déroulement de ces élections. Des
activistes de l’Association égyptienne pour le soutien au
progrès démocratique qualifient cette élection de « progrès,
un pas en avant, un acte civique, une expérience mature, un
tournant important dans l’histoire de l’université ».
Des urnes
transparentes et de l’encre phosphorique sont utilisées pour
le vote et ce, pour garantir le maximum de transparence. Des
nouveautés qui ont poussé des milliers d’étudiants à venir
voter. Ces élections libres ont donc enregistré un taux de
participation record. Dans les 17 universités égyptiennes,
plus de 131 000 électeurs ont boycotté les élections
estudiantines officielles et ont préféré voter pour les
candidats de l’Union libre. A l’Université de Hélouan, la
première à avoir introduit l’idée, environ 15 000 étudiants
ont voté pour les candidats des élections parallèles. Vu le
succès de l’expérience à Hélouan, l’idée a fait écho dans
toutes les universités égyptiennes. D’Al-Azhar à Aïn-Chams, en
passant par toutes les universités du Caire et de la province,
mais aussi celles de la Haute-Egypte.
« Nous avons
toujours été épris de démocratie. Il n’était pas question de
rater une telle opportunité », explique Hala, un étudiante de
lettres qui a voté pour un candidat de tendance nassérienne.
Pour elle, les élections officielles n’ont aucune raison
d’être. Et c’est pourquoi Hala, comme la plupart de ses
camarades d’amphithéâtre, a boycotté ces élections. « Elles
ressemblent à une pièce de théâtre fabriquée de toutes pièces
et dont les résultats sont décidés d’avance. Il faut voir le
programme électoral de ces étudiants pour constater à quel
point il est futile et sans aucun sens. Ils se vantent d’avoir
organisé des réunions entre les étudiants et les membres du
parti au pouvoir. En quoi cela peut-il nous intéresser ? »,
ironise-t-elle.
Patriotisme
et activisme
Au lendemain
des élections libres et au-delà des paroles, les étudiants
élus ont voulu transmettre un message bien précis. « Nous ne
sommes pas de jeunes naïfs et insouciants comme on tente de
nous qualifier. Nous avons le sens du patriotisme et sommes
déterminés à jouer un rôle actif dans nos universités. Ces
élections n’étaient qu’une façon positive d’exprimer notre
refus de l’oppression. Et ce n’est qu’un début », insiste
Mégahed.
Les insurgés
de Hélouan ne ratent aucune occasion pour se faire entendre et
passer à l’action. Leur dynamisme et leur efficacité se sont
fait sentir rapidement au sein de leurs universités. Ils
intentent un procès contre l’administration de l’université
qui a retiré leurs noms des élections officielles, soutiennent
leurs confrères arrêtés lors des élections, obtiennent des
autorisations pour que leurs familles puissent leur rendre
visite en prison, collectent des fonds pour les aider et
rendent visite aux étudiants blessés et hospitalisés durant
les manifestations. Ils font appel à des militants de la
société civile pour que les étudiants incarcérés soient
acquittés avant les examens de mi-année.
Etrange, mais
vrai : les résultats de ces élections ont révélé à quel point
les craintes du pouvoir étaient injustifiées.
« Le pouvoir
était certain que les Frères musulmans allaient l’emporter.
Mais personne ne peut prédire les résultats d’une élection.
Chaque expérience électorale a ses propres calculs. Tout
dépend des compétences de chaque candidat et des efforts qu’il
a déployés. L’Etat n’a qu’à faire une lecture des résultats de
nos élections qui représentent toutes les tendances »,
commente Abdel-Rahmane Abou-Samra, secrétaire de l’Union de la
faculté de commerce de l’Université de Hélouan. Au niveau des
universités égyptiennes, les candidats des Frères n’ont occupé
que 25 % des sièges. Les indépendants, les membres de Kéfaya,
du PND, les Nassériens et les Wafdistes ont emporté le plus
grand nombre de voix.
A l’Université
de Hélouan, 800 étudiants ont présenté leurs candidatures,
dont 128 seulement appartiennent à la confrérie des Frères
musulmans. A la faculté de commerce, les coptes ont raflé la
majorité des voix. Ayoub Samouïl a été élu secrétaire du
comité artistique. Joseph, vice-secrétaire de la faculté de
pharmacie, est lui aussi copte. Il se félicite d’avoir écrasé
le candidat des Frères et est fier d’avoir arraché une
victoire dans des conditions aussi difficiles.
Aujourd’hui,
la situation dans les universités égyptiennes est sans
précédent. Pour la première fois, deux unions estudiantines
existent sous la même enceinte et sont censées cohabiter.
Ironie du sort : l’Union officielle a perdu de son aura alors
qu’elle est qualifiée comme étant « la seule union légitime ».
Pour les
étudiants, c’était une évidence : « Comment des étudiants qui
nous ont été imposés par les services de sécurité peuvent-ils
être crédibles et gagner notre confiance ? », s’interroge Amr,
étudiant en sciences politiques.
Les étudiants
de l’Union libre, eux, ne font que gagner du terrain et leurs
sympathisants se font de plus en plus nombreux. Chose qui les
rassure et les incite à aller de l’avant. « Dans quelques
années, l’Union estudiantine officielle tombera dans l’oubli.
Elle n’aura plus de poids ni d’impact. L’Union libre sera la
seule à être reconnue », dit d’un ton ferme Amr Hamed,
président de l’Union libre égyptienne. Convaincu tout comme
ses camarades qu’ils sont en train de réécrire l’histoire de
l’Université égyptienne, ils savent néanmoins tous que le
chemin sera semé d’embûches. Certains considèrent que ces
élections libres sont une expérience singulière, un exploit en
tant que tel. Pour ces étudiants, l’histoire va beaucoup plus
loin. « L’université n’est qu’un microcosme de la société.
Notre expérience est nouvelle mais elle stimulera d’autres
organismes. Ce sont de telles initiatives qui permettront dans
quelques années de changer le visage de toute une société »,
conclut Abdel-Rahmane Abou-Samra .
Amira Doss