Littérature.
Les prix de la Fondation Sawirès
pour la littérature égyptienne annoncés la semaine dernière
ont le mérite de mettre en avant une écriture jeune et
prolifique.
Victoire d’une écriture contemporaine
Avec plus
d’assurance et de consécration, le prix de la Fondation
Sawirès pour la littérature
égyptienne reprend son bout de chemin pour la deuxième année.
Unique en son genre, la Fondation consacrée au développement
social mise sur la culture, indépendamment des orientations
institutionnelles officielles. Ainsi, après une importante
sponsorisation du Festival international du film du Caire il y
a quelques semaines, et une contribution aux réformes de
l’Union des écrivains égyptiens l’an dernier, la Fondation
affiche la reconnaissance du rôle de la culture pour faire
face aux invasions ascendantes qui visent « la pensée libre et
la liberté d’expression ». Est-ce un nouveau mécénat ?
Reflète-t-il une volonté d’investir dans le culturel après
avoir investi brillamment et avec un succès solennel dans le
business ? Quelles que soient les
intentions, le résultat, c’est-à-dire tout ce qui a rapport à
l’organisation du prix est satisfaisant. Partant de la
présence d’éminents noms dans le conseil des curateurs tels
que le grand écrivain et éditorialiste d’Al-Ahram
Salama Ahmad
Salama (qui a distribué les prix), le critique et
président du Conseil suprême de la culture Gaber
Asfour, sans oublier le chercheur
Mohamad Al-Sayed Saïd ou le
médecin Mohamad Aboul-Ghar,
activiste dans le mouvement du 9 mars pour l’indépendance de
l’université égyptienne.
S’ajoute à
cette toile de fond un jury compétent que ce soit dans le
comité du Prix des grands noms ou dans celui du Prix des
jeunes. On ne peut nier l’extrême justesse d’avoir décerné le
Prix du roman (100 000 L.E.,
environ 15 000 euros) à Mohamad Al-Mansi
Qandil pour
Qamar ala
Samarcande ou lune sur
Samarcande (éd.
Dar Al-Hilal),
et le Prix du recueil de nouvelles à Ibrahim
Aslane pour
Hikayat min Fadlallah
Osmane ou récits de la rue
Fadlallah
Osmane (éd. Al-Chourouq,
voir l’extrait ci-dessus), deux écrivains appartenant à la
génération des années soixante, partageant une production à la
fois limitée et remarquable et qui continuent tous les deux à
renouveler leurs univers et leurs outils.
Quant au Prix
des jeunes, il prend encore plus d’importance donnant la
chance à quatre jeunes talents d’être consacrés, décernant
deux prix au roman et deux à la nouvelle (le premier dans
chaque branche est de 30 000 L.E. et le deuxième est de 20 000
L.E.). Car face à une écriture littéraire prolifique depuis
les années 1990, la critique a toujours été timide ne pouvant
contenir les élans et ambitions des jeunes. Ainsi, le jury des
jeunes était-il chargé de faire sa sélection parmi 43 œuvres :
23 nouvelles et 20 romans. Les quatre primés ont reflété
néanmoins la variété des écrits, « une écriture romanesque
contemporaine qui ne se soucie pas des grandes causes, de
victoires et défaites qui caractérisaient l’ancienne
génération », explique Moustapha Zikri. Et si patrie et
défaites il y a, elles seront les patries du corps, les
cassures de l’âme et les défaites du désir, une écriture que
nous pourrons appeler l’existentialisme dénué de la fierté de
Camus ». Mais surtout une écriture qui cherche à renouveler à
chaque fois ses sources et ses techniques. Hamdi Al-Gazzar,
premier lauréat du roman pour Sehr aswad (magie noire) recourt
à un appareil photo à travers lequel il regarde, visionne et
focalise passivement le monde. Un appareil passion qui
paradoxalement met en relief toutes les failles du réel au
lieu de l’embellir, et rejoint l’obsession d’un amour
dévastateur à une jeune femme plus âgée.
Ahmad Al-Aïdi,
deuxième prix du roman pour An takoun Abbass Al-Abd (être
Abbass Al-Abd, éd. Merit, voir n° 639 de l’Hebdo) plonge dans
un univers marginal, une écriture qui puise dans l’argot d’un
certain underground égyptien, en le mariant avec un langage
accéléré, amputé, humoristique de la messagerie et des
courriers électroniques. Mais cela sans oublier des
innovations niaises car la structure du roman reflète une
maîtrise contrôlée et une réflexion philosophique sur les
doubles de l’être dans le labyrinthe du high -tec. Le monde
marginal est également manifeste chez Waël Achri, 2e lauréat
de la nouvelle pour Saam New York (le spleen de New York, éd.
Charqiyat) qui dépeint la vie dans l’exil américain où le
devenir des exilés s’enchevêtre avec celui des marginaux de la
grande ville. Tandis que Moustapha Zikri, 1er lauréat de la
nouvelle pour son recueil Meraat 202 (miroir 202, éd. Merit),
s’écarte du trop marginal qui l’avait caractérisé dans ses
premiers romans, comme Horaa mataha qoutiya, pour épuiser les
possibilités esthétiques du texte. Sur une technique de
miroitement, de reflets qui orchestre ses nouvelles, Zikri
joue sur cet espace tierce qui se crée entre la chose et son
double. Que ce soit au niveau descriptif, de l’existence des
objets, ou au niveau des idées et des non-dits des
personnages.
Dina
Kabil