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 Semaine du 13 au 19 décembre 2006, numéro 640

 

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Idées

Mahfouz au-delà des frontières

Par Mona Latif-Ghattas

Naguib Mahfouz a deux publics au Canada. Les Canadiens de souche et nous, les Canadiens arabes en exil. Quand on demande aux Canadiens de souche ce qu’ils pensent de Mahfouz, ils répondent souvent en premier lieu qu’il leur donne envie d’aller en Egypte. Je peux donc affirmer d’emblée que la première résonance de cette œuvre dans mon pays d’adoption est de le rapprocher de mon pays d’origine. Elle est d’ordre diplomatique : Naguib Mahfouz est un ambassadeur. Mahfouz était déjà connu dans les milieux culturels canadiens. L’engouement pour son œuvre s’est accru au moment où il a manifesté son support au processus de paix au Proche-Orient, et s’est confirmé avec l’attentat dont il a été victime. Il était surtout lu dans les milieux universitaires, mais l’obtention du prix Nobel a étendu la diffusion de son œuvre au grand public. A présent, son décès relance l’intérêt. On voit à nouveau surgir ses livres dans les vitrines des librairies. Les livres de Mahfouz se trouvent dans presque dans toutes les bibliothèques municipales au Canada et souvent dans les deux langues. Toutes les librairies en détiennent en stock au moins trois titres.  Voici ce que m’écrit Louise Desjardins, une poétesse et romancière du Québec, plus précisément d’Abitibi, un paysage lointain de mines et de forêts, qui est venue en Egypte pour la Foire du livre : « Quand j’entre dans le monde de Mahfouz, j’ai l’impression d’être chez moi, dans ma rue, toute petite, à observer mes voisins et à écouter ce que mes parents disent de mes oncles, de mes tantes, leur rancœur, leur indulgence, leur force, leur faiblesse. Appuyée à la fenêtre de ma chambre, je vois les gens flotter sur ce fleuve de mots simples, à la fois étranges et familiers, qui coule comme la vie, avec ses faits et méfaits, dans un pays rêvé qui accepte que tout ne soit ni blanc ni noir et dans lequel la violence est sans cesse réparée par une extrême tendresse. Il y a dans cette écriture une portion de l’âme humaine qui télescope le temps et l’espace tout en étant égyptienne de naissance. Une écriture soyeuse et sensuelle, une écriture du Nil, je dirais, tel que j’ai eu la chance de le contempler certains soirs quand les petits-bateaux-arbres-de-Noël s’y promenaient. Si jamais la vie ne me permet pas de retourner au Caire, j’aurai cette grande consolation d’arpenter ses rues et ses échoppes dans les pages d’un livre de Naguib Mahfouz ».

Pour nous, les Canadiens venus d’Orient, sa résonance est de l’ordre du bagage émotionnel. Il représente notre sécurité contre l’oubli, il est notre carte de visite, notre passeport pour le respect d’autrui envers notre littérature d’origine. Nous le lisons de façon récurrente, certains d’entre nous ont des crises « Naguib Mahfouz », quand nous avons besoin de reconnecter avec l’enfance orientale, de faire un voyage à rebours dans le monde des sensations anciennes et des odeurs de la terre mère. Nous le lisons dans d’autres langues, en français et en anglais, et ce recul du lieu, du temps et de la langue fait que nous le recevons avec une intensité décuplée, puisqu’en le lisant, nous devenons soudain un peu touristes, tout en retrouvant ce « connu » mémorial qui nous donne à la fois la clé de ses champs …, et celle de ses chants.

J’ai eu l’énorme privilège d’accéder à lui une première fois sur un bateau accosté sur le Nil, avec l’écrivain Ghitany et le poète Shahawy qui me présentait comme « une poétesse égyptienne qui vient de loin ». Par la suite, à chaque retour, j’ai eu l’honneur d’accompagner l’écrivain Salmawy un samedi par année chez le Prince des mots pour m’incliner devant lui comme on fait un pèlerinage au cœur de la grandeur des Maîtres de la pensée, du cœur et de l’écriture. Ces rencontres m’ont marqué et aujourd’hui, dans ce lieu où résonne son nom, je veux lui dire merci de m’avoir si souvent sauvée du manque acerbe et de l’absence.

Plonger dans un des livres de Mahfouz me console. Me donne le sentiment que nous sommes encore dans la sécurité du passé, que mon père est toujours vivant, que tout est encore là, les couleurs, les odeurs, les valeurs, le rire du temps. Que j’ai raison d’aimer l’Egypte envers et contre toutes les causes de l’exil. Quand je plonge dans ses livres, je veux qu’il m’affirme que ce n’est pas l’Egypte qui l’a blessé, je veux qu’il me rassure. Et il le fait.

Je ne finirai pas de repasser sur l’écran de mon souvenir son visage marqué par le sable du temps, son geste lent comme un Nil sous douce brise, et ce regard inouï d’où coule la tendresse de ceux qui n’ont rien à prouver, ayant offert tout au long de sa vie d’écrivain l’Egypte aux Egyptiens et à toute la planète, dans des mots libres et sans compromis. Je voudrais saluer Monsieur Ghitany, Monsieur Salmawy et tous les autres que je n’ai pas eu l’honneur de rencontrer et qui ont si merveilleusement entouré le Prince des mots, de sorte qu’il soit parvenu à poursuivre son œuvre jusqu’au dernier souffle pour le plus grand bien de la littérature et de l’humanité. Et je veux leur assurer qu’à leur exemple, nous ferons en Occident notre devoir de mémoire comme ils ont fait leur devoir de littérature … et d’amour.

 

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Vive la Palestine

L’écrivaine palestinienne Sahar Khalifa est la lauréate du Prix Naguib Mahfouz pour la littérature pour son roman Soura wa ayqouna wa ahd qadim (une image, une icône et un ancien testament). Un roman qui, en pleine ébullition dans les terres palestiniennes, et au sein du silence de steppes, revivifie l’image d’Al-Qods (Jérusalem dont le nom en arabe est synonyme du sacré) sur fond d’une histoire d’amour-passion impossible. Sahar Khalifa relate le présent de la ville sainte, en s’interrogeant sur le sens du sacré, sur « cette ville grandiose à laquelle les Arabes ne cèdent pas et qui malgré les grandes intentions et l’éloquence solennelle, se judaïse d’un jour à l’autre et se trouve rongée lentement par le sioniste entêté », écrit le critique palestinien Fayssal Derague en introduction du roman. Ce prix décerné par les presses de l’Université américaine du Caire basé sur un fonds de Mahfouz est devenu aujourd’hui une tradition qui consiste au-delà d’une somme d’argent, d’une médaille d’argent et surtout de la traduction en anglais du roman primé. Mis à part le dernier lauréat Youssef Abou-Rayya pour Laylat orse, (nuit de noces), et son prédécesseur l’Iraqienne Alia Mamdouh, ce prix a déjà été décerné à un Palestinien Morid Al-Barghouti en 1997. Sahar Khalifa est née à Naplouse. Après avoir enseigné à l’Université de Birzeit, en Palestine occupée, elle suit des études en littérature anglo-saxonne aux Etats-Unis. Puis revient en Palestine en 1988, où elle fonde le Centre d’études féminines qu’elle dirige depuis. Parmi ses romans Al-Sabbar en 1970 ou (Chronique du figuier barbare, Ed. Gallimard pour la traduction en français, 1978), Abbad al-chams (La foi des tournesols, Ed. Gallimard, 1989), Al-Mirass (l’héritage).

 




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