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Mahfouz
au-delà des frontières
Par Mona
Latif-Ghattas
Naguib
Mahfouz a deux publics au Canada.
Les Canadiens de souche et nous, les Canadiens arabes en exil.
Quand on demande aux Canadiens de souche ce qu’ils pensent de
Mahfouz, ils répondent souvent en
premier lieu qu’il leur donne envie d’aller en Egypte. Je peux
donc affirmer d’emblée que la première résonance de cette
œuvre dans mon pays d’adoption est de le rapprocher de mon
pays d’origine. Elle est d’ordre diplomatique :
Naguib
Mahfouz est un ambassadeur.
Mahfouz était déjà connu dans les milieux culturels
canadiens. L’engouement pour son œuvre s’est accru au moment
où il a manifesté son support au processus de paix au
Proche-Orient, et s’est confirmé avec l’attentat dont il a été
victime. Il était surtout lu dans les milieux universitaires,
mais l’obtention du prix Nobel a étendu la diffusion de son
œuvre au grand public. A présent, son décès relance l’intérêt.
On voit à nouveau surgir ses livres dans les vitrines des
librairies. Les livres de Mahfouz
se trouvent dans presque dans toutes les bibliothèques
municipales au Canada et souvent dans les deux langues. Toutes
les librairies en détiennent en stock au moins trois titres.
Voici ce que m’écrit Louise Desjardins, une poétesse et
romancière du Québec, plus précisément d’Abitibi, un paysage
lointain de mines et de forêts, qui est venue en Egypte pour
la Foire du livre : « Quand j’entre dans le monde de
Mahfouz, j’ai l’impression d’être
chez moi, dans ma rue, toute petite, à observer mes voisins et
à écouter ce que mes parents disent de mes oncles, de mes
tantes, leur rancœur, leur indulgence, leur force, leur
faiblesse. Appuyée à la fenêtre de ma chambre, je vois les
gens flotter sur ce fleuve de mots simples, à la fois étranges
et familiers, qui coule comme la vie, avec ses faits et
méfaits, dans un pays rêvé qui accepte que tout ne soit ni
blanc ni noir et dans lequel la violence est sans cesse
réparée par une extrême tendresse.
Il y a dans cette écriture une portion de l’âme humaine qui
télescope le temps et l’espace tout en étant égyptienne de
naissance. Une écriture soyeuse et sensuelle, une écriture du
Nil, je dirais, tel que j’ai eu la chance de le contempler
certains soirs quand les
petits-bateaux-arbres-de-Noël s’y promenaient. Si
jamais la vie ne me permet pas de retourner au Caire, j’aurai
cette grande consolation d’arpenter ses rues et ses échoppes
dans les pages d’un livre de Naguib
Mahfouz ».
Pour nous, les
Canadiens venus d’Orient, sa résonance est de l’ordre du
bagage émotionnel. Il représente notre sécurité contre
l’oubli, il est notre carte de visite, notre passeport pour le
respect d’autrui envers notre littérature d’origine. Nous le
lisons de façon récurrente, certains d’entre nous ont des
crises « Naguib
Mahfouz », quand nous avons besoin
de reconnecter avec l’enfance orientale, de faire un voyage à
rebours dans le monde des sensations anciennes et des odeurs
de la terre mère. Nous le lisons dans d’autres langues, en
français et en anglais, et ce recul du lieu, du temps et de la
langue fait que nous le recevons avec une intensité décuplée,
puisqu’en le lisant, nous devenons soudain un peu touristes,
tout en retrouvant ce « connu » mémorial qui nous donne à la
fois la clé de ses champs …, et celle de ses chants.
J’ai eu
l’énorme privilège d’accéder à lui une première fois sur un
bateau accosté sur le Nil, avec l’écrivain
Ghitany et le poète
Shahawy qui me présentait comme «
une poétesse égyptienne qui vient de loin ». Par la suite, à
chaque retour, j’ai eu l’honneur d’accompagner l’écrivain
Salmawy un samedi par année chez
le Prince des mots pour m’incliner devant lui comme on fait un
pèlerinage au cœur de la grandeur des Maîtres de la pensée, du
cœur et de l’écriture. Ces rencontres m’ont marqué et
aujourd’hui, dans ce lieu où résonne son nom, je veux lui dire
merci de m’avoir si souvent sauvée du manque acerbe et de
l’absence.
Plonger dans
un des livres de Mahfouz me
console. Me donne le sentiment que nous sommes encore dans la
sécurité du passé, que mon père est toujours vivant, que tout
est encore là, les couleurs, les odeurs, les valeurs, le rire
du temps. Que j’ai raison d’aimer l’Egypte envers et contre
toutes les causes de l’exil. Quand je plonge dans ses livres,
je veux qu’il m’affirme que ce n’est pas l’Egypte qui l’a
blessé, je veux qu’il me rassure. Et il le fait.
Je ne finirai
pas de repasser sur l’écran de mon souvenir son visage marqué
par le sable du temps, son geste lent comme un Nil sous douce
brise, et ce regard inouï d’où coule la tendresse de ceux qui
n’ont rien à prouver, ayant offert tout au long de sa vie
d’écrivain l’Egypte aux Egyptiens et à toute la planète, dans
des mots libres et sans compromis. Je voudrais saluer Monsieur
Ghitany, Monsieur
Salmawy et tous les autres que je
n’ai pas eu l’honneur de rencontrer et qui ont si
merveilleusement entouré le Prince des mots, de sorte qu’il
soit parvenu à poursuivre son œuvre jusqu’au dernier souffle
pour le plus grand bien de la littérature et de l’humanité. Et
je veux leur assurer qu’à leur exemple, nous ferons en
Occident notre devoir de mémoire comme ils ont fait leur
devoir de littérature … et d’amour.
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Vive la Palestine |
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L’écrivaine
palestinienne Sahar Khalifa est la
lauréate du Prix Naguib
Mahfouz pour la littérature pour
son roman Soura
wa ayqouna
wa ahd
qadim (une image, une icône et un
ancien testament). Un roman qui, en pleine ébullition dans les
terres palestiniennes, et au sein du silence de steppes,
revivifie l’image d’Al-Qods
(Jérusalem dont le nom en arabe est synonyme du sacré) sur
fond d’une histoire d’amour-passion
impossible. Sahar Khalifa relate
le présent de la ville sainte, en s’interrogeant sur le sens
du sacré, sur « cette ville grandiose à laquelle les Arabes ne
cèdent pas et qui malgré les grandes intentions et l’éloquence
solennelle, se judaïse d’un jour à l’autre et se trouve rongée
lentement par le sioniste entêté », écrit le critique
palestinien Fayssal
Derague en introduction du roman.
Ce prix décerné par les presses de l’Université américaine du
Caire basé sur un fonds de Mahfouz
est devenu aujourd’hui une tradition qui consiste au-delà
d’une somme d’argent, d’une médaille d’argent et surtout de la
traduction en anglais du roman primé. Mis à part le dernier
lauréat Youssef Abou-Rayya pour
Laylat orse,
(nuit de noces), et son prédécesseur l’Iraqienne
Alia Mamdouh,
ce prix a déjà été décerné à un Palestinien
Morid
Al-Barghouti en 1997. Sahar
Khalifa est née à Naplouse. Après avoir enseigné à
l’Université de Birzeit, en
Palestine occupée, elle suit des études en littérature
anglo-saxonne aux Etats-Unis. Puis revient en Palestine en
1988, où elle fonde le Centre d’études féminines qu’elle
dirige depuis. Parmi ses romans Al-Sabbar
en 1970 ou (Chronique du figuier barbare, Ed. Gallimard pour
la traduction en français, 1978), Abbad
al-chams (La foi des tournesols,
Ed.
Gallimard,
1989), Al-Mirass (l’héritage).
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