Célébrations.
L’Université américaine du Caire a célébré le premier
anniversaire de Naguib Mahfouz après sa mort. Conférence de la
Nobel sud-africaine Nadine Gordimer qui a évoqué le rôle de
témoin de l’écrivain à un moment d’apocalypse et la
proclamation du Prix Mahfouz pour la littérature. De son côté,
Mona Latif-Ghattas souligne la réception de Mahfouz au Canada.
L’écrivain comme témoin
Lors
de sa conférence à l’Université américaine du Caire (AUC) à
l’occasion de la célébration de l’anniversaire de l’écrivain
égyptien Naguib Mahfouz, la romancière, nouvelliste, critique,
éditeur, prix Nobel de littérature 1991 a évoqué le monde
d’aujourd’hui sous des couleurs très sombres. L’écrivaine,
connue pour s’être engagée contre le système d’apartheid dans
son pays alors qu’elle faisait partie de la communauté
anglophone privilégiée, n’a pas manqué de faire un diagnostic
bien négatif du XXe siècle et du début du XXIe. L’horreur est
le mot qu’elle choisit, en se référant à des paroles
prophétiques du poète William Plomer : « L’horreur était
écrite sur le soleil ». En fait, elle situe tout d’abord les
bombardements nucléaires américains sur Hiroshima et Nagazaki
comme les drames d’une « guerre passée ». De cette apocalypse,
cette terreur des temps modernes, elle est passée à notre
époque. 2006 vient dans le sillage d’événements où le
terrorisme semble dicter son mot. Le 11 septembre 2001 et la
destruction des tours jumelles de New York, les bombardements
de Madrid, puis de Londres, les morts en Afghanistan, au
Rwanda, au Darfour, au Sri Lanka. Une liste qui n’est pas
exhaustive comme elle le précise et surtout qui est loin
d’être terminée.
A cet égard,
l’auteure dont l’œuvre est qualifiée de « douloureuse page
d’Histoire » en relation avec l’apartheid et qui a su
renouveler profondément sa vision et l’adapter à la nouvelle
situation de l’Afrique du Sud, sans continuer à puiser son
inspiration dans une période passée, a voulu s’interroger sur
le rôle de la littérature face à l’état de choses actuel. Il
s’agit pour elle, au départ, de témoigner. Un terme qui n’est
pas des plus faciles en se référant aux dictionnaires de
langue anglaise et sans doute à tous les autres. La notion
s’élabore selon l’immédiateté. A l’heure des médias modernes
qui peuvent témoigner d’un événement en direct, l’image se
suffit d’elle-même. On n’a pas besoin de paroles, voire
dit-elle, « aucun mot n’est possible » face à la catastrophe
qu’on a visualisée. Ensuite vient le tour du journalisme : des
descriptions plus élaborées, même à la télévision, on est
obligé de passer aux analyses de la « catastrophe » selon les
points de vues politiques et sociologiques, fondés sur des
schémas idéologiques, nationaux et même populistes et
religieux.
Là, Gordimer
se place, pour une perspective d’exemple concret, dans le plan
devenu classique en Occident : « Le terrorisme islamique (...)
des actes qui sont le témoignage d’une croyance que
l’arrogance du dictionnaire ne reconnaît pas, la foi en
l’islam, par la mort et le martyre ». Et d’évoquer à cet égard
les menaces contre Salman Rushdie et l’attentat contre Mahfouz,
pour citer, dans ce contexte, les paroles de Harold Pinter,
Prix Nobel 2005 : « La vie d’un écrivain est hautement
vulnérable (...) Vous ne trouvez ni refuge, ni protection, à
moins de mentir ». Et Gordimer de relever que Mahfouz n’a
jamais choisi de mentir.
La série des
auteurs-témoins refusant toute duplicité ou jeu politicien est
longue. Gordimer nous les présente avec des passages choisis
très éloquents. Mais la question reste pour elle : à quel
point l’auteur-témoin doit être impliqué dans l’événement ? Si
dans le terrorisme, il n’y a pas d’autre choix que d’être
contre, dans d’autres événements comme « les guerres, les
soulèvements sociaux, comme tout le monde, l’auteur peut
choisir d’être un protagoniste ». Situation difficile, mais ce
sont surtout de ces écrivains qu’on attend les témoignages.
Des exemples : Camus et les autres écrivains français torturés
pendant la résistance, Primo Levi et l’Holocauste et bien
avant, puisque l’horreur ne date pas d’hier, Dostoeivesky et
ses Souvenirs de la maison des morts. Gordimer évoque
cependant la possible absence de liberté pour l’écrivain qui
témoigne pour lui-même. Afin de l’expliciter, elle a eu
recours à Mahfouz dans A la recherche de Zaabalawi. Le saint
cheikh à chaque fois rate la personne qui a la réponse sur des
choses personnelles, politiques, religieuses, le témoignage
interne. Introuvable est Zaabalawi, mais le quêteur dit : «
Oui, je dois trouver Zaabalawi ».
Témoigner sans
se départir de l’esthétique et trouver ceci en l’intérieur de
nous. Une voie pour les écrivains face à un monde sous le
signe de l’horreur .
Ahmed Loutfi