Centenaire .
Le Conseil suprême de la culture au Caire et la Bibliotheca
Alexandrina ont célébré le 600e anniversaire d’Ibn Khaldoun.
Le Libanais Nassif Nassar,
auteur de La pensée réaliste d’Ibn Khaldoun, paru en
1967 aux éditions PUF et traduit dans 5 langues, est l’exemple
du disciple qui porte un regard critique sur son maître.
Entretien.
« Ce qu’Ibn Khaldoun a dit à son époque reste valable »
Al-Ahram
Hebdo : Quelle lecture actuelle, aussi critique soit-elle,
pourrait sortir des colloques organisés aujourd’hui en Egypte
pour le 600e anniversaire du pionnier de la sociologie et
l’auteur de la science de Omrane (urbanisme) ?
Nassif
Nassar :
Comme pour les autres grands penseurs, l’occasion se présente
au centenaire pour se pencher encore une fois sur la pensée
d’Ibn Khaldoun, et sur la façon dont elle a été marquée par
l’Histoire. Il ne s’agit pas de faire de lui un contemporain,
parce que tout le monde sait que sa pensée appartient au Moyen
Age. Ce centenaire permet de revoir la valeur d’Ibn Khaldoun
comme historien, penseur social, sa valeur par rapport à la
tradition des historiens et des philosophes, son apport
personnel. Nous pouvons approfondir notre connaissance
historique des points obscurs non étudiés jusque-là, comme ses
rapports avec ses prédécesseurs. Il en est de même lorsque
nous célébrons les philosophes européens, comme Aristote qui
était un sujet de colloque international à Paris : nous nous
arrêtons sur l’enjeu de sa pensée. Ajoutons à cela le fait
qu’il y ait de grandes figures arabes universellement
reconnues dans le monde, car Ibn Khaldoun a introduit la
nouvelle science, Al-Omrane. Que l’Occident reconnaisse la
valeur d’Ibn Khaldoun est une occasion pour les Arabes de
s’associer et de revoir l’enjeu de sa pensée.
— Beaucoup
de titres des recherches présentées tentent de réactualiser la
pensée d’Ibn Khaldoun, ou disons de le relire d’une manière
contemporaine. Comment interprétez-vous cet aspect ?
— Nous
remarquons que ce qu’Ibn Khaldoun a dit à son époque reste
valable parce que les sociétés conservent les mêmes systèmes,
nos sociétés sont aussi despotes. Et si la pensée d’Ibn
Khaldoun n’est pas capable d’éclairer les régimes
d’aujourd’hui, cela est tout à fait légitime. Dans ce sens là,
Ibn Khaldoun est contemporain. Mais je pense que la pensée
d’Ibn Khaldoun n’est pas du tout suffisante pour avoir une
version adéquate et globale de nos sociétés. Il faut aller
plus loin, chercher d’autres concepts. Ainsi, nos sociétés
arabes continuent de conserver une partie de la société
traditionnelle dont le Moyen Age les a imprégnées, mais elles
sont ouvertes aux pensées occidentales, soumises au
capitalisme occidental qui ne fonctionne pas à l’extérieur des
pays arabes. Pour cela, l’on a besoin d’autres concepts. Par
exemple, le concept des classes sociales, des catégories
sociales qui n’appartient pas uniquement à une lecture
marxiste réductrice. Nous avons besoin d’autres principes pour
analyser nos sociétés, en utilisant les systèmes occidentaux
et en forgeant d’autres systèmes. L’on ne peut pas se
contenter des notions de assabiya (l’esprit de corps et de
clan), de molk (système de pouvoir) et maach (vécu) qui sont
des concepts khaldouniens opératoires mais non suffisants. Car
nos sociétés sont beaucoup plus complexes pour développer la
théorie explicative. Nous avons besoin de forger nous-mêmes
des notions en dialoguant avec Ibn Khaldoun et aussi avec les
concepts occidentaux. Car Ibn Khaldoun n’avait, par exemple,
aucun souci de réforme concernant la démocratie ou la
citoyenneté.
— Dans
votre étude, vous vous attardez sur l’apport d’Ibn Khaldoun
dans la philosophie de l’Histoire dans une ambition critique.
Qu’est-ce qui reste à creuser là-dessus ?
— Ibn Khaldoun
n’a pas vraiment posé les problèmes de la philosophie au sens
normatif du terme. Le régime idéal de la philosophie politique
n’a pas pour tâche de faire une classification, mais de nous
indiquer le régime qu’il faut bâtir. Qu’est-ce qui légitime le
pouvoir ? Ibn Khaldoun répond en fonction du réalisme, je
constate que la vraie légitimité doit être recherchée dans le
droit. L’individu n’existe pas chez lui tandis que c’est une
catégorie sur laquelle nous devons insister. La même chose
pour la notion de la liberté.
— La
position ambiguë d’Ibn Khaldoun avec le pouvoir a peut-être
influencé son écriture de l’Introduction qui exigerait
d’explorer en filigrane ses points de vue critiques …
— A ce niveau,
Ibn Khaldoun n’est pas critique. Pour l’être, il faut un
système de valeurs, c’est ce que j’appelle la réflexion
normative. L’action pour lui ne dépasse pas la réalité. Vous
voulez faire de la politique, telles en sont les règles, vous
voulez le pouvoir, voilà assabiya ou l’esprit de corps et de
clan (qui consiste à envahir un Etat sur le point de chuter et
une fois le chef de tribu s’empare du pouvoir, il commence à
se débarrasser du système de corps auquel il doit sa victoire)
et quand vous allez disparaître, il y aura une autre assabiya,
etc. Une espèce de dialogue critique, objectif et juste est
impérative. Personnellement, je reconnais l’apport d’Ibn
Khaldoun et je réussis à en faire la critique.
Propos
recueillis par Dina Kabil