Colloque.
A Espoo, deuxième ville de Finlande, s’est tenu du 30 novembre
au 2 décembre le forum Culture et Religion, placé sous le
signe de la diversité. Où il fut question de justice, de paix
et de globalisation.
La culture, passerelle obligée
Espoo (Finlande),
De notre envoyée spéciale —
Il
y a environ un an de cela, l’affaire des caricatures danoises
faisait des ravages. Le climat, déjà délétère des relations
entre l’Occident et l’islam, accentue la valeur de la culture
en tant que facteur d’intégration sociale. C’est elle seule
qui, en unissant la diversité, offrira une vraie conscience
européenne, répète-t-on à tout bout de champ au sein d’une
Union européenne qui ne cesse d’élargir ses frontières
extérieures.
Cela fait un
bon moment également que les dialogues interreligieux
constituent un thème en vogue. Les gens qui l’abordent et les
livres qui en parlent se multiplient. Les conférences qui en
traitent attirent des auditoires, sans pour autant parvenir à
calmer les esprits. C’est un peu dans ce cadre qu’intervient
le Forum Culture et Religion, qui s’est achevé le 2 décembre
en Finlande, le pays qui tient en ce moment la présidence de
l’Union Européenne (UE). Il est aussi un pays du nord où la
liberté du culte est totale depuis 1923 et où l’Eglise
luthérienne représente une forme relativement sécularisée du
christianisme, cherchant à s’adapter à une nouvelle situation
culturelle postmoderne.
Ainsi, Seppo
Koistinen, directeur exécutif de l’Union de la culture
chrétienne, a introduit le forum de manière simple et directe
: « On espère encourager les preneurs de décision afin de
prendre des mesures concrètes visant à améliorer la qualité de
vie des immigrants ». Bien que la communauté étrangère ne
constitue que 2 % de l’ensemble de la population finlandaise,
on a quand même tenté de saisir la complexité du facteur
culturel et religieux et de se placer dans une logique
globale. Pour ce faire, les organisateurs ont dû faire appel à
des spécialistes de tous bords : Tariq Ramadan, la star de
l’islam européen, Mohamad Habach, le seul député syrien
affilié aux Frères musulmans, Tarmo Kunnas, le philologue
finlandais, Amien Rais, le politicien et leader islamique
indonésien, Mohamed Saïd Bahmanpour, le savant chiite iranien,
etc. La liste des intervenants était longue, de quoi avoir
donné une certaine ampleur à ces trois jours de débats, avec
comme mot d’ordre : réconciliation et cohabitation au
quotidien.
Progressivement, le duo « culture et religion » a fait place à
la corrélation « justice et paix ». La Marocaine Rajaa Naji
Mekkaoui, la seule femme à avoir animé la causerie religieuse
du Ramadan au palais royal de Rabat, l’a fait remarquer : « Il
y a une permanente interdépendance entre paix et justice.
Lorsqu’un individu est atteint dans sa dignité, cela le pousse
à la violence ». Cela rejoint en quelque sorte le débat du
premier jour sur l’économie de marché et les religions. L’un
des plus concrets d’ailleurs, où l’économiste anglais Tony
Addy a exprimé l’impact de l’économie globale sur la
fragmentation et la dislocation des identités. « Pour contrer
cette dislocation, des groupements à base culturelle et
religieuse se créent pour se retrouver, se faire une place à
l’ombre de la logique d’une économie de consommation »,
précise Addy. Tariq Ramadan, pour sa part, a salué le fait de
commencer à parler économie : « J’ai été souvent convié afin
de parler d’identité. Mais c’est un bon début d’aborder
l’économie globale car elle influence tout le reste, avec
notamment l’existence d’intérêts conflictuels. Il faut la lier
aux champs de la culture et de la communication globales ». Si
l’économie globale impose son éthique et bouleverse les
valeurs morales, cet état des lieux peut constituer un terrain
d’entente entre les religions, une lutte commune.
Pour ne pas
rester dans l’abstrait, les organisateurs ont prévu une série
d’activités culturelles en parallèle : projections de films
comme Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, tenue
d’expositions comme celle de l’Iranienne Shirin Neshat (voir
article à la page Arts 27) et des concerts très métissés.
Espoo, la
deuxième ville de Finlande dont le centre est distant de
seulement 15 km du centre de la capitale Helsinki, s’est
transformée alors en un site multiculturel du jour au
lendemain. Le soir et parfois entre les sessions, les
conférenciers étaient invités à assister à une danse
thaïlandaise ou à écouter le Syrien Borhan Saadoune chanter
Oum Kalsoum et le luthiste égyptien Alaeddine Abbass jouer son
jazz oriental. Des immigrés qui chantent chacun dans sa
langue, mais aussi Kiai Kanjeng, un groupe de 15 musiciens
venus spécialement d’Indonésie, mêlant instruments typiques et
mélodies universelles, profane et mystique. L’Indonésie
comporte une soixantaine d’ethnies et les musiciens ont
l’habitude de la diversité. D’ailleurs, ils étaient moins sur
la défensive que certains interlocuteurs. Et n’avaient pas
besoin comme d’aucuns de recourir perpétuellement à des
versets coraniques affirmant que l’islam est une religion
tolérante à l’égard des autres confessions. Car souvent, le
dialogue se muait en plaidoirie et la culture était mise à
l’écart. Encore, de part et d’autre, on n’arrive pas tout à
fait à se tenir à l’angle culturel et à élaborer sa richesse
et sa complexité, au-delà de l’islamophobie et de
l’américanophobie. N’empêche que c’était une belle occasion
pour les prises de contact et l’échange des cartes de visite.
Dalia
Chams