Logement. L’extension du port d’Alexandrie a
impliqué l’évacuation de la zone d’urbanisation sauvage d’Al-Mafrouza. Le
gouvernorat a fourni à ses habitants de nouveaux appartements. Mais certains
affirment n’avoir rien reçu et campent sur les lieux.
L’imbroglio des sans-abri
Ils sont là depuis quelques semaines assis par terre, à attendre une
solution à leur problème. Ils n’ont ni abri ni moyens pour vivre décemment. Il
s’agit de plusieurs dizaines de familles du quartier d’Al-Mafrouza dans la
région d’Al-Amériya à l’ouest d’Alexandrie.
Pour elles, tout a commencé il y a près de deux mois, lorsque le
gouvernorat d’Alexandrie décide d’effectuer des travaux de réaménagement et
d’élargissement du port d’Alexandrie. Le plan prévoit notamment l’évacuation de
la zone sauvage d’Al-Mafrouza, située à proximité du port, afin de permettre
l’extension de ce dernier. Le gouvernorat a alors annoncé que les habitants de
cette zone seraient indemnisés et que chaque famille recevrait un nouveau
logement. « Nous avons procédé à un recensement de la population d’Al-Mafrouza
et les habitants ont reçu les logements promis », assure Mohamad Eissa,
président du quartier ouest d’Alexandrie. Or, le gouvernorat a été surpris par
une foule de personnes se réclamant d’Al-Mafrouza, affirmant avoir été chassées
de leurs maisons et n’avoir reçu aucun logement. « Un jour, nous nous sommes
réveillés au bruit des bulldozers. Ils ont démoli nos maisons et mis nos
meubles sur les trottoirs. Ils nous ont laissés dans la rue », explique l’un de
ces habitants.
De petits abris en carton, vaisselle et nourriture étalées sur le sol, on
se croirait dans un camp de réfugiés. « Nous vivons ici au jour le jour »,
assure Mohamad l’un des habitants. Et d’ajouter : « Les habitants des immeubles
voisins nous offrent chaque matin de l’eau potable. Nous utilisons les
toilettes de la mosquée située tout près d’ici et qui ferme ses portes à 23h,
ou celles du Centre de jeunesse ». Pour préparer les repas, les femmes ont
installé de petits fours sur les lits, dans les tentes, à côté des enfants, ce
qui est dangereux.« Je vis sous une tente faite d’une bâche de plastique pour
nous protéger, ma famille et moi de la pluie », explique Fawziya Al-Chami l’une
des sans-abri. Elle ajoute, les larmes aux yeux : « Les responsables ont promis
que lorsque nous sortirons de nos anciennes maisons où nous avons vécu pendant
plus de quarante ans, nous en aurons d’autres nouvelles mais on ne nous a rien
donné et nous nous trouvons, mes enfants et moi dans la rue ».
Ils étaient 300 personnes à manifester la semaine dernière devant le siège
du gouvernorat d’Alexandrie, demandant au premier ministre d’intervenir pour
les sauver. « Nous sommes allés plusieurs fois au commissariat de police et
auprès des responsables de la municipalité mais en vain. Il est vrai que le
gouvernorat a procédé à un recensement mais il n’a pas écrit tous les noms. Il
faut savoir que nous sommes pauvres et la plupart d’entre nous ne peuvent même
pas s’offrir une chambre », assure Mohamad, jeune ouvrier.
Des escrocs, selon la municipalité
Du côté de la municipalité, on affirme que tous les engagements ont été
tenus. « Toutes les familles déplacées ont reçu des appartements neufs. Les
personnes qui se trouvent dans la rue en ce moment n’habitaient pas Mafrouza. Ce
sont des gens d’autres quartiers. Lorsqu’ils ont entendu dire que de nouveaux
appartements seraient remis aux habitants de Mafrouza, ils sont venus à la hâte
dans l’espoir de recevoir un appartement », explique Mohamad Eissa.
Les sans-abri ont fourni des factures d’eau et d’électricité portant leurs
noms et prouvant être originaires de Mafrouza. Mais selon le gouverneur
d’Alexandrie, Adel Labib, il ne s’agit que d’escrocs. « Chaque famille déplacée
a reçu un appartement composé de deux chambres et un salon d’un coût de 60 000
L.E. avec eau, drainage sanitaire et électricité sans rien payer. Toutes les
familles qui étaient en droit de recevoir un logement en ont reçu un », a
assuré le gouverneur. Les sans-abri n’ont donc d’autre issue que de rester dans
la rue.
L’autorité du port d’Alexandrie a versé au gouvernorat d’Alexandrie 38
millions de L.E. pour acheter le terrain sur lequel les travaux d’extension ont
lieu. Environ 1 500 familles de Mafrouza ont été déplacées vers la cité
Moubarak, à Al-Amériya à Alexandrie.
Les sans-abri d’un côté, le gouvernorat de l’autre, le problème semble loin
d’être résolu. Et c’est le problème des zones sauvages et de leur aménagement
qui est à nouveau posé.
La ville d’Alexandrie renferme 54 zones d’urbanisation sauvage, soit 5 % de
celles qui existent en Egypte. « Un million et demi de personnes y vivent soit
environ 20 % de la population », explique Mahmoud Deifallah du conseil
municipal de la ville d’Alexandrie. Il ajoute que la croissance démographique
et l’exode rurale ont aggravé le problème. Durant des années, les zones
sauvages ont été négligées en raison du manque de financement. Entre 1993 et
2004 les dépenses gouvernementales pour le développement des zones sauvages de
la ville d’Alexandrie s’élevaient seulement à 276 millions de L.E., soit en
moyenne de 22,9 millions de L.E. par an, ce qui est clairement insuffisant.
En 2004, la Banque mondiale a versé 20 millions de dollars à la ville
d’Alexandrie, pour aider à résoudre le problème de 4 zones sauvages :
Al-Amrawi, Nagea Al-Arab, Al-Hadarah Al-Gédida et le quartier d’Al-Mattar.
Quant à Adel Labib, il a promis qu’un plan de réaménagement de ces zones
est en cours. Une somme de 360 millions de L.E. a été débloquée pour résoudre
le problème de deux régions, à savoir Agami et Al-Amériya .
3 Questions à
Milad Hanna
« Pas d’autre solution que l’illégalité »
Al-Ahram Hebdo : Ces dernières années ont
témoigné d’une importante progression des zones sauvages. Quelles en sont les
causes dans une ville comme Alexandrie ?
Milad Hanna : Comme dans tous
les autres gouvernorats, la cause principale de ce phénomène est la croissance
démographique et la pauvreté, puisque la plupart des Egyptiens vivent sous le
seuil de pauvreté. Certains n’ont d’autre solution que de vivre ainsi de
manière illégale. L’autre cause est la hausse du coût d’un permis de
construction et ceci est dû au fait que de nombreux immeubles sont bâtis en
infraction à la loi.
— Comment régler le problème à
Alexandrie ?
— La ville d’Alexandrie a connu une progression dangereuse des bidonvilles,
parce que le gouvernorat n’a pas affronté ce problème de manière radicale. Aujourd’hui,
il y a un nouveau gouverneur, mais je ne suis pas optimiste. Eliminer les zones
sauvages nécessite un ajustement du niveau économique et social des citoyens. C’est
une chose qui demande beaucoup de temps et d’efforts.
— Quel genre d’efforts ?
— Le gouvernement doit prendre un certain nombre de mesures. La plus
importante est de réduire le coût des permis de construire afin d’encourager
les Egyptiens à construire légalement et non pas de manière anarchique. Ainsi
sentiront-ils que le gouvernement veut vraiment les aider.
Propos recueillis par S. Z.