Crimes.
La découverte du cadavre d’un garçon de 13 ans a permis de
mettre au jour une des histoires criminelles les plus sordides
de ces dernières années : le viol et le massacre de 30 enfants
des rues par un gang de la même catégorie. L’opinion publique
est sous le choc.
L’effet
« Turbini »
C’était
la même semaine que celle de la célébration de la Fête de
l’enfance. Une coïncidence sordide. La conclusion de l’affaire
dite du « turbini » du surnom donné à un jeune homme de 26
ans, ancien enfant de la rue, qui, à la tête d’une bande de
quatre acolytes, s’est livré à des viols, des mutilations
sexuelles et des abus contre des enfants de la rue. Ramadan
Abdel-Réhim Mansour a été arrêté, lui et trois autres, après
moins d’une semaine de recherche par la police. Il est accusé
de « meurtre, viol et torture ». Le drame a pour cadre
l’univers des enfants de la rue auquel appartiennent tous les
protagonistes. Ramadan, qui veut se présenter comme un dérangé
mental, a raconté qu’il a été lui-même victime de pareilles
agressions alors qu’il avait 12 ans. « Il m’a violé sur le
toit du train turbini. Ensuite, il m’a projeté pour me tuer.
J’ai échappé cependant à la mort ».
C’est le même
scénario qu’il a répété par la suite. Devenu chef d’un groupe
de petits mendiants qu’il faisait travailler pour son propre
compte, il convainquait ses victimes de voyager avec lui, en
guise de récompense, sur le toit du train. Ensuite, il les
violait, les torturait, avant de les jeter hors du train, les
mains ligotées par leurs sous-vêtements et ils perdaient ainsi
la vie s’ils n’étaient pas déjà morts. Les autres membres du
groupe étaient obligés de racoler des enfants de la rue pour
satisfaire leur chef. Ils assistaient au spectacle du viol.
Ils participaient au viol parfois pour éviter un sort
semblable. De dénonciations en dénonciations de la part de
certains enfants, les crimes ont été révélés et les lieux où
les cadavres étaient abandonnés ont été découverts. Certains
auraient été enterrés vifs. L’opinion est sous le choc.
Les
informations distillées au cours de l’enquête et jusqu’à la
reconstitution des faits n’auraient pas dû autant surprendre.
Les enfants de la rue sont présents un peu partout et pas
seulement dans les quartiers défavorisés du Caire et
d’Alexandrie. D’après une source du Conseil national de la
maternité et de l’enfance, « le chiffre de ces enfants a
dépassé un million et demi ». En dépit d’une prise de
conscience claire à l’égard du phénomène, ce qui a mené l’Etat
à créer le Conseil de la maternité et de l’enfance, celui-ci
gagne de plus en plus de terrain. Le Conseil a été créé en
2003 avec, entre autres vocations, de s’occuper des enfants de
la rue. Une ligne rouge a été créée pour recevoir les plaintes
des enfants, le 16 000. A ceci s’ajoutent de nombreux
colloques, conférences et ateliers de travail. Des efforts qui
n’ont eu aucun résultat, face à l’aggravation des faits. « Cet
incident n’est que le résultat naturel de l’ignorance
manifestée par l’Etat à l’égard des enfants de la rue. Il
résulte également du manque d’efficacité des efforts
individuels de quelques ONG qui travaillent sur ce sujet »,
déplore Azza Korayem, conseillère auprès du Centre des
Recherches Sociales et Criminelles (CRSC). Elle affirme que
les études et recherches effectuées à cet égard, dans les
années 1990, avaient déjà tiré la sonnette d’alarme.
Les enfants de
la rue de ces années seront les criminels du futur. La preuve
en est le cas « turbini ». « L’Etat n’a pas sérieusement
travaillé pour régler les vraies causes de ce phénomène »,
ajoute la spécialiste. Les faits et différents procès
expliquent que le phénomène est dû essentiellement à la
violence qu’affronte l’enfant dans sa famille, dans son école
et même de l’entourage. Autre source : le démembrement de la
famille. Les mariages et divorces à répétition, la polygamie
font que les parents se déchargent de toute responsabilité
envers leurs enfants qui ne trouvent que la rue comme lieu
d’évasion. D’un autre côté, le système scolaire repousse tous
les jeunes élèves qui souffrent de problèmes sociaux et qui ne
trouvent pas d’aide familiale ou autres. Le principal facteur
reste la pauvreté ainsi que le chômage qui rendent précaires
les efforts d’insertion sociale et scolaire.
Une
évolution dangereuse
Autrefois,
l’enfant de la rue sortait de la maison toute la journée pour
mendier et donner l’argent à ses parents. Alors que depuis
quelques années, l’enfant préfère la vie de la rue où il n’y a
aucune sorte de surveillance et où il mène sa vie dans une
liberté totale. Cet enfant trouvait une sorte de sympathie et
de pitié de la part de la société, alors que maintenant
beaucoup de gens ont tendance à considérer ces enfants comme
des petits criminels qui méritent d’être punis. Cette
évaluation ne provient pas du vide, car les enfants,
eux-mêmes, ont changé pour aller de pair avec le rythme de la
société. L’enfant de la rue, qui se livrait à la mendicité
pure et simple, trouve, à présent, que ce n’est pas une
activité vraiment rentable. Il se dirige vers les activités à
la limite du légal, ou franchement illégales et qui sont
beaucoup plus profitables. « L’enfant de la rue regarde la
société comme si elle était responsable de sa situation
désespérée. Il ne reculera pas devant toute chance de
vengeance », relève Azza Korayem.
L’affaire «
turbini » n’aura donc été que la goutte d’eau qui a fait
déborder le vase. Suite à ce crime presque sans précédent dans
les annales, l’opinion a subi un choc. « C’est le seul
avantage. Cette affaire permettra de mettre le phénomène sous
les spots. Il sera ainsi le point de mire de la société »,
indique Sayed Mohamadein, ex-président du département de la
protection des mineurs. Il trouve que ce crime a poussé « les
citoyens à vouloir participer d’une manière efficace afin de
lui trouver des solutions concrètes. La question est de savoir
comment prendre le premier pas ». Il propose, à cet égard, un
projet national rassemblant les citoyens et les institutions.
De toute
façon, il y a une réaction, sans doute la première, de la part
de l’establishment. Zakariya Azmi, chef du cabinet
présidentiel et député à l’Assemblée (PND au pouvoir), a
déposé une interrogation à l’adresse du ministère de la
Solidarité sociale.
Une affaire
qu’on oubliera peut-être rapidement une fois passé son effet
de choc médiatique. Mais, ce qu’il ne faut pas oublier, c’est
que Ramadan Mansour n’est pas un phénomène isolé et unique. Un
peu partout, gamins et gamines de tous âges reniflent la colle
et vont à la dérive, vivant de tous les expédients .
Chérine
Abdel-Azim