Liban.
Pour le Caire, il y a deux risques : la menée d’une
mobilisation similaire en Egypte et le renforcement du
croissant chiite dans la région.
Egypte : la peur de la contagion
A deux
reprises, le président Moubarak a critiqué les manifestations
de l’opposition libanaise, campée dans la rue, pour faire
tomber le gouvernement Siniora. La première fois, il a
qualifié de « pas sage » l’action des manifestants, estimant
que l’appel à manifester contre le gouvernement est « très
dangereux et que le Liban ne peut supporter cette situation
(...) Le résultat sera un champ de bataille et de destruction,
et le Liban ira vers sa perte ». La seconde fois, le chef
d’Etat égyptien estime « pas raisonnables », les
manifestations de l’opposition ou de la majorité.
Des
déclarations mal vues par certaines forces libanaises qui
n’ont pas tardé à susciter des réactions avec des critiques
sévères contre l’Egypte. On est allé jusqu’à l’ironie : «
Voilà un dirigeant arabe qui veut donner aux Libanais une
leçon dans la démocratie », s’insurge le ministre Soliman
Frangié qui se trouve dans le camp des opposants. Le
lendemain, l’ex-chef du gouvernement, Omar Karamé, qui a
démissionné lors de l’assassinat de Hariri, s’en prend à la
Télé égyptienne et son parti pris contre la majorité, dont il
fait lui-même partie. Le général Michel Aoun, chef du Courant
patriotique libre, a rétorqué que « la légitimité de ce
gouvernement ne peut lui être conférée par le soutien des
Etats-Unis, de l’Egypte, de l’Arabie saoudite, de la France ou
de n’importe quel Etat ».
Dans tous les
cas, l’attitude du Caire n’était pas inattendue. C’est
l’Egypte qui avait qualifié d’« aventurisme » la capture des
soldats israéliens par la résistance chiite. Par contre, elle
a bien accordé son soutien, en février 2005, aux
manifestations qui ont provoqué la chute du gouvernement
Karamé. A ce moment, il n’y avait pas de position égyptienne
officielle mais la presse parlait de « grande révolution des
Cèdres », ou encore de « l’Intifada de l’indépendance
libanaise ». Cette fois-ci, le contexte diffère. Parce que
celui qui contrôle aujourd’hui la rue, c’est surtout le
Hezbollah qui est devenu la bête noire pour la plupart des
pays sunnites dans la région, notamment l’Egypte, l’Arabie
saoudite et la Jordanie. Ce triangle n’a pas tardé à exprimer
ouvertement son soutien au gouvernement Siniora tout en
dénonçant, à mots couverts, la contribution de leur rival
chiite iranien dans l’affaire. Ils s’inquiètent de l’émergence
d’un croissant chiite allant de Téhéran au Liban-Sud, en
passant par Bagdad.
Alors pour
l’Egypte, si ce gouvernement Siniora tombe, ceci signifie une
victoire du Hezbollah et de l’opposition, et donc « celle de
l’Iran et de la Syrie face aux Etats-Unis, ce qui pourrait par
la suite multiplier les confrontations dans la région et faire
plus des pressions sur les pays arabes », souligne Moustapha
Magdi, chercheur au Centre d’études arabes. Sans doute, ce
sont ces pressions que craint l’Egypte. Par de telles
déclarations, Le Caire veut plaire à Washington en lui
montrant que sa position correspond bien à la sienne. « C’est
le facteur-clé dans la diplomatie égyptienne, non seulement
quand il s’agit du Liban, mais aussi de la Palestine et de
l’Iraq », estime Abdallah Al-Sennawi, rédacteur en chef du
journal nassérien Al-Arabi. Des points gagnés par le camp du
Hezb, et donc par le camp iranien, renforceront le rôle
régional de Téhéran face à un recul de la place de l’Egypte.
Moubarak ne l’a pas caché : « Si l’Iran intervient au Liban,
les Arabes ne resteront pas silencieux ».
La plus grande
crainte égyptienne concernerait l’intérieur. Le Caire ne veut
certainement pas voir des partis d’opposition inspirés du
modèle du Hezbollah faire une sorte de révolution à
l’ukrainienne ou la géorgienne. Une désobéissance civile qui
pourrait faire tomber un gouvernement ou un régime.
Pour Amr
Hachem, chercheur au Centre d’Etudes Politiques et
Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, le régime égyptien ne veut
absolument pas régler les conflits politiques à travers les
manifestations. « L’Egypte agit dans ce conflit libanais comme
s’il s’agissait de son propre cas », dit-il. C’est pourquoi,
traditionnellement, Le Caire a tendance à soutenir les régimes
en place. Avec le Liban, l’Egypte est cependant dans une
situation délicate. Elle voudrait soutenir la majorité, tout
comme les Américains, mais ceci correspond à un isolement du
chef de l’Etat, Emile Lahoud. Une situation qui dérange
l’establishment. Et soutenir l’opposition, ne l’arrange pas
non plus car cela équivaut à la chute du gouvernement.
Deux cas « contagieux » pour Le Caire.
Aliaa Al-Korachi